Le 13 juin 1940, dans le salon d’un château au bord de la Loire, un général de 73 ans se lève devant des ministres épuisés. Sa voix est rauque, après des jours sans véritable sommeil. Il prononce quelques phrases qui vont décider du sort de la France. Ce ne sont ni des ordres sur un champ de bataille, ni des coups de feu, ni des explosions.

Juste des mots, dits d’une voix posée, presque administrative, dans une demeure réquisitionnée à la hâte, à quelques kilomètres de Tours où le gouvernement s’est replié depuis la chute de Paris. Ces mots pèsent plus lourd que n’importe quel bataillon encore capable de se battre ce jour-là. Plus lourd même que les divisions blindées allemandes qui continuent d’avancer à quelques dizaines de kilomètres. L’homme qui parle s’appelle Maxime Weygand.
Celui à qui il s’adresse en priorité, assis parmi les ministres, s’appelle Philippe Pétain. Ce qui se joue entre eux, dans cette pièce précise, va faire basculer un pays de vingt millions d’hommes vers la capitulation la plus rapide de son histoire. Ce qui s’est réellement dit ce jour-là reste largement méconnu, éclipsé par la scène plus célèbre de l’armistice signé neuf jours plus tard dans un wagon de chemin de fer. Pourtant, c’est dans ce salon que tout a basculé.
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Pour comprendre comment Weygand s’est retrouvé face à Pétain ce 13 juin 1940, il faut d’abord s’arrêter sur un mystère qui accompagne cet homme depuis sa naissance. Un mystère que ni les historiens ni les journalistes n’ont jamais réussi à percer. Né le 21 janvier 1867 à Bruxelles, de parents officiellement inconnus, enregistré sous un nom qui n’est même pas celui qu’il portera toute sa vie, Weygand traîne dès son premier souffle une origine trouble. Les rumeurs les plus folles circulent sur sa véritable identité.
Certains le disent fils naturel d’une comtesse polonaise, d’autres fils illégitime du roi Léopold Ier de Belgique. D’autres encore voient en lui le fruit d’une union entre un colonel belge et l’impératrice Charlotte du Mexique, devenue folle de chagrin après l’exécution de son mari. Le dossier ne sera jamais tranché, ni de son vivant, ni après sa mort, malgré des décennies de recherche. Un homme né dans le secret, élevé sous un nom d’emprunt avant d’en changer légalement à l’âge adulte, va pourtant devenir l’un des généraux les plus décorés de l’armée française.
Un paradoxe qu’il traînera silencieusement toute sa vie. Sa carrière militaire, elle, ne laisse planer aucun doute sur son talent. Saint-Cyrien, il sert dans plusieurs régiments de dragons avant de devenir instructeur à l’école de cavalerie de Saumur, puis passe par le Centre des hautes études militaires où il attire l’attention du futur maréchal Joffre. En 1914, au début de la Première Guerre mondiale, alors qu’il commande un régiment de hussards stationné à Nancy, il devient chef d’état-major du général Ferdinand Foch.
Une collaboration qui fait de lui l’un des hommes les plus influents de l’arrière-plan militaire allié pendant quatre ans. Il reste aux côtés de Foch quand ce dernier prend le commandement suprême des armées alliées en 1918. C’est en tant que major général des armées alliées qu’il assiste, le 11 novembre 1918, à la signature du premier armistice dans la clairière de Rethondes, dans un wagon-restaurant spécialement aménagé. Vingt-deux ans plus tard, ce même homme va se retrouver directement responsable d’un second armistice, signé dans le même wagon, à quelques mètres exactement du même endroit.
Comme si l’histoire avait pris soin de refermer une boucle macabre. En 1931, il est élu à l’Académie française, consécration ultime pour un homme d’épée qui se rêve aussi homme de plumes. —
Le mois de mai 1940 va tout précipiter à une vitesse que personne n’avait vue venir. Le 19 mai, alors que l’armée allemande vient de percer le front français dans les Ardennes et fonce vers la Manche, coupant en deux les armées alliées, le président du conseil, Paul Reynaud, rappelle en urgence Weygand, jusque-là commandant des troupes françaises au Levant, basé en Syrie à des milliers de kilomètres du front.
Il le nomme généralissime, en remplacement du général Gamelin, jugé incapable de contenir la percée allemande. La ligne Maginot s’est révélée en quelques jours totalement contournée par le nord, à travers les forêts des Ardennes que l’état-major français jugeait pourtant infranchissables pour des blindés. La percée décisive s’est produite près de Sedan, où les divisions allemandes ont traversé la Meuse en quelques heures, avant que les renforts français ne puissent même arriver sur place. Weygand a soixante-treize ans, un âge où la plupart des officiers de sa génération sont depuis longtemps à la retraite.
Son mandat à la tête des armées françaises ne durera qu’un mois à peine, du 19 mai à la démission du gouvernement Reynaud. Une parenthèse extraordinairement brève au regard de son poids dans l’histoire qui allait suivre. Il découvre en prenant ses fonctions dans l’urgence une situation militaire déjà largement compromise. Des unités désorganisées communiquant à peine entre elles, des lignes de communication rompues par les bombardements et l’exode des populations civiles qui encombrent les routes.
Des divisions entières prises au piège dans le nord du pays sans espoir réaliste de repli. Le lendemain même de sa prise de fonction, le 20 mai, il adresse à Reynaud un rapport dans lequel il envisage déjà, noir sur blanc, l’éventualité d’une cessation des combats. Vingt-quatre heures à peine après avoir pris le commandement suprême, l’homme censé sauver les armées françaises commence déjà à envisager par écrit leur reddition future. À partir de ce moment, deux camps se forment inexorablement au sein même du gouvernement français.
La ligne de fracture ne cesse de s’élargir dans les semaines qui suivent jusqu’à devenir totalement irréconciliable. D’un côté, ceux qui veulent continuer le combat coûte que coûte, quitte à abandonner le sol métropolitain pour se replier sur l’Afrique du Nord française et poursuivre la guerre depuis l’Empire, avec la flotte intacte et des colonies immenses encore hors de portée allemande. Paul Reynaud dirige ce camp, bientôt rejoint par un jeune sous-secrétaire d’État à la guerre, tout juste nommé le 5 juin lors d’un remaniement ministériel destiné à renforcer les partisans de la résistance. Un certain Charles de Gaulle, encore largement inconnu du grand public.
De l’autre côté, ceux qui jugent la partie définitivement perdue et veulent négocier au plus vite un armistice pour épargner à la population de nouvelles souffrances. Weygand en est le porte-voix militaire le plus autorisé, bientôt rejoint par Paul Baudouin et Yves Bouthillier. Le 28 mai, la capitulation soudaine de l’armée belge aggrave encore la situation française. Elle renforce considérablement la position de ceux qui, comme Weygand, considèrent que tout est déjà perdu et qu’il ne reste plus qu’à négocier les conditions de la défaite.
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Le 12 juin 1940, à 19 h 30, un conseil des ministres se tient au château de Cangé, dans la banlieue de Tours. Le gouvernement s’y est replié après avoir fui précipitamment Paris quelques jours plus tôt, chaque ministre transportant ses dossiers dans des voitures réquisitionnées, au milieu d’un exode de millions de civils. Weygand y présente pour la première fois ouvertement, devant l’ensemble du gouvernement réuni, la demande d’un armistice. Il décrit une situation catastrophique, appuyé sur des cartes qu’il déroule devant les ministres médusés.
La Loire est déjà franchie par endroits. La route vers la vallée du Rhône est grande ouverte. L’armée française se disloque littéralement sous ses yeux. Il prévient que la destruction totale des forces armées entraînerait selon lui l’effondrement pur et simple de l’État et un basculement dans le chaos social.
Cette angoisse n’est pas seulement d’ordre militaire chez cet homme, profondément marqué par le souvenir de la Commune de Paris de 1871, qui a nourri l’imaginaire de toute une génération d’officiers français élevés dans la crainte du désordre révolutionnaire. Pour Weygand, une armée qui se disloque sans cadre représente un danger presque aussi grand que l’ennemi lui-même. Le spectre d’une capitale insurgée de soldats désœuvrés retournant leur fusil contre l’ordre établi ressurgit dans ses propos avec une insistance qui trouble jusqu’à ses propres collègues. L’histoire, avec le recul, ne donnera jamais raison à cette crainte précise.
Aucune insurrection ne viendra menacer la France de juin 1940. Le pays basculera non pas dans le chaos révolutionnaire que redoutait tant Weygand, mais dans l’ordre autoritaire et disciplinaire du régime de Vichy, que ses propres mots avaient contribué à faire naître. Reynaud s’oppose catégoriquement à toute idée d’armistice, rappelant qu’un accord signé le 28 mars avec le Royaume-Uni interdit formellement toute négociation séparée avec l’ennemi. Le conseil, profondément divisé, ne tranche pas ce soir-là.
On décide seulement de consulter l’Angleterre avant d’aller plus loin. Ce 12 juin, Weygand est encore relativement seul dans son camp au sein du gouvernement. Sa proposition est accueillie avec un mélange de gêne et d’incrédulité par la plupart des ministres présents. —
Le lendemain, 13 juin, se déroule en deux temps parfaitement distincts.
Et c’est dans le second de ces deux temps que tout bascule véritablement, de façon irréversible. Le matin, à la préfecture de Tours, se tient un conseil suprême interallié. Côté britannique, Winston Churchill en personne, tout juste devenu Premier ministre un mois plus tôt, accompagné de Lord Halifax, de Lord Beaverbrook et du général Spears. Côté français, Paul Reynaud accompagné de Paul Baudouin.
L’atmosphère est tendue. Chacun sait que cette réunion pourrait être la dernière occasion de sauver quelque chose de l’alliance franco-britannique. Reynaud y évoque, à mots couverts et avec une prudence extrême, l’hypothèse d’une demande française d’armistice, et cherche à obtenir de Churchill une forme de compréhension, sinon d’autorisation explicite à revenir sur l’accord de mars. La teneur exacte de cet échange restera contestée pendant des années.
Reynaud affirmera toujours, notamment plus tard devant la Haute Cour lors du procès de Pétain, que Churchill n’avait en aucune façon donné son feu vert à une demande d’armistice. C’est en sortant de cette réunion que Reynaud se rend directement au second conseil des ministres de la journée, à nouveau au château de Cangé. Et c’est là, dans ce salon précisément, que Weygand prononce les mots qui vont précipiter définitivement la bascule de tout un gouvernement. Il reprend, de façon plus insistante encore que la veille, son exposé sur l’état catastrophique de l’armée, énumérant les unités décimées, les stocks de munitions à sec, les communications rompues sur des fronts entiers.
Il explique qu’un hypothétique réduit national, une poche de résistance ultime sur le littoral atlantique ou breton dont certains rêvent encore dans l’entourage de Reynaud, ne pourrait être défendu par des troupes françaises déjà en pleine débâcle, mais uniquement par des troupes britanniques fraîches qui n’existent tout simplement pas en nombre suffisant sur le sol français à cet instant précis. Puis il assène devant l’ensemble des ministres médusés et silencieux une phrase qui restera gravée dans ses propres mémoires publiées bien plus tard. « Nous avons été très coupables », dit-il en substance, en réclamant l’armistice. Une accusation à peine voilée contre le gouvernement tout entier, contre Reynaud en particulier, pour ne pas avoir agi plus vite et avoir selon lui sacrifié inutilement des vies supplémentaires par pur entêtement politique.
C’est à cet instant précis, dans le silence qui suit cette déclaration, que Philippe Pétain, resté relativement en retrait depuis le début de la crise, préférant jusque-là laisser Weygand porter seul le poids de cette proposition, sort enfin de sa réserve. Il tire de sa poche un texte manuscrit préparé à l’avance, qu’il lit solennellement devant le conseil médusé. « Nous reconnaissons tous que la situation militaire est aujourd’hui très grave », commence-t-il d’une voix ferme malgré son âge. Il balaie méthodiquement, point par point, l’hypothèse d’un repli sur un réduit national qu’il juge sans garantie de sécurité réelle et porteur d’illusions dangereuses.
Puis il conclut par la phrase qui va sceller son propre destin autant que celui de la France entière pour les quatre années à venir. « Je resterai parmi le peuple français pour partager ses peines et ses misères. L’armistice est à mes yeux la condition nécessaire à la pérennité de la France. »
En quelques phrases à peine, prononcées d’une voix posée dans ce salon de château, le maréchal le plus décoré de la Grande Guerre vient de se placer publiquement et solennellement à la tête du clan de l’armistice, entraînant dans son sillage plusieurs ministres jusque-là hésitants.
Les mots de Weygand ont donné à Pétain la couverture militaire et morale dont il avait besoin pour franchir ce pas décisif. Ce jour-là, dans ce salon de château au bord de la Loire, la partie est pour ainsi dire jouée. Il ne reste plus que trois jours pour en régler les modalités, et pour que Reynaud, déjà minoritaire dans son propre gouvernement, en tire les conséquences. —
Les jours qui suivent confirment ce basculement de façon presque mécanique.
Le gouvernement se replie à Bordeaux le 14 juin, tandis que les troupes allemandes entrent dans un Paris déclaré ville ouverte. Sans un coup de feu tiré, les habitants regardent depuis leurs fenêtres closes les défilés motorisés sur les grands boulevards déserts. Au conseil des ministres qui suit à Bordeaux, un ministre du nom de Camille Chautemps propose un compromis habile en apparence : demander à l’Allemagne non pas directement l’armistice, mais simplement d’en connaître les conditions préalables. Une manière détournée de s’engager tout de même sur la voie de la capitulation sans en porter frontalement la responsabilité politique devant l’opinion.
Le 16 juin au soir, dans un ultime sursaut, le téléphone sonne à Bordeaux. C’est Charles de Gaulle qui appelle depuis Londres, porteur d’une proposition absolument inouïe, imaginée par Churchill lui-même quelques heures plus tôt à peine. Celle d’une union totale entre la France et le Royaume-Uni. Les deux pays ne formeraient plus qu’une seule et même nation face à l’Allemagne, avec citoyenneté commune et gouvernement unique.
Reynaud présente l’idée encore chaude au conseil des ministres réuni dans l’urgence. Elle est accueillie avec un mélange de stupeur et de mépris manifeste par le clan de l’armistice. L’un des ministres présents ironise tout haut que la France se retrouverait ainsi réduite au rang de simple dominion britannique. Une remarque qui achève de discréditer la proposition aux yeux d’une majorité déjà acquise à l’idée de cesser le combat.
Reynaud, comprenant qu’il a définitivement perdu la majorité de son propre gouvernement, présente sa démission dans la soirée même. Le président Albert Lebrun appelle aussitôt Philippe Pétain pour former le nouveau gouvernement, celui-là même qui va en quelques jours sceller le sort de la France pour les quatre années suivantes. Le 17 juin 1940, dès le lendemain matin de sa nomination, Pétain s’adresse aux Français à la radio depuis les studios de Bordeaux. « Il faut cesser le combat », annonce-t-il d’une voix chevrotante mais parfaitement audible sur tout le territoire, captée dans des millions de foyers et diffusée de bouche à oreilles jusque dans les colonnes de réfugiés qui encombrent encore les routes de France.
Le problème, c’est qu’à cet instant précis, aucun armistice n’a encore été signé ni même négocié dans le détail avec l’Allemagne, dont les représentants n’ont même pas encore été formellement contactés pour fixer un lieu et une date de rencontre. Des centaines de milliers de soldats français, entendant ces mots à la radio ou par le bouche-à-oreille dans les heures et les jours qui suivent, cessent immédiatement le combat et déposent les armes. Certains se rendent sans même avoir été directement attaqués, persuadés que la guerre est officiellement terminée pour la France, alors qu’elle continue en réalité dans les faits pendant plusieurs jours encore. Des historiens estiment aujourd’hui que cette annonce prématurée, faite plusieurs jours avant la signature effective de l’armistice, a directement contribué à gonfler de façon significative le nombre de prisonniers français capturés durant cette période de flottement.
Des hommes qui auraient pu, dans bien des cas, continuer à se replier ou à combattre encore quelques jours avant qu’un véritable cessez-le-feu ne soit acté dans les formes. —
Le 22 juin 1940, l’armistice est finalement signé à Rethondes, dans le même wagon-restaurant utilisé pour l’armistice de 1918, que Hitler a fait spécialement extraire de son musée et retransporter sur ses rails d’origine pour orchestrer dans les moindres détails l’humiliation symbolique de la France vaincue, au même endroit exact où l’Allemagne avait dû s’incliner vingt-deux ans plus tôt, sous les yeux du jeune officier Weygand. Le général Charles Huntziger signe pour la France en présence de Hitler lui-même, venu spécialement assister à la scène avant de repartir sans même s’attarder. L’armistice entre en vigueur le 25 juin, après la signature d’un second texte avec l’Italie, entrée en guerre tardivement contre une France déjà à terre.
Le pays est coupé en deux. Une zone occupée au nord et à l’ouest. Une zone dite libre au sud, administrée depuis Vichy. Son armée est réduite à une force résiduelle de cent mille hommes tout au plus, et près d’un million et demi de soldats français partent pour de longues années de captivité en Allemagne.
Une conséquence directe, entre autres, des mots prononcés dans ce salon de château neuf jours plus tôt à peine. Les historiens ne s’accordent toujours pas, plus de quatre-vingts ans après les faits, sur la façon de juger ce moment précis. Certains, dans la lignée de ce que défendra Weygand jusqu’à sa mort, considèrent que la situation militaire de la mi-juin 1940 ne laissait effectivement plus aucune marge de manœuvre raisonnable, qu’un réduit breton ou un repli improvisé sur l’Afrique du Nord aurait simplement prolongé le massacre sans en changer l’issue, et que Weygand n’a fait que dire tout haut ce que la réalité du terrain imposait de toute façon. D’autres, à la suite de Reynaud et de Gaulle, y voient au contraire une capitulation précipitée par des hommes politiquement acquis à l’idée que la défaite militaire offrait une occasion inespérée de liquider les institutions de la IIIe République, qu’ils jugent depuis longtemps responsables du déclin moral du pays.
Entre ces deux lectures, le débat reste ouvert, alimenté par des archives encore partiellement inexploitées et par les mémoires souvent partiales des acteurs eux-mêmes, chacun ayant eu après guerre tout intérêt à présenter sa propre version des faits sous le jour le plus favorable. —
Weygand, lui, ne s’arrête pas à ce succès politique et poursuit sa carrière au service du nouveau régime. Brièvement ministre de la Défense nationale dans le tout nouveau gouvernement de Pétain, il est envoyé dès septembre 1940 en Afrique du Nord comme délégué général du gouvernement, basé à Alger, où il administre au nom de Vichy un immense territoire allant du Maroc à la Tunisie, avec des pouvoirs quasi absolus sur l’armée d’Afrique et l’administration civile. Là-bas, il applique avec une sévérité certaine le tout premier statut des juifs qu’il a lui-même contresigné quelques mois plus tôt, excluant des milliers de personnes de la fonction publique et des professions libérales à travers tout le territoire nord-africain, et interne sans ménagement les opposants politiques au régime dans des camps disséminés à travers le territoire, du Sahara marocain aux confins tunisiens.
Cette même sévérité, appliquée à la lettre par un homme qui se voulait avant tout un exécutant loyal de la légalité vichyste, contraste violemment avec sa résistance affichée face aux exigences allemandes. Un paradoxe qui résume à lui seul toute l’ambiguïté du personnage. Intraitable envers les catégories de Français que le régime désignait comme indésirables, mais farouchement intransigeant dès qu’il s’agissait de préserver l’intégrité territoriale de l’Empire face à l’occupant. Dans le même temps, cet homme profondément antiallemand, viscéralement attaché à l’idée d’une France qui garde son empire intact, résiste avec une belle constance aux tentatives d’infiltration économique et militaire allemande en Afrique du Nord.
Il s’oppose notamment au fameux protocole de Paris, négocié par l’amiral Darlan au printemps 1941, qui aurait offert à l’Allemagne des bases aériennes et navales stratégiques en Syrie et en Afrique française. Weygand contribue directement à faire échouer cet accord, au grand dam de Berlin, qui y voit une occasion manquée de prendre pied durablement dans la région. Il organise même, en toute discrétion et au mépris du risque personnel que cela représente, la dissimulation d’une partie des armements français en Afrique du Nord, en violation directe des clauses de l’armistice qu’il avait lui-même appelé de ses vœux un an plus tôt à peine. Cette résistance sourde, obstinée, finit par lui coûter son poste.
Sous la pression conjuguée de l’Allemagne et de l’Italie, qui exigent son départ comme préalable à toute nouvelle concession, Pétain se voit contraint de rappeler Weygand d’Afrique du Nord en novembre 1941. L’homme qui avait précipité l’armistice se retrouve ainsi à son tour écarté par le régime même qu’il avait contribué à faire naître, devenu gênant pour la politique de collaboration que Vichy poursuit désormais malgré lui. —
Le 12 novembre 1942, quatre jours à peine après le débarquement allié en Afrique du Nord, qui pousse les Allemands à envahir la zone dite libre en représaille immédiate, mettant fin à la fiction d’une France non occupée dans son ensemble, Weygand, qui vient tout juste de s’entretenir avec le maréchal Pétain à Vichy, est arrêté sur place par la Gestapo en personne, sans ménagement ni préavis. L’homme dont les mots avaient deux ans plus tôt à peine ouvert la voie à l’armistice avec l’Allemagne se retrouve désormais déporté par cette même Allemagne qu’il avait pourtant contribué à épargner d’une guerre plus longue.
Emmené en captivité pour une durée qu’il ne connaît pas encore, mais qui va s’étirer sur trente longs mois, presque autant que la durée totale de la campagne de France qu’il avait lui-même contribué à écourter. Sa captivité commence en solitaire, quelque part en Allemagne du Nord, coupée de tout contact avec l’extérieur, sans nouvelle de sa famille ni de l’évolution de la guerre. Puis il est transféré vers un endroit dont le nom résonne aujourd’hui comme l’un des épisodes les plus étranges de toute la Seconde Guerre mondiale. Le château d’Itter, une forteresse médiévale perchée dans le Tyrol autrichien, à une vingtaine de kilomètres de Kitzbühel, transformée par les nazis en annexe du camp de concentration de Dachau pour y détenir des personnalités françaises jugées précieuses comme monnaie d’échange pour d’éventuelles négociations futures avec les Alliés.
Au total, quatorze prisonniers français de premier plan se retrouvent regroupés dans cette même forteresse au printemps 1945, parmi lesquels la propre sœur aînée du général de Gaulle, résistante déportée depuis un camp annexe de Buchenwald, le joueur de tennis Jean Borotra, le syndicaliste Léon Jouhaux et le fils de Georges Clemenceau. Et là, dans ce château doré mais surveillé, Weygand se retrouve à cohabiter jour après jour, pendant des mois entiers, avec des hommes qui incarnaient exactement le camp opposé au sien en juin 1940. L’ancien président du conseil Paul Reynaud, l’homme même à qui il avait tenu tête au château de Cangé deux ans et demi plus tôt, ainsi qu’Édouard Daladier et le général Maurice Gamelin. Celui-là même que Weygand avait remplacé au poste de généralissime en mai 1940 dans l’urgence de la débâcle.
Le vieux conflit politique de 1940 continue de couver entre ces murs, cinq ans plus tard, dans une promiscuité forcée qui n’arrange strictement rien. Les témoignages de l’époque racontent Weygand traitant ouvertement Reynaud de voyou, et Reynaud lui rendant la politesse en le qualifiant tout aussi ouvertement de collabo, cinq années entières après leur affrontement au château de Cangé, sous le regard médusé des autres prisonniers contraints d’assister, impuissants, à la prolongation de ce vieux règlement de compte au beau milieu d’une captivité qu’ils partagent pourtant tous. Reynaud pousse même la provocation jusqu’à se moquer ouvertement devant Weygand des nouvelles victoires françaises annoncées à la radio clandestine du château. L’entrée de de Gaulle à Bayeux, la prise de Strasbourg par les troupes libres.
Comme pour rappeler chaque jour à son ancien adversaire de quel côté se trouvait en définitive le bon calcul historique. —
À l’aube du 4 mai 1945, alors que le IIIe Reich s’effondre de toutes parts sous les coups conjugués des Alliés à l’ouest et des Soviétiques à l’est, les prisonniers du château d’Itter se réveillent dans une forteresse abandonnée par ses gardiens, qui ont fui dans la nuit face à l’avancée rapide des troupes américaines dans le Tyrol. S’ensuit l’un des épisodes militaires les plus rocambolesques de toute la guerre. Un de ceux dont on peine encore aujourd’hui à croire qu’il se soit réellement produit.
Quelques GI’s américains d’une poignée de blindés isolés, rejoints par des soldats allemands de la Wehrmacht qui choisissent dans ces tout derniers jours de conflit de retourner leurs armes contre leurs propres camarades SS plutôt que de continuer un combat qu’ils savent perdu d’avance, unissent leurs forces avec les prisonniers français eux-mêmes, qui empoignent des fusils pour la première fois depuis des années pour défendre le château contre une colonne de SS fanatiques bien décidés à exécuter les prisonniers français avant l’arrivée définitive des Alliés dans la région. La bataille dure plusieurs heures, ponctuée d’échanges de tirs nourris et d’un char Panther capturé qui manque de faire basculer l’issue du combat, jusqu’à ce que des renforts américains parviennent enfin à dégager complètement le site en fin de journée. Le 5 mai 1945, Maxime Weygand, accompagné de son épouse, également détenue à ses côtés durant toute cette captivité, sort libre du château d’Itter au côté de Paul Reynaud, de Daladier et de Gamelin. Quatre survivants de cette guerre qu’ils avaient pourtant vécue chacun à sa manière, depuis des positions politiques diamétralement opposées, cinq ans plus tôt à peine, dans le salon d’un autre château, au bord de la Loire cette fois.
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Mais la liberté retrouvée de Weygand ne dure que quelques jours. Sur ordre venu directement de Paris, où le gouvernement provisoire du général de Gaulle entend faire rendre des comptes sans délai aux artisans de la défaite et de la collaboration, le général de Lattre de Tassigny, qui commande alors la Première Armée française et qui n’est autre qu’un ancien subordonné direct de Weygand du temps de sa gloire militaire, reçoit l’ordre de le placer en état d’arrestation, au côté du champion de tennis Jean Borotra, lui aussi détenu à Itter pour son rôle de ministre des Sports de Vichy. Reynaud, Daladier et Gamelin, considérés comme des victimes du régime de Vichy plutôt que comme ses artisans, ayant eux-mêmes été emprisonnés par ce même régime dès 1940, ne subissent pas le même sort et rentrent librement en France dans les jours qui suivent, acclamés par endroits comme des martyrs de la République. Weygand, lui, est transféré en détention, d’abord à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, où il reste détenu près d’un an, jusqu’en 1946, avant d’être formellement mis en accusation devant la Haute Cour de justice, tribunal spécialement créé pour juger les hauts responsables du régime de Vichy pour atteinte à la sûreté de l’État et indignité nationale.
Cette arrestation de Weygand ne tombe pas du ciel. Elle fait partie d’un mouvement bien plus large, celui de l’épuration qui frappe la France entière au sortir de la guerre. Plusieurs dizaines de hauts responsables de Vichy passent alors devant la Haute Cour de justice. Certains condamnés à mort, comme Pierre Laval, exécuté en 1945.
D’autres à de lourdes peines de prison allant de deux à dix ans, comme plusieurs amiraux et généraux compromis dans l’administration de Vichy. D’autres enfin bénéficient, comme Weygand, d’un non-lieu au terme d’une instruction qui n’aura pas trouvé matière à condamnation formelle. Le pays cherche alors à solder ses comptes avec quatre années d’occupation et de collaboration, dans un climat où la frontière entre résistant, attentiste et collaborateur reste pour beaucoup de Français ordinaires, comme pour les juges eux-mêmes, difficile à tracer avec certitude. Tant les parcours individuels de cette période se révèlent souvent plus nuancés et contradictoires que les catégories nettes qu’on voudrait leur appliquer après coup.
Le procès traîne pendant des années, entre instructions minutieuses, dépositions contradictoires de dizaines de témoins et rebondissements procéduraux sans fin, à l’image de celui qui se joue au même moment, dans la même salle, pour le maréchal Pétain lui-même, jugé et condamné dès 1945. Ce n’est qu’en 1948, huit ans après ce fameux 13 juin 1940, que la Haute Cour rend enfin sa décision concernant Maxime Weygand. Un non-lieu sur l’ensemble des chefs d’accusation retenus contre lui. Aucune condamnation.
Aucune peine. Pas même une sanction symbolique. L’homme dont les mots avaient précipité l’armistice. L’homme qui avait ensuite servi Vichy en Afrique du Nord tout en résistant sourdement aux Allemands.
L’homme finalement arrêté et déporté par ces mêmes Allemands qu’il avait aidé son pays à ne pas affronter davantage en 1940. Il ressort de ce long processus judiciaire sans la moindre condamnation officielle inscrite à son casier. À la question de savoir si cet homme a un jour payé pour son rôle décisif dans la chute de son propre pays, la réponse légale et officielle est d’une simplicité presque déconcertante. Non.
Jamais. La justice française, après huit années entières de procédure, a choisi de ne pas trancher formellement, laissant à l’histoire elle-même, et non aux tribunaux, le soin de juger ce moment précis du 13 juin 1940. —
Libéré de toute poursuite judiciaire, Weygand consacre les dernières années de sa vie à la réhabilitation méthodique et acharnée de la mémoire du maréchal Pétain, condamné à mort en 1945 avant que de Gaulle ne commue sa peine en détention à perpétuité sur l’île d’Yeu, au large de la Vendée, où l’ancien chef de l’État français vieillit reclus jusqu’à sa mort en 1951. Weygand publie plusieurs volumes de mémoires entre 1953 et 1957, dans lesquels il ne renie jamais un seul instant les mots qu’il avait prononcés ce 13 juin 1940, les présentant toujours comme la seule décision responsable possible face à une situation militaire qu’il jugeait, jusqu’à la fin de sa vie, absolument désespérée et sans aucune alternative raisonnable.
Il continue également d’écrire sur l’histoire militaire, publiant des biographies de Turenne et du maréchal Foch, son ancien mentor, ainsi qu’un essai polémique en 1955 où il répond point par point aux Mémoires de guerre publiées par Charles de Gaulle, refusant jusqu’au bout de céder le dernier mot à celui qui avait incarné, depuis Londres, tout ce que son propre choix de 1940 avait justement cherché à éviter. Ironie supplémentaire de cette histoire, ces deux hommes que tout oppose depuis 1940 partagent malgré tout, chacun à sa façon, la même longévité et la même obstination à défendre jusqu’au bout leur propre lecture de ces journées de juin. Weygand meurt à Paris le 28 janvier 1965, à quatre-vingt-dix-huit ans passés. L’un des tout derniers témoins directs ayant vécu aux plus hautes fonctions militaires les deux guerres mondiales du XXe siècle, depuis sa présence au premier armistice de Rethondes en 1918 jusqu’aux mots qu’il a lui-même prononcés pour précipiter le second, vingt-deux ans plus tard, dans le salon d’un château au bord de la Loire.
Un homme né dans le mystère le plus complet, dont personne n’a jamais su avec certitude d’où il venait vraiment. Un général appelé au pouvoir suprême trois semaines avant de prononcer les mots qui ont changé le cours de la guerre. Un serviteur de Vichy arrêté et déporté par les Allemands qu’il avait aidé son pays à ne pas affronter davantage. Un prisonnier retrouvant, dans un château autrichien, l’homme même qu’il avait combattu politiquement cinq ans plus tôt, pour continuer à s’y quereller avec lui derrière les mêmes barbelés.
Et au bout du chemin, un non-lieu silencieux et définitif qui n’a jamais vraiment refermé le débat sur ce qui s’est réellement joué ce jour-là entre Weygand et Pétain. Peut-être est-ce précisément pour cette raison que cet épisode reste si peu raconté. Parce qu’il ne débouche sur aucune condamnation nette, aucun procès retentissant, aucune scène de tribunal spectaculaire. Seulement des mots prononcés dans un salon, dont les conséquences ont traversé un quart de siècle entier de l’histoire de France, de Rethondes en 1918 à Itter en 1945, en passant par Cangé en 1940.
Weygand lui-même n’exprimera jamais le moindre regret public, convaincu jusqu’à son dernier souffle d’avoir sauvé son pays d’un chaos pire encore que celui qu’il a effectivement traversé. L’histoire, elle, continue d’en débattre. Et c’est sans doute la seule vraie sanction que cet homme n’aura jamais pu éviter, ni fuir, ni négocier.
Rester pour toujours le nom que l’on associe à ce moment précis où la France a choisi de déposer les armes plutôt que de continuer le combat depuis son empire.


