La 2e division blindée venait de tenir son serment. Le 23 novembre 1944, les chars de Leclerc entraient dans Strasbourg, et le tricolore flottait enfin sur la cathédrale. Le serment de Koufra, prononcé en mars 1941 dans le désert libyen, était tenu. Leclerc pouvait souffler.

Il venait de libérer Paris trois mois plus tôt, avait reçu la reddition du général von Choltitz à la gare Montparnasse, défilé sur les Champs-Élysées aux côtés de de Gaulle. C’était le sommet absolu. Et pourtant, l’ennemi le plus redoutable qui l’attendait maintenant ne portait pas l’uniforme allemand. Philippe Leclerc de Hauteclocque n’avait jamais été un général comme les autres.
Dès juin 1940, alors qu’il n’était que capitaine de cavalerie, il avait choisi son camp. Il avait traversé la France à vélo, passé par l’Espagne, le Portugal, puis pris un bateau pour rejoindre de Gaulle à Londres. Il avait commencé son épopée en Libye en 1941 avec 350 hommes et 99 vieux véhicules. C’est là, à Koufra, qu’il avait prononcé son serment : ne déposer les armes que lorsque les couleurs françaises flotteraient sur la cathédrale de Strasbourg.
Ce serment n’était pas une formule. C’était une obsession. Jean de Lattre de Tassigny était un autre homme. Un général brillant, charismatique, chef de guerre remarquable.
Mais un homme qui avait servi le régime de Pétain jusqu’en novembre 1942 avant de s’y opposer trop tard, d’être arrêté par les autorités de Vichy elles-mêmes, puis de s’évader de la prison de Riom en septembre 1943 avec l’aide de sa femme et de son fils Bernard, âgé de seulement 16 ans. De Gaulle lui avait accordé sa cinquième étoile et confié le commandement de la future Première armée française. Pour Leclerc, ce passé ne s’effaçait pas. Dans son esprit, l’armée de Lattre était peuplée de traîtres qui avaient servi Vichy.
Des gens qui, pendant que lui traversait l’Afrique et roulait vers Paris, portaient l’uniforme d’un régime collaborateur. Le problème commença le 6 décembre 1944. Sur ordre du général américain Devers, la 2e DB fut transférée à la Première armée française du général de Lattre. Leclerc l’apprit, et son entourage décrivit sa réaction comme une gifle reçue en public.
Il l’avait redouté pendant des mois. Depuis septembre, quand le 15e corps américain dont il dépendait avait été réorganisé, il avait supplié pour ne pas tomber sous les ordres de Lattre. Pour lui, c’était une humiliation institutionnelle doublée d’une insulte personnelle. Il considérait la Première armée comme l’armée des anciens de Vichy, et voilà qu’on lui demandait de servir sous leur commandement.
Les semaines qui suivirent furent un enfer. De Lattre engagea la deuxième bataille de la poche de Colmar, ce bastion allemand qui résistait au fond de l’Alsace et que les Alliés n’arrivaient pas à réduire. Un désaccord fondamental éclata entre les deux généraux, non pas sur des questions de politique ou de prestige, mais sur la stratégie militaire pure. Leclerc voulait une percée blindée rapide, une manœuvre du nord vers le sud pour prendre les Allemands en tenaille le long du Rhin et refermer la poche en les encerclant.
C’était sa méthode, celle qui lui avait réussi de Normandie à Strasbourg. Vitesse, audace, contournement. De Lattre, lui, préférait une poussée frontale d’ouest en est, une progression méthodique depuis les crêtes des Vosges. Deux philosophies de la guerre.
Les historiens militaires, analysant les opérations a posteriori, ont donné raison à Leclerc : la manœuvre qu’il préconisait aurait peut-être permis d’en finir plus vite avec moins de pertes. Mais en décembre 1944, c’était de Lattre qui commandait. Et c’était sa méthode qui s’appliquait. Le résultat fut catastrophique.
Non pas parce que de Lattre était un mauvais général, il ne l’était pas, mais parce que la poche de Colmar était défendue avec un acharnement que personne n’avait anticipé. Himmler lui-même supervisait la résistance allemande en Alsace. La 19e armée allemande ne lâchait rien. En décembre, la 2e DB attaqua à Wintzenheim, entre le Rhin et les Vosges, et subit des pertes sévères.
Leclerc recevait les bilans de ses unités avec une fureur froide. C’étaient ses hommes, ceux de Koufra, de Normandie, de Paris, de Strasbourg, qui tombaient dans les marécages gelés d’Alsace sous les ordres d’un autre général, pour une stratégie qu’il n’approuvait pas. Et la situation allait encore empirer. Le 27 janvier 1945, de Lattre envoya un groupement de la 2e DB en renfort d’un bataillon de la Légion étrangère encerclé à Grussenheim, un village du Ried, à une vingtaine de kilomètres au nord de Colmar.
L’opération de nuit tourna au désastre. Les Allemands avaient anticipé le mouvement. Le lieutenant-colonel Putz, qui commandait l’attaque, fut tué par un obus. De nombreux officiers tombèrent avec lui.
Quand les combats s’arrêtèrent à l’aube du 29 janvier, le bilan était accablant : 61 soldats de la 2e DB tués, 200 hors de combat. Des vétérans de l’épopée africaine, des survivants de Normandie et de la percée vers Strasbourg, tombés dans un village alsacien dont personne ne garderait le nom. Les hommes de la 2e DB disaient entre eux qu’il y avait eu là plus de pertes qu’entre Bakara et Strasbourg, c’est-à-dire plus que pendant toute la percée dans les Vosges. Quand Leclerc apprit le bilan, selon les témoignages de son entourage, il fut livide.
Ce n’était pas de la tristesse, c’était de la rage. C’est à ce moment-là, dans cet hiver alsacien, que la relation entre les deux hommes atteignit son point de rupture absolue. Selon les historiens qui ont épluché les archives des deux généraux, Leclerc ne mâchait plus ses mots dans les conversations privées. Il qualifiait de Lattre de chef qui sacrifiait des hommes pour des objectifs douteux.
Il menaça de démissionner de l’armée. Et, chose extraordinaire, il finit par obtenir gain de cause. Fin janvier 1945, après une crise de commandement qui fit remonter les tensions jusqu’à de Gaulle lui-même, la 2e DB fut retirée de la Première armée et rattachée à la 7e armée américaine. Leclerc avait gagné.
Mais à quel prix ? Il y avait quelque chose de profondément révélateur dans la façon dont Leclerc obtint cette sortie. Il n’en appela pas à de Gaulle par des voies officielles. Il ne rédigea pas un rapport circonstancié.
Il exprima un refus catégorique, presque insubordonné. Et de Gaulle, sachant ce que Leclerc représentait pour l’image de la France libre, finit par céder. C’était le signe que Leclerc, contrairement à de Lattre, n’avait jamais vraiment intégré les codes de la hiérarchie institutionnelle. Il obéissait quand ça lui convenait.
Il forçait la main quand il estimait avoir raison. C’était exactement ce qu’il avait fait en août 1944, quand il avait envoyé un détachement vers Paris de sa propre initiative, avant d’avoir reçu l’ordre formel d’Eisenhower. Ce qui était techniquement une désobéissance envers son supérieur américain. Pour Leclerc, le résultat justifiait la méthode.
Pour de Lattre, c’était un comportement inadmissible chez un subordonné. Voilà le nœud de leur rivalité. Ce n’était pas seulement une question de politique, de passé vichyste ou de jalousie. C’était une collision entre deux conceptions radicalement différentes du commandement militaire.
De Lattre était un organisateur brillant, un stratège qui pensait en termes de corps d’armée et de cent mille hommes. Il avait intégré en quelques mois 137 000 résistants des FFI dans ses rangs. Il avait remonté la vallée du Rhône, libéré Lyon le 3 septembre 1944, atteint le Rhin le 19 novembre. C’était un chef de guerre d’une puissance remarquable.
Mais c’était aussi un homme d’apparat, qui aimait les cérémonies, qui soignait son image, qui avait navigué dans les eaux troubles de la politique militaire. Leclerc méprisait tout cela. Il était cavalier, imprévisible, tactiquement génial, et fondamentalement allergique au compromis d’appareil. Il s’était engagé à Koufra avec 350 hommes parce qu’il croyait en quelque chose d’absolu.
Et cette intransigeance, qui était sa force, était aussi ce qui le rendait incapable de travailler avec de Lattre. Il y a un autre aspect que la plupart des gens ignorent. À l’automne 1944, alors que la tension montait entre les deux hommes, de Gaulle jouait un jeu subtil et délibérément ambigu. Il avait placé de Lattre à la tête de la Première armée, mais il entretenait avec Leclerc un lien particulier, presque secret, qui remontait à leur première conversation à Londres en juillet 1940.
De Gaulle avait confié à Leclerc la mission de libérer Paris bien avant que cela ne soit officiellement décidé, et il l’avait fait en lui remettant personnellement un document que Leclerc devait garder sur lui en permanence, dans son portefeuille. Ce n’était pas un rapport militaire. C’était un acte de confiance personnelle. Leclerc et de Gaulle avaient une relation d’une intimité que de Lattre n’aurait jamais tout à fait.
Et de Lattre le savait. Ce déséquilibre fondamental dans l’accès au général nourrissait une jalousie que de Lattre n’exprimait jamais directement, mais que ses proches percevaient dans chaque décision qu’il prenait lorsque la 2e DB passa sous ses ordres. Le fait est que de Gaulle exacerbait les tensions entre les deux hommes autant qu’il cherchait à les contenir. En confiant à Leclerc la libération de Paris, la mission symbolique par excellence, il lui donnait un prestige que de Lattre, avec toute la puissance de sa Première armée, ne pouvait pas égaler.
Paris, c’était l’image. Strasbourg, c’était le serment. De Lattre, lui, libérait Lyon, Marseille, Mulhouse. Des villes qui comptaient, des opérations militaires majeures, mais qui n’avaient pas la même charge symbolique pour l’imaginaire national.
Quand les deux généraux se retrouvèrent sur le même terrain en Alsace, Leclerc arrivait avec une auréole que de Lattre ne pouvait pas supporter de voir briller juste à côté de lui. Ce que peu de gens savent, c’est que Leclerc avait anticipé ce problème bien avant que la 2e DB soit officiellement rattachée à la Première armée. Dès septembre 1944, quand le 15e corps américain fut réorganisé et que la question de l’avenir de la 2e DB se posa, Leclerc fit tout ce qu’il put pour rester sous commandement américain. Il préférait travailler avec Patton, qui lui avait personnellement épinglé une Silver Star après la brillante victoire de Dompaire contre la 112e brigade blindée allemande, plutôt que de passer sous les ordres de Lattre.
La raison qu’il donnait officiellement était opérationnelle : il voulait continuer l’élan de la percée vers l’est. Mais les témoignages de ses proches étaient sans ambiguïté. Il considérait l’armée de Lattre comme une armée de compromis nourrie de compromissions avec Vichy, et il ne voulait pas y être associé, même en position de subordination temporaire. La rupture définitive se consuma dans les mois qui suivirent la victoire.
Quand la guerre en Europe se termina le 8 mai 1945, les deux généraux avaient suivi des trajectoires qui les avaient définitivement séparés. Leclerc avait rejoint la 7e armée américaine fin janvier 1945. Ses hommes finirent la guerre en fonçant vers la Bavière avec l’objectif assez fou de s’emparer du Berghof, le chalet d’Hitler à Berchtesgaden dans les Alpes bavaroises. Deux unités américaines avaient la même ambition et les avaient coiffés au poteau sur presque toute la route.
Mais c’est finalement un détachement de la 2e DB qui entra le premier dans le chalet du monstre, le 4 mai 1945. Leclerc y vit une consolation après des mois de frustration. De Lattre, lui, assista à Berlin à la signature de la capitulation allemande le 8 mai. Une scène de prestige absolu : la France parmi les vainqueurs, à une table où de Lattre représentait une puissance qui avait failli ne pas exister.
C’était son triomphe personnel. Et il l’avait mérité. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Ce qui s’était passé en Alsace à l’hiver 1944 laissa une trace dans les mémoires des hommes de la 2e DB qui ne s’effaça jamais.
Ces soldats qui avaient survécu à Grussenheim, à Wintzenheim, aux marécages gelés du Ried savaient ce que cela avait coûté. Ils savaient que leurs camarades étaient tombés dans des conditions contestables, sous un commandement qu’ils ne reconnaissaient pas comme légitime. Et ils savaient ce que Leclerc pensait de tout cela, parce qu’il n’avait jamais été du genre à dissimuler ses opinions à ses officiers. Leclerc estimait que de Lattre avait utilisé la 2e DB comme une pièce parmi d’autres, sans comprendre ce qu’elle représentait, sans respecter ce qu’elle avait accompli.
Et que les hommes tombés à Grussenheim étaient morts pour une stratégie que lui-même, Leclerc, avait jugée mauvaise avant même qu’elle ne soit appliquée. Il y a une ironie tragique dans la suite des événements. Leclerc mourut le 28 novembre 1947, à 44 ans, quand son avion, le Taiy 2, s’écrasa près de Colomb-Béchar dans le Sahara algérien. Il revenait d’une inspection en Afrique du Nord.
Il n’eut pas le temps de voir l’Indochine se transformer en guerre impossible, de voir ses intuitions sur la nécessité de négocier avec Hô Chi Minh, qu’il avait exprimées dès 1946, confirmées par les faits. Il mourut trop tôt. Sa mort figea son image en héros absolu, sans nuance, sans l’usure que le temps impose aux grands hommes. De Lattre, lui, vécut jusqu’en janvier 1952 et mourut en Indochine, rongé par le cancer, après avoir perdu son fils Bernard.
Ce même Bernard qui avait 16 ans quand il aidait son père à s’évader de la prison de Riom, tué au combat au Tonkin en mai 1951. De Lattre survécut à son fils de quelques mois seulement. Une fin qui inspire le respect, quelle que soit l’opinion qu’on ait sur lui. Ce qui reste finalement, c’est la question que pose leur rivalité.
Peut-on séparer la valeur militaire d’un homme de l’histoire qui l’a précédé ? Leclerc ne put jamais le faire pour de Lattre. Il voyait en lui l’armée de Vichy, même quand de Lattre combattait sous les couleurs de la France libre. Était-ce une injustice ?
Probablement. De Lattre était un grand général. Ses hommes le savaient, les Allemands le savaient, les Américains le savaient. La libération de la vallée du Rhône, la défense de Strasbourg face à la contre-offensive allemande de janvier 1945, la réduction de la poche de Colmar avec 350 000 hommes face à 100 000 Allemands, ce n’étaient pas des demi-victoires.
C’étaient des faits d’armes majeurs. Mais Leclerc était incapable de dissocier la performance militaire du choix moral. Et ce choix moral, pour lui, avait été tranché en juin 1940. Il n’était pas négociable.
Voilà ce que Leclerc pensait vraiment de de Lattre. Pas un ennemi personnel au sens trivial du terme. Quelque chose de plus profond et de plus implacable. Un homme qui avait raté le rendez-vous essentiel.
Un homme qui s’était trompé de camp au moment où le camp comptait le plus, et qui avait eu beau tout faire ensuite pour se racheter, il ne l’avait jamais tout à fait effacé aux yeux de Leclerc. Il n’avait jamais effacé cette faute originelle. C’est une vision sévère, peut-être trop sévère. Mais c’est la vision d’un homme qui avait risqué sa vie sur ce jugement dès l’été 1940, et qui ne pouvait pas maintenant relativiser ce qu’il avait risqué.
Il y a dans cette rivalité quelque chose qui parle encore aujourd’hui. L’idée que deux personnes peuvent se battre du même côté, contre le même ennemi, pour les mêmes drapeaux, et se haïr quand même. Parce que l’histoire qu’on porte avec soi, les choix qu’on a faits à des moments décisifs, finissent toujours par ressurgir. Leclerc et de Lattre ont tous deux libéré la France.
Ils ont tous deux mérité leurs étoiles. Mais entre eux, il y avait une frontière invisible que ni la victoire ni le temps n’ont jamais réussi à effacer. La frontière entre ceux qui ont choisi en juin 1940 et ceux qui ont choisi plus tard. Et dans l’esprit de Leclerc, cette frontière-là ne disparaissait jamais.
Le serment de Koufra était tenu depuis novembre 1944. Leclerc l’avait accompli. C’était son monument personnel intouchable, que personne ne pouvait lui retirer, pas même de Lattre avec toute sa Première armée et ses 400 000 hommes. Mais la paix entre ces deux hommes, qui portaient chacun une part de la France sur leurs épaules, ne fut jamais signée.
L’histoire officielle a recollé les morceaux, posé les deux noms côte à côte dans les livres et les musées, inventé une fraternité d’armes qui n’a jamais vraiment existé. La vérité est plus sombre et plus humaine. Deux grands soldats, une même cause, et une incompréhension irréductible qui a duré jusqu’à ce que la mort les sépare.
L’un à 44 ans dans le Sahara, l’autre à 63 ans au Vietnam, loin de cette Alsace qui avait été le théâtre de leur conflit le plus brutal.


