« Nous ne sommes pas ici pour nous rendre. » C’est la phrase que le général Kœnig a lancée à l’émissaire de Rommel, après que sa voiture a sauté sur une mine juste devant nos lignes. C’était la…

« Nous ne sommes pas ici pour nous rendre. » C’est la phrase que le général Kœnig a lancée à l’émissaire de Rommel, après que sa voiture a sauté sur une mine juste devant nos lignes. C’était la...

Mai 1942, désert de Libye. Un officier allemand, phares allumés en pleine nuit, s’avance vers les lignes françaises. Il vient exiger la capitulation de la garnison de Bir Hakeim. Le général français, Marie-Pierre Kœnig, refuse de le recevoir.

Thumbnail

Il lui accorde cinq minutes pour repartir. L’officier lit sa sommation à la lueur des phares : se rendre ou être exterminé. Puis il remonte dans sa voiture. Les légionnaires rient.

La voiture saute sur une mine. L’Allemand repart à pied dans le noir. C’est la troisième fois que Rommel envoie des émissaires. Trois fois, la réponse a été la même.

Et ce refus n’est pas né d’un élan de bravade. Il est le résultat de ce qui s’est passé avant, et de ce qui suivra. Pour comprendre, il faut revenir au printemps 1942. La France est occupée depuis deux ans.

Vichy a signé l’armistice et choisi la collaboration. Aux yeux de beaucoup d’alliés, la France n’est plus une nation combattante. Il ne reste que les Forces françaises libres, une poignée de soldats dispersés, mal équipés, souvent regardés avec méfiance par les Britanniques eux-mêmes. La première brigade française libre du général Kœnig est positionnée tout au sud du dispositif allié, sur la ligne de Gazala.

Elle doit empêcher les forces de l’Axe de contourner la ligne par le sud. Le point à tenir s’appelle Bir Hakeim. Un ancien fortin turc en ruine, posé sur un plateau rocheux, entouré de pistes sans aucun obstacle naturel. Un périmètre de seize kilomètres protégé uniquement par un champ de mines posé à la pioche dans un sol dur comme du béton.

Kœnig a quarante-quatre ans. Il a fait la Première Guerre mondiale, servi dans la Légion étrangère, participé aux campagnes de Norvège et de Syrie. Officier rigoureux et calme, il donne ses ordres avec une précision qui ne laisse aucune place à l’interprétation. Sa brigade est une mosaïque : des légionnaires de la 13e demi-brigade, des marins fusiliers, des soldats venus du Sénégal, de Madagascar, de Nouvelle-Calédonie, des Maoris, des Syriens, des Libanais, des volontaires de métropole.

Vingt nationalités différentes sous l’uniforme de la France libre. Ce qui les unit, c’est le même refus : celui d’avoir accepté la défaite de 1940 comme définitive. Fin mai 1942, Rommel lance l’opération Thésée. Objectif : Tobrouk, puis l’Égypte, puis le canal de Suez.

Pour y parvenir, il doit contourner la ligne de Gazala par le sud. Et ce contournement passe par Bir Hakeim. Dans la nuit du 26 mai, soixante-dix chars ennemis se mettent en mouvement vers la position française. Rommel pense régler l’affaire en quelques heures.

Le 27 mai, à six heures du matin, la division blindée italienne Ariete arrive au sud de Bir Hakeim. Les Français sont enterrés dans des tranchées camouflées, invisibles depuis le ciel comme depuis le sol. Les Italiens avancent en formation, certains d’avoir affaire à une position secondaire qui cédera rapidement. Les canons antichars français ouvrent le feu depuis leurs positions enfouies.

En quelques heures, la division Ariete laisse quarante chars détruits sur le terrain et se retire. Le soir du 27 mai, Bir Hakeim tient encore. Rommel, qui croyait à une simple formalité, reçoit la nouvelle avec une irritation croissante. Il a un calendrier, une logistique tendue, une avancée qui dépend de la vitesse.

Cette résistance imprévue est une épine dans son flanc. Il ne peut pas la laisser derrière lui, menaçant ses lignes de communication. Le 28 mai, la position est encerclée. Plus de renforts terrestres possibles.

Le ravitaillement doit passer de nuit, à travers les lignes ennemies, dans des camions roulant sans phares dans l’obscurité. Un convoi réussit à forcer le siège et à acheminer trente camions de munitions et de vivres. C’est l’une des seules bonnes nouvelles. Les bombardements commencent.

Les Stukas plongent en piqué plusieurs fois par jour. Poussière, chaleur, explosions continues. Les hommes vivent dans leurs tranchées, dans des abris creusés à même la roche. La température dépasse souvent cinquante degrés en surface.

L’eau est rationnée à un gallon par homme pour plusieurs jours. Pas de douche, pas de repos, pas de silence. Les assauts sont repoussés. Le 2 juin, deux officiers italiens arrivent à pied, les yeux bandés, portant un drapeau blanc.

Ils parlent au nom de Rommel, qu’ils appellent « le grand vainqueur de Libye ». Ils demandent la reddition sans conditions, sous peine d’extermination. Kœnig les écoute avec courtoisie, puis refuse. Avant de repartir, l’un d’eux dit aux Français : « Vous êtes de grands soldats.

»

Le 3 juin, Rommel écrit de sa main un message destiné aux troupes de Bir Hakeim. Un soldat britannique capturé est chargé de le remettre à Kœnig. Le message annonce que les brigades anglaises de Got el Ualeb ont été anéanties, et que toute résistance prolongée ne signifie qu’une effusion de sang inutile. Il somme les troupes de hisser le drapeau blanc et de marcher vers les lignes allemandes sans armes.

La seule réponse qu’il reçoit est une salve d’artillerie du premier régiment, qui détruit plusieurs camions ennemis. Le 5 juin, à l’aube, la voiture aux phares allumés s’approche des lignes françaises. C’est la troisième tentative. Kœnig refuse de recevoir l’officier.

Il lui accorde cinq minutes pour repartir. L’Allemand lit sa déclaration, remonte dans sa voiture, qui saute sur une mine. Il repart à pied. C’est dans ce moment précis que Kœnig prononce la phrase, non pas en discours solennel, mais en réponse directe, nette, sans ambiguïté : « Nous ne sommes pas ici pour nous rendre.

»

Rommel, de retour à son quartier général, écrit dans son journal de route quelque chose de révélateur. Il note que l’assaut a été repoussé. Il note que c’est un magnifique exploit de la part des défenseurs. Un général allemand, en pleine campagne, salue la résistance de ceux qu’il essaie d’écraser depuis dix jours.

Mais Rommel ne renonce pas. Après la troisième tentative de reddition, il change de méthode. S’il ne peut pas avoir la capitulation, il aura l’anéantissement. À partir du 7 juin, l’intensité des bombardements change d’échelle.

En deux jours, Bir Hakeim reçoit quarante mille obus de gros calibre. La Luftwaffe effectue plus de quatorze cents sorties au-dessus du périmètre. Les Stukas tournent en permanence. Les positions nord de la brigade sont enfoncées sur plusieurs points.

Un officier qui a fait 1916 dit que la préparation d’artillerie du 9 juin est supérieure en intensité au plus fort matraquage de la Grande Guerre. Le 10 juin, la situation est critique. Les munitions manquent, l’eau manque, les derniers vivres ont été distribués. La face nord du périmètre est entamée.

Les Allemands ont fait des brèches dans le champ de mines. La 15e Panzer et la 90e division légère sont en position pour l’assaut final. Dans la journée, cent avions bombardent simultanément la position tandis que vingt et un groupes d’artillerie pilonnent les lignes françaises. Ce jour-là, les Britanniques transmettent à Kœnig l’autorisation de se replier.

« La mission est accomplie », disent-ils, au-delà de tous les espoirs. Le général Auchinleck met en place un dispositif de recueil à quinze kilomètres des lignes françaises. Deux cents camions attendent dans la nuit. Kœnig communique ses ordres à la tombée du soir.

La brigade sortira de vive force cette nuit. Elle s’ouvrira un passage vers le sud-ouest, les armes à la main. Un faible détachement sera laissé en place pour tromper l’ennemi jusqu’à deux heures du matin. Cap magnétique 213 degrés, trente minutes.

Trois lampes à feu rouge marqueront le point de destination à quinze kilomètres. Pas de reddition. Pas de drapeau blanc. Une sortie armée à travers les lignes ennemies en pleine nuit dans le désert.

Dans la nuit du 10 au 11 juin 1942, à vingt-trois heures, les hommes de la première brigade française libre commencent à bouger. Ce qui se passe dans les deux heures suivantes ressemble à quelque chose que la fiction n’oserait pas écrire. Au moment où la colonne française s’élance vers le sud-ouest, les Allemands détectent le mouvement. Les mitrailleuses ouvrent le feu.

Les fusées éclairantes illuminent le désert. Le barrage d’artillerie commence. Dans ce chaos de lumière et de métal, des véhicules sautent sur des mines. Des hommes tombent.

La colonne se fractionne en petits groupes qui avancent chacun de leur côté dans l’obscurité, guidés seulement par leurs boussoles et par les lumières rouges qui les attendent au loin. Le lieutenant-colonel qui commande la tête de colonne détruit deux chars avant d’être tué par un canon de cinquante millimètres. Son équipage périt avec lui, sauf le conducteur qui continue d’avancer seul. Le capitaine de la Masse prend la tête, élargit le passage.

Il est tué à son tour. La camionnette de commandement du général Kœnig est conduite par une femme. Susan Travers, une Britannique enrôlée dans les Forces françaises libres à Londres, sert de chauffeur au général depuis plusieurs mois. Dans cette nuit du 10 au 11 juin, elle fonce à travers les tirs, traverse le champ de mines, reçoit des balles dans la carrosserie, perd trois véhicules voisins qui explosent dans l’obscurité de chaque côté, et parvient à rejoindre les lignes britanniques.

Elle dira plus tard que sa principale préoccupation pendant toute la traversée était que le moteur ne cale pas. Au matin du 11 juin, Rommel lance son assaut final sur Bir Hakeim. Ses hommes n’y trouvent que des cadavres, quelques blessés qui n’ont pas pu partir, et le silence du désert. La garnison est partie.

La forteresse est vide. La Luftwaffe, qui a épuisé tout son carburant dans les quatorze cents sorties des derniers jours, n’en a plus assez pour poursuivre les colonnes françaises et britanniques qui s’éloignent vers l’est. Rommel a perdu Bir Hakeim deux fois. D’abord parce qu’il n’a pas réussi à la prendre.

Ensuite parce que, lorsqu’il a finalement pensé la voir, il n’y avait plus rien dedans. Alors, Kœnig et ses hommes ont-ils survécu ? Environ deux mille cent hommes sur les trois mille sept cent vingt-trois présents au départ ont réussi à rejoindre les lignes britanniques cette nuit-là. Les autres sont morts, blessés ou capturés.

Le bilan total des seize jours de combat est de cent quarante tués, cent trente blessés et sept cent soixante-trois disparus, dont environ six cents prisonniers. Parmi les prisonniers capturés ce soir-là, certains ont connu un sort particulièrement cruel. Le 15 août 1942, le cargo Nino Bixio, qui transportait quatre cents d’entre eux vers le port de Brindisi, en Italie, a été torpillé par un sous-marin. Cent cinquante-quatre survivants de Bir Hakeim ont trouvé la mort dans les eaux de la Méditerranée, moins de trois mois après leur capture.

Ce n’est pas une victoire au sens conventionnel du terme. Bir Hakeim a été évacuée, pas tenue indéfiniment. Mais ce qui s’y est passé a changé quelque chose de fondamental dans la façon dont les Alliés, et les Français eux-mêmes, regardaient les Forces françaises libres. Les forces de l’Axe ont engagé plus de trente mille hommes contre Bir Hakeim pendant seize jours.

Elles y ont perdu trois mille trois cents soldats tués, blessés ou disparus. Deux cent soixante-douze prisonniers ont été faits par les Français. Cinquante-deux chars détruits, treize automitrailleuses, des dizaines de camions, sept avions abattus par la DCA et quarante-deux Stukas par la RAF. En immobilisant Rommel pendant ces jours, Kœnig a offert aux Britanniques le temps dont ils avaient besoin pour se replier et organiser leur défense à El Alamein.

C’est là, quelques mois plus tard, en juillet 1942, que l’avancée de Rommel vers l’Égypte sera définitivement arrêtée. Winston Churchill, qui reçoit de Gaulle à Londres le 10 juin 1942, lui dit : « C’est un des plus hauts faits d’armes de cette guerre. »

De Gaulle envoie à Kœnig un message : « Sachez et dites à vos troupes que toute la France vous regarde et que vous êtes son orgueil. »

La BBC diffuse pendant les deux semaines du siège des bulletins quotidiens sur la résistance de Bir Hakeim.

Les radios alliées en parlent. Même la presse collaborationniste de Vichy, contrainte par les faits, salue dans son numéro du 20 juin 1942 la résistance héroïque de ce qu’elle appelle les « Français dissidents ». « Ils résistèrent héroïquement sous un feu d’enfer », écrit le journal collaborateur L’Illustration. Kœnig, promu général de brigade sur le terrain, sera fait compagnon de la Libération.

Il continuera à se battre en Afrique du Nord, en Italie, puis en France jusqu’à la victoire finale. En 1984, quarante-deux ans après Bir Hakeim, il sera élevé à titre posthume à la dignité de maréchal de France. Ce qui s’est passé dans le désert libyen en mai et juin 1942 avait une valeur qui dépassait de très loin la valeur militaire stricte de la position de Bir Hakeim. Une position qui, en elle-même, n’avait aucune importance stratégique particulière.

Ce qui avait de l’importance, c’était ce que la résistance de ces hommes démontrait. Pour la première fois depuis juin 1940, une unité française avait tenu tête aux meilleures troupes allemandes dans une bataille ouverte et avait infligé à l’Afrika Korps de Rommel des pertes significatives. Pour la première fois depuis la défaite, la France avait prouvé devant le monde entier qu’elle pouvait se battre. Ces hommes venaient de partout.

De la métropole, d’Afrique, d’Asie, des îles du Pacifique. Ils n’avaient pas tous la même langue, ni toujours la même culture, ni le même parcours. Ce qui les avait amenés là, dans ce désert libyen, sous le feu de la Luftwaffe et des Panzers de Rommel, c’était le même refus. Le refus que 1940 soit le dernier mot.

Le refus que la France ne soit plus rien d’autre qu’un pays vaincu et occupé. Rommel avait envoyé ses parlementaires trois fois. Trois fois, la réponse avait été la même. Et la troisième fois, quand l’officier allemand était reparti à pied après que sa voiture avait sauté sur une mine, les légionnaires français avaient ri.

Pas par légèreté, mais parce que quelque chose dans cet épisode absurde résumait l’état d’esprit de ces hommes. Ils n’étaient pas là pour se rendre. Ils n’étaient pas là pour compter leurs chances. Ils regardaient les chiffres : la proportion de un contre dix en effectifs, les quarante mille obus, les quatorze cents sorties aériennes, la chaleur, la soif, les rations qui diminuent.

Ils restaient parce qu’ils avaient fait un choix deux ans plus tôt, et que ce choix n’avait pas de demi-mesure. C’est peut-être ça, la chose la plus importante à retenir de Bir Hakeim. Pas les chiffres, pas les tactiques, pas les détails de la percée nocturne du 10 au 11 juin. Mais le fait que, au printemps 1942, à l’heure où la guerre semblait encore pouvoir basculer d’un côté ou de l’autre, quelques milliers d’hommes ont montré au monde que la France existait encore.

Pas le gouvernement de Vichy. Pas l’armistice. Pas la collaboration. La France.

Celle qui ne se rend pas.