J’ai passé des heures dans des archives qui ne devraient pas exister telles quelles. Le 7 février 1979, un vieil homme entre dans la mer à Bertioga et ne revient pas. Sur sa tombe, un faux nom….

J’ai passé des heures dans des archives qui ne devraient pas exister telles quelles. Le 7 février 1979, un vieil homme entre dans la mer à Bertioga et ne revient pas. Sur sa tombe, un faux nom....

Le 7 février 1979, un homme de 67 ans marche dans l’eau tiède de la plage de Bertioga, au Brésil. Ses mains tremblent depuis des mois, son cœur fatigue. Ses amis le regardent s’éloigner du rivage. Il ne reviendra pas.

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Sur son acte de décès brésilien, il s’appelle Wolfgang Gerhard, une identité empruntée, un nom de papier. Son vrai nom était Josef Mengele, le médecin d’Auschwitz, traqué pendant 34 ans par les services secrets de 12 nations. Et ce que les livres d’histoire ne disent pas clairement, c’est que certains de ces services savaient exactement où il était, et ont choisi de ne rien faire. Mengele n’a pas fui en panique.

À la fin d’avril 1945, alors que les armées alliées se rapprochaient, il avait déjà quitté le camp avec ses carnets de recherches, ses notes sur les expériences sur les jumeaux et les enfants qu’il avait sélectionnés à la descente des trains. Il tenait à ces notes plus qu’à sa propre vie. Arrêté par les Américains dans la région de Nuremberg, il est relâché parce que les vérifications d’identité étaient lentes et surchargées. En quelques semaines, il disparaît dans la campagne bavaroise.

Il travaille comme ouvrier agricole chez un fermier qui le connaissait d’avant la guerre. Pendant presque quatre ans, il vit sous un faux nom dans un rayon de quelques kilomètres. Les voisins savent qu’il est là; certains savent qui il est. Personne ne dit rien.

Ce silence local, des fermiers, des curés, des notables qui ont choisi individuellement de regarder ailleurs, a donné à Mengele le temps dont il avait besoin. En 1949, la route vers l’Amérique du Sud passe par l’Italie, par des réseaux humanitaires à Gênes et à Rome. Il obtient un passeport au nom de Helmut Gregor et embarque. Il pose le pied à Buenos Aires en juillet 1949.

Il a 38 ans, il est en bonne santé, il parle espagnol. L’Argentine de Perón accueille des milliers d’Européens sans poser de questions. Mengele, lui, ne se cache pas vraiment. Il exerce comme médecin dans des cliniques privées, pratiquant des avortements pour la bourgeoisie locale.

Il s’intègre dans la communauté allemande expatriée, où personne ne mentionne certaines années de sa vie. En 1952, il fait quelque chose de stupéfiant: il enregistre sa véritable identité auprès du consulat allemand de Buenos Aires. Josef Mengele, né le 16 mars 1911 à Günzburg. Quatre ans plus tard, le gouvernement ouest-allemand lui délivre un passeport en bonne et due forme.

Bonn sait qui il est. Les témoignages des survivants d’Auschwitz circulent depuis 1945. Et pourtant, un procédé administratif normal signe ce passeport. Un reflet de l’Allemagne de l’Ouest de cette époque, un pays qui reconstruit son économie et dont l’appareil judiciaire est encore peuplé d’hommes formés sous le régime précédent, des hommes qui avaient des raisons personnelles de ne pas pousser les dossiers.

Dans le même Buenos Aires des années 50, Adolf Eichmann vit sous le nom de Ricardo Klement, en banlieue, dans une maison modeste. Les deux criminels se connaissent, fréquentent les mêmes cercles. Leur histoire bascule en 1960. Le 11 mai, des agents du Mossad attendent au bord d’une route de San Fernando.

Quand Klement descend du bus, deux hommes sortent d’une voiture. En quelques secondes, Eichmann est bâillonné, les yeux couverts, en route vers Jérusalem. Ce que l’histoire officielle raconte moins, c’est ce qui s’est passé avant l’opération. Isser Harel, le directeur du Mossad, avait reçu une information supplémentaire: Mengele était à Buenos Aires, peut-être dans le même quartier.

La question de capturer les deux en même temps a été posée sérieusement,à Tel-Aviv. La décision a été non. Une opération simultanée multipliait les risques d’échec,et si l’une échouait, l’autre disparaissait. Eichmann était la priorité absolue, pour son procès public devant des caméras, avec des survivants comme témoins, une valeur que Ben Gourion jugeait irremplaçable pour la mémoire du monde.

La logique était cohérente, et c’est ça qui est difficile à admettre, pas l’erreur, mais la justesse douloureuse du calcul. Deuxième élément: au moment où l’opération se déclenchait, Mengele n’était plus à l’adresse identifiée. Il avait bougé, déjà parti vers le Paraguay, peut-être prévenu par une fuite dans les cercles allemands, ou par l’instinct d’un homme qui avait survécu 15 ans à sentir quand le vent changeait. Et il y a une troisième raison, rarement mentionnée: l’opération Eichmann avait provoqué une crise diplomatique majeure avec l’Argentine, des plaintes devant l’ONU, des excuses formellesde Ben Gourion.

Israël ne pouvait pas absorber une deuxième opération clandestine sans mettre en péril ses relations diplomatiques. La justice, dans ce contexte, coûtait quelque chose que Ben Gourion a décidé de ne pas dépenser deux fois. Après l’exécution d’Eichmann en 1962, Mengele glisse progressivement hors des priorités du Mossad. D’autres urgences, des ressources limitées.

Ce n’est pas qu’on décide de l’abandonner, c’est qu’on cesse de le traquer activement, ce qui revient au même. Il est au Paraguay, où le dictateur Stroessner, lui-même d’origine germano-paraguayenne, lui facilite la vie. Mais dès 1960, sentant que le refuge devient trop exposé, il traverse vers le Brésil. Il a 49 ans.

Il lui reste 19 ans à vivre. Fritz Bauer n’avait pas le profil de celui qui allait changer l’histoire judiciaire allemande. Juif, socialiste, exilé pendant la guerre, il rentre en 1949 avec une conviction: les crimes commis au nom de l’État allemand devaient être jugés par des tribunaux allemands. Devenu procureur général de Hesse en 1956, il comprend vite pourquoi il est seul.

Plus de 80 % des juges et procureurs des cours fédérales avaient exercé sous le régime nazi. Certains avaient signé des condamnations à mort sous la loi nazie. Revenir à leur poste après guerre, c’était une politique de dénazification qui privilégiait la reconstruction sociale sur l’épuration. Une culture professionnelle où rouvrir les dossiers du passé mettait en danger des collègues, des amis.

Bauer travaille à l’intérieur de cette culture chaque jour. C’est lui qui fournit l’information décisive sur Eichmann au Mossad, en contournant le BND, le renseignement ouest-allemand, par méfiance documentée. Le BND était dirigé par Reinhard Gehlen, un ancien général des services de renseignement du Reich qui avait offert ses réseaux à la CIA en échange de l’immunité. La guerre froide commençait, et quelqu’un qui connaissait l’Est valait plus que son passé.

Gehlen avait reconstruit son organisation en recyclant d’anciens officiers SS. Remonter Mengele en haut des priorités aurait posé des questions auxquelles personne ne voulait répondre. Bauer savait tout ça, et il continuait quand même. En 1961, sous sa pression, l’Allemagne émet enfin un mandat d’arrêt international contre Mengele.

Une victoire sur le papier. Dans la pratique, ce mandat reste sans effet pendant 18 ans. Le Paraguay refuse toute coopération. Le Brésil ne transmet rien.

Des notes diplomatiques polies, des rappels de procédure, rien qui ressemble à une pression réelle. Une forme de sabotage administratif, pas organisé, mais systématique dans ses effets, des témoignages qui mettent des mois à être enregistrés, des commissions rogatoires envoyées aux mauvaises adresses, la bureaucratie comme instrument de l’oubli. Bauer ne se taisait pas. Il relançait, alertait la presse.

Il recevait des menaces; son appartement a été mis sur écoute. Le 28 juin 1968, il est retrouvé mort dans sa baignoire. Crise cardiaque selon le médecin légiste. Il avait 64 ans.

Il était seul. Mengele était vivant. Il vivrait encore 11 ans. Ce qui reste de Bauer, ce n’est pas une défaite.

C’est l’image d’un homme qui connaissait la nature de ce contre quoi il se battait, sans illusions, et qui a continué parce que continuer était la seule réponse qu’il pouvait se donner lui-même. En 2001, des milliers de pages déclassifiées par le gouvernement américain révèlent que la CIA avait reçu à plusieurs reprises, entre les années 60 et 70, des informations précises sur la localisation probable de Mengele en Amérique du Sud. Des adresses, des descriptions de routine. Ces informations n’ont jamais été transmises aux autorités allemandes de façon systématique.

La justification, formulée sans gêne dans les câbles, tenait en quelques mots: d’autres priorités opérationnelles prévalaient pour le moment. Le Paraguay et le Brésil étaient des alliés anticommunistes dans une région que Washington regardait avec anxiété depuis la révolution cubaine. Mettre une pression réelle sur ces gouvernements pour livrer un vieux criminel de guerre risquait de fragiliser des partenariats jugés stratégiquement vitaux. Le «pour le moment» des câbles a duré jusqu’à la mort naturelle de Mengele.

Ce n’est pas une théorie, c’est dans les documents. Et la langue bureaucratique, parfaitement consciente de ce qu’elle consigne, est plus troublante qu’une confession. Au Brésil, Mengele vieillit. Il a quitté Buenos Aires pour São Paulo, puis s’est installé dans des propriétés rurales protégé par des familles allemandes expatriées qui savaient qui il était.

Sa dernière décennie se passe chez la famille Bosser, des Autrichiens d’origine établis depuis les années 50, des gens ordinaires, un père, une mère, des enfants qui grandissent dans la maison où cet homme mange à leur table. Wolfram Bosser savait. Sa femme Lieselotte savait. Il l’accompagnait à ses rendez-vous médicaux quand sa santé déclinait.

Il le conduisait à la plage le weekend. Mengele écrivait des lettres à sa famille à Günzburg, retrouvées après sa mort. Des lettres où il se pose en homme persécuté, en médecin militaire qui a fait son devoir, en victime d’une vendetta politique internationale. L’absence totale de conscience de ce qu’il a fait, pas refoulée, simplement absente, est quelque chose de difficile à lire.

Sa santé se dégrade à partir de 1976. Des problèmes circulatoires, une hypertension chronique, les mains qui tremblent. Il consulte des médecins sous fausse identité, reçoit de l’argent régulier envoyé depuis l’Allemagne par sa famille, la même entreprise agricole qui prospère depuis 30 ans. Et puis le 7 février 1979, il entre dans la mer de Bertioga.

L’eau chaude, le ciel dégagé. Il a un accident vasculaire cérébral avant d’atteindre le large. Il coule. On le sort trop tard.

Il est enterré à Embu das Artes sous le nom de Wolfgang Gerhard, le nom d’un Autrichien mort quelques années plus tôt, dont il avait emprunté l’identité. La tombe reste anonyme pendant six ans. En 1985, sous pression internationale, les autorités brésiliennes exhumèrent le corps. Des experts allemands examinent les restes.

En 1992, une analyse ADN confirme l’identité de façon définitive. Josef Mengele est mort libre, vieux, entouré de gens qui l’aimaient assez pour mentir pour lui. Ce que cette histoire laisse n’est pas simple à formuler. On voudrait un seul coupable, une décision lâche, une trahison nette.

Mais ce que les archives montrent, c’est quelque chose de plus diffus: des calculs raisonnables faits dans des contraintes réelles, des priorités politiques qui avaient leurs propres logiques. Des hommes qui n’ont pas dit «Protégeons Mengele» mais «D’autres choses comptent davantage en ce moment». Et ces deux phrases ont produit exactement le même résultat. Fritz Bauer avait une réponse à ça, portée jusqu’à sa mort dans son appartement de Francfort, seul pendant que Mengele recevait de l’argent de sa famille et se baignait dans la mer brésilienne.

La réponse de Bauer, c’est qu’une société ne peut pas choisir ce dont elle se souvient sans choisir aussi ce qu’elle devient. Que l’oubli n’est jamais neutre, qu’il y a toujours quelqu’un qui en bénéficie et quelqu’un d’autre qui en paye le prix. Ceux qui ont survécu au quai de sélection d’Auschwitz, qui ont témoigné, qui ont attendu que la justice fasse son travail, ils méritaient mieux que les calculs qui ont été faits en leur nom.