Alger, printemps 1943. Un général français à cinq étoiles descend d’avion pour aller négocier au nom d’un homme que presque personne, ni à Washington ni à Alger, ne reconnaît encore comme le chef de la France. Cet homme, installé à Londres, n’a ni territoire, ni budget, ni division à lui. Il a une voix à la radio, une poignée de fidèles et un besoin urgent qu’on le prenne enfin au sérieux.

En face, à Alger même, un autre général commande déjà des dizaines de milliers de soldats, reçoit l’or et les fusils de Roosevelt et n’a jamais montré le moindre goût pour la politique. Sur le papier, la partie semble jouée d’avance, et pas en faveur de l’homme de Londres. Pourtant, quelques mois plus tard, c’est bien lui qui dirige seul la France combattante, tandis que l’autre général n’a plus rien, ni troupe, ni bureau, ni titres. On explique en général ce renversement par les discours de Charles de Gaulle, par son entêtement, par son sens de la mise en scène.
Mais les gens qui étaient à Alger à l’époque racontent une autre version, celle d’un troisième homme, un général de 66 ans au visage et aux manières de grand seigneur, qui y a passé quatre mois à parler tout bas dans les couloirs, à arrondir chaque angle, à se faire passer pour un simple messager pendant qu’il retournait méthodiquement la situation. À la fin de cette histoire, je vous dirai ce que cet homme, le général Georges Catroux, a réellement dit à Henri Giraud dans son propre bureau. Et pourquoi cette conversation a pesé plus lourd sur l’issue de la guerre franco-française qu’aucun discours de de Gaulle. Vous verrez aussi ce qu’il est advenu de Giraud une fois la manœuvre achevée.
Et ce détail-là surprend presque toujours ceux qui découvrent cette histoire pour la première fois. Pour comprendre ce qui se joue à Alger au printemps 1943, il faut remonter à la nuit du 7 au 8 novembre 1942. Cette nuit-là, des dizaines de milliers de soldats américains et britanniques débarquent en même temps à Casablanca, à Oran et à Alger. L’opération s’appelle Torch.
Personne du côté français n’a été prévenu à l’avance, pas même Charles de Gaulle à Londres, que les Alliés jugent trop encombrant pour ce coup-là. Le consul américain à Alger, Robert Murphy, avait pourtant préparé le terrain depuis des mois, à coups de rendez-vous discrets avec des officiers français jugés fiables, sans jamais évoquer le nom de de Gaulle. À Casablanca et à Oran, les troupes fidèles à Vichy résistent quelques heures avant de déposer les armes. À Alger, la situation est plus étrange encore.
L’amiral François Darlan, numéro deux du régime de Vichy, se trouve sur place presque par hasard, au chevet de son fils malade atteint de poliomyélite. Les Américains négocient directement avec lui plutôt que de traiter avec des officiers de second rang. Un cessez-le-feu est signé le 10 novembre. En échange, Washington reconnaît Darlan comme haut commissaire de toute l’Afrique française du Nord.
Pendant ce temps, les Allemands franchissent la ligne de démarcation et envahissent la zone jusque-là libre en métropole, puis s’emparent de la Tunisie, où l’amiral Esteva les laisse s’installer sans qu’aucun officier français ne lève le petit doigt pour les en empêcher. C’est un compromis boiteux, un Vichy transplanté sous protection américaine, maintenu en vie par pur pragmatisme militaire. Et il ne dure que six semaines. Le 24 décembre 1942, un jeune monarchiste de 20 ans, Fernand Bonnier de La Chapelle, abat Darlan de deux balles dans son palais d’été.
Il est jugé en procès sommaire et fusillé le surlendemain, si vite qu’on n’a jamais vraiment eu le temps d’éclaircir qui, derrière lui, avait intérêt à cette mort. Le vide laissé par Darlan profite immédiatement à un autre général, Henri Giraud. Cet homme a un parcours presque romanesque. Fait prisonnier dès 1940, il s’évade en avril 1942 de la forteresse de Königstein en Saxe, un nid d’aigle perché au sommet d’une falaise que les Allemands jugeaient infranchissable.
À 63 ans, il descend 40 mètres de paroi rocheuse à la corde, la nuit, avec une carte dessinée à la main et de faux papiers, avant de traverser toute l’Allemagne en train jusqu’en Suisse, puis de rejoindre la France non occupée. L’exploit fait de lui une légende vivante bien avant qu’on ne parle politique. Les responsables français d’Afrique du Nord le choisissent pour succéder à Darlan. Roosevelt, qui se méfie profondément de Charles de Gaulle et voit en lui un apprenti dictateur, soutient Giraud sans réserve.
Les États-Unis l’équipent, lui financent l’armée, ses divisions montent au front en Tunisie. Giraud devient commandant en chef, civil et militaire, de toute l’Afrique du Nord française. Mais il déteste la politique. Il le répète à qui veut l’entendre.
Il laisse en place une grande partie de l’administration héritée de Vichy, y compris, pendant plusieurs mois encore, les lois d’exception contre les Juifs d’Algérie. Il pense sincèrement que la seule question qui compte est de battre l’Allemagne et que le reste se réglera après la victoire, comme un détail d’intendance. Cette naïveté politique va lui coûter cher. Pendant ce temps, à Londres, Charles de Gaulle enrage.
Il a proposé dès le 25 décembre 1942, le lendemain même de l’assassinat de Darlan, de réunir toutes les forces françaises sous un pouvoir central provisoire. Giraud, fort de l’appui américain, ne voit aucune raison de discuter avec un général qui n’a ni troupe sur le terrain ni reconnaissance officielle des Alliés. De Gaulle a horreur qu’on le traite en client, et Roosevelt précisément ne cesse de le traiter ainsi. Il dispose pourtant d’un atout que la Maison-Blanche sous-estime largement.
À l’intérieur de la France occupée, un homme discret nommé Jean Moulin est en train de patiemment rassembler, réseau après réseau, tous les mouvements de résistance sous l’autorité du général de Londres. Sur le papier, Giraud a l’armée, les avions, les chars américains. De Gaulle, lui, commence à avoir le pays. C’est dans ce climat que Roosevelt et Churchill convoquent les deux généraux à la conférence d’Anfa, près de Casablanca, en janvier 1943.
La photo du 22 janvier est restée célèbre. De Gaulle et Giraud se serrent la main devant les objectifs des photographes, visiblement contraints, comme deux élèves qu’on force à se réconcilier dans la cour de récréation. Roosevelt s’amuse en privé à les surnommer « la fiancée et le fiancé ». Dès le lendemain, le 23 janvier, Giraud reçoit Catroux en tête à tête pour préciser sa proposition.
Lui-même resterait commandant en chef de toutes les forces françaises et président nominal d’un comité de guerre. De Gaulle y entrerait comme simple haut commissaire chargé des seuls territoires qui adhèrent au mouvement. Un troisième homme superviserait l’Afrique du Nord et l’Afrique occidentale, et Catroux, dans ce montage, deviendrait directeur des affaires étrangères du comité. Giraud, en confiant lui-même ce plan à l’émissaire de son rival plutôt qu’à ses propres services, montre déjà, sans le savoir, à quel point il manie mal ce genre de partie.
Derrière les sourires de façade, aucun des deux généraux ne cède réellement sur le fond. La seule décision concrète prise à Anfa, c’est que chaque camp enverra une mission de liaison auprès de l’autre pour préparer lentement un rapprochement. Du côté de de Gaulle, cette mission portera un nom : la mission Catroux. Georges Catroux n’est pas un inconnu pour de Gaulle.
Il est né en 1877 à Limoges, fils d’un officier de carrière parti du rang, sans particule ni fortune. Rien dans son enfance ne le destine à porter les manières qu’on lui prêtera plus tard. Il suit une carrière coloniale classique entre l’Algérie, le Maroc et l’Indochine. En 1915, alors qu’il commande un bataillon près d’Arras, il est fait prisonnier par les Allemands et enfermé au fort d’Ingolstadt en Bavière.
C’est là, derrière les barbelés, qu’il rencontre un jeune capitaine tout aussi captif que lui, Charles de Gaulle. L’amitié se noue dans l’ennui et les tentatives d’évasion ratées, presque 30 ans avant qu’elle ne pèse sur le sort de la France libre. Catroux poursuit ensuite une carrière brillante. Mission militaire en Arabie auprès du chérif de La Mecque, gouverneur de l’État de Damas, commandement en Algérie et au Maroc aux côtés du maréchal Lyautey, puis gouverneur général de l’Indochine à partir de juillet 1939, un mois à peine avant la déclaration de guerre.
En juin 1940, sommé par un ultimatum japonais de fermer la frontière avec la Chine et de laisser passer les troupes de Tokyo, il prend seul la décision de céder, jugeant depuis Hanoï mieux connaître la situation que le gouvernement replié à Bordeaux. Vichy le révoque le 26 juillet 1940 pour cette initiative. Il refuse alors de rentrer en France et rejoint Londres par un long détour via Singapour et Le Caire. Il y arrive le 17 septembre 1940, à 63 ans.
Il est alors l’officier le plus gradé à avoir jamais rallié la France libre. Un poids symbolique considérable pour un mouvement encore minuscule, réduit à quelques bureaux et à une poignée de fidèles. De Gaulle l’envoie aussitôt au Moyen-Orient, et Catroux proclame l’indépendance de la Syrie au nom de la France libre en pleine guerre, avant de devenir haut commissaire au Levant. L’écrivain Jean Lacouture, qui l’a connu, décrira plus tard son allure : une maigreur presque aristocratique, le style d’un grand seigneur espagnol davantage à l’aise dans une embuscade de montagne que dans une cour de caserne.
Le mot est resté. On l’appellera « l’aristocrate ». Alors qu’il n’est par le sang rien de tel : ni titre, ni château, ni ancêtres croisés. Ce sera d’ailleurs sa seconde épouse, une comtesse de Luppé, qu’il épouse en 1932, qui lui apportera un jour un vrai lien avec la noblesse française.
Son aristocratie à lui, en 1943, tient tout entière dans ses manières. La voix posée, le silence qui en impose, la patience qui désarme. Cette allure, il l’a en grande partie héritée de son ancien chef au Maroc, le maréchal Lyautey, dont on disait qu’il lui avait transmis quelque chose de son propre esprit presque par contagion, comme tous ceux qui avaient eu le privilège de travailler à ses côtés. Lyautey régnait sur le protectorat marocain avec des manières de proconsul d’Ancien Régime, mêlant fermeté militaire et raffinement de cour.
Catroux avait observé cette méthode pendant des années avant de la faire sienne dans un tout autre contexte, sur un tout autre continent. C’est précisément cet homme-là que de Gaulle choisit d’envoyer négocier avec Giraud. Pas un porte-voix. Un diplomate.
Fin février 1943, un premier détachement de la mission Catroux débarque à Alger, mené par le colonel Zinovi Pechkoff, officier de la Légion étrangère, fils adoptif de l’écrivain russe Maxime Gorki et manchot depuis la Première Guerre mondiale. L’homme est une attraction à lui seul. Les diplomates britanniques présents à Alger se souviendront longtemps de l’avoir vu sauter en selle sur un cheval nerveux, la bride tenue entre les dents, la seule main valide agrippée à la crinière. Fin mars, Catroux lui-même s’installe à demeure dans la capitale algérienne en représentant officiel de de Gaulle.
À ce moment précis, un autre homme travaille déjà Giraud de l’intérieur. Jean Monnet, financier international envoyé par Roosevelt en personne, encore inconnu du grand public mais déjà rompu aux arcanes de la diplomatie économique, devenu en quelques semaines le véritable mentor politique du militaire. Monnet rédige ses discours, le conseille sur chaque phrase, tente de lui donner un vernis démocratique qui rassurerait aussi bien Washington que Londres. Alger, au printemps 1943, ressemble ainsi à une partie d’échecs à quatre mains.
Monnet pousse Giraud vers des positions plus présentables pendant que Catroux, de son côté, grignote patiemment chaque concession possible au nom de de Gaulle. Aucun des deux hommes ne cherche la lumière, aucun ne signe de déclaration fracassante. Ils négocient dans les antichambres, autour d’un café servi trop chaud, dans la touffeur d’Alger, lors de visites protocolaires qui durent toujours plus longtemps que prévu. Le résultat de ce travail souterrain tombe le 14 mars 1943.
Ce jour-là, Giraud prononce à la radio d’Alger un discours dans lequel il abandonne l’essentiel de la législation héritée de Vichy, ordonne la libération de plusieurs opposants emprisonnés depuis des mois et affirme son attachement au principe démocratique. Le lendemain, il invite de Gaulle à venir le rejoindre à Alger. Vu de loin, on croirait une victoire éclatante pour Giraud. C’est lui qui tend la main, lui qui semble maître du jeu.
En réalité, sans s’en rendre pleinement compte, il vient de se retirer sa meilleure carte des mains. Tant que Giraud incarnait une ligne différente de celle de de Gaulle, ne serait-ce que par prudence envers l’héritage de Vichy, il pouvait justifier de rester seul aux commandes. En adoptant lui-même le programme démocratique de son rival, il efface la seule vraie différence de fond entre les deux camps. Il ne reste alors qu’une question : qui doit diriger, lui ou l’autre ?
Et sur ce terrain-là, un général sans troupe, mais soutenu par toute la résistance intérieure, a un avantage que Roosevelt refuse encore de voir. Mais l’histoire ne file pas tout droit vers ce dénouement. Fin avril 1943, Giraud, inquiet des manifestations gaullistes de plus en plus bruyantes dans les rues d’Alger, propose à de Gaulle de se rencontrer plutôt dans un lieu isolé, loin des foules. Un diplomate britannique lui demandera pourquoi il redoute tant que de Gaulle vienne en personne dans sa propre capitale.
La réponse de Giraud, restée célèbre par son ironie un peu désabusée, résume tout son malaise. Lors d’un rassemblement gaulliste survenu avant, certains manifestants avaient chanté la Marseillaise, ce qu’il approuvait sans réserve. D’autres avaient crié « Vive de Gaulle », ce qui ne le dérangeait pas non plus. Mais quelques-uns avaient scandé « Mort à Giraud » et « Danton ».
Et ça, disait-il avec un sourire crispé, il l’approuvait beaucoup moins. De Londres, de Gaulle refuse net l’idée d’un lieu isolé et répond dans un message que les diplomates américains présents jugeront presque insultant : il se sent parfaitement capable de maintenir l’ordre dans la capitale même de Giraud. La tension monte encore d’un cran début mai. Le 3 mai 1943, de Gaulle prononce depuis Londres un discours radiodiffusé que tout Alger interprète comme une revendication à peine voilée du pouvoir personnel.
Jean Monnet, en privé, ira jusqu’à dire que certains passages lui rappellent des pages entières de Mein Kampf. Harold Macmillan, ministre résident britannique à Alger, s’en inquiète ouvertement auprès de Washington. Robert Murphy, le consul américain qui avait préparé le débarquement de novembre, télégraphie lui aussi à Washington dans les jours qui suivent. Il y décrit de Gaulle insistant presque puérilement pour venir en Afrique du Nord quand bon lui semble et où bon lui semble, et rapporte que Giraud, de son côté, nie farouchement avoir jamais invité son rival dans la ville d’Alger elle-même.
Pour Murphy comme pour Macmillan, ce psychodrame franco-français commence à ressembler à une farce dont Washington se serait bien passé. Et l’homme le plus embarrassé de tous, c’est peut-être Catroux lui-même. Toute sa mission repose sur une chose : que Giraud, Monnet et les diplomates alliés continuent de le voir comme un intermédiaire raisonnable, loyal certes à de Gaulle, mais capable de tenir sa parole et de canaliser les excès de son chef. Ce discours risque de briser cette confiance en un instant.
Catroux convoque alors Giraud, Monnet et Macmillan dans une pièce fermée et leur lit à voix haute et en intégralité non seulement le discours, mais aussi les télégrammes privés qu’il a échangés ces derniers jours avec de Gaulle, où celui-ci exige presque comme un enfant capricieux de pouvoir se rendre où bon lui semble et quand bon lui semble. Puis Catroux lâche une phrase qui aurait pu mettre fin à toute la négociation ce jour-là. Il déclare devant les trois autres que sa mission de négociateur est désormais terminée, puisque de Gaulle a choisi de mener sa propre diplomatie en direct à la radio plutôt que de passer par lui. Dans la foulée, une dispute presque comique éclate.
De Gaulle accuse Giraud d’être revenu sur son invitation à venir à Alger. Catroux, interrogé sur ce point précis devant les Américains, reconnaît sans détour que Giraud, en réalité, ne lui a jamais transmis d’invitation formelle et directe pour la ville d’Alger elle-même. C’est un aveu qui aurait pu à cet instant décrédibiliser Catroux aux yeux de son propre camp. Il le fait quand même, parce que c’est la vérité et parce qu’un mensonge découvert plus tard lui aurait coûté plus cher que cette petite humiliation immédiate.
Puis tout bascule d’un coup, et pas grâce à un mot de plus prononcé à Alger. Le 8 mai 1943, un télégramme envoyé depuis la France occupée par Jean Moulin arrive à Londres, où on le reçoit le 14. Moulin y annonce la création du Conseil national de la Résistance, qui réunit pour la première fois tous les grands mouvements clandestins de l’intérieur sous une même bannière. Le message est sans ambiguïté.
La résistance intérieure reconnaît de Gaulle, et lui seul, comme chef politique. Elle n’acceptera jamais qu’il soit placé sous l’autorité de Giraud. Elle réclame un gouvernement provisoire présidé par de Gaulle, avec Giraud cantonné au commandement militaire. Ce sera l’un des derniers grands actes de Jean Moulin.
Quelques semaines plus tard, le 21 juin 1943, il est arrêté à Caluire, près de Lyon, et meurt sous la torture sans avoir jamais parlé. Il n’a pas vécu assez longtemps pour voir jusqu’où son télégramme allait peser sur l’issue de la partie qui se jouait à Alger. En l’espace de quelques jours, de Gaulle cesse d’être un général exilé qui parle fort à la radio. Il devient le chef reconnu de la seule armée française qui se bat réellement, jour après jour, sur le sol national.
Catroux, sans hausser le ton, n’a plus qu’à laisser cette nouvelle produire son effet dans les salons d’Alger. Fin mai, Giraud renonce définitivement à l’idée d’un lieu isolé. De Gaulle viendra à Alger même, comme il l’exigeait depuis le début. Le 30 mai 1943, l’avion de Charles de Gaulle se pose sur l’aérodrome de Boufarik, dans la chaleur sèche de la plaine de la Mitidja, à quelques kilomètres d’Alger.
Sur le tarmac, c’est Giraud lui-même qui l’accueille, en tenue impeccable, entouré de son état-major. De Gaulle descend, accompagné d’André Philip et de René Massigli, qui l’attend depuis des semaines sur place. Et là, également, faisant enfin la jonction entre les deux camps, Georges Catroux, qu’il a passés quatre mois à rapprocher sans jamais l’annoncer publiquement. Dès le lendemain, les négociations s’ouvrent, et cette fois elles vont vite.
L’essentiel du terrain a déjà été déblayé dans l’ombre. Un accord est trouvé le 31 mai. Le 3 juin 1943, une ordonnance institue le Comité français de la libération nationale, le CFLN, coprésidé à tour de rôle par de Gaulle et par Giraud. Cinq membres complètent le comité dès sa création : le général Catroux, le général Alphonse Georges, René Massigli, Jean Monnet et André Philip.
Catroux reçoit le portefeuille de commissaire à la coordination des affaires musulmanes. La première séance se tient dès le 4 juin à Alger. Le 6 juin, un immense rassemblement se tient au cinéma Majestic. La foule est plus dense encore que pour les manifestations précédentes, et beaucoup d’anciens partisans de Darlan y assistent comme s’ils venaient de découvrir un peu tard où soufflait désormais le vent.
Le 7 juin, sept nouveaux membres rejoignent le comité : le docteur Jules Abadie, Henri Bonnet, Couve de Murville et René Mayer présentés par Giraud, André Diethelm, René Pleven et Adrien Tixier présentés par de Gaulle, dans un équilibre de façade qui ne trompe déjà plus grand monde. Car dans les jours qui suivent, de Gaulle passe immédiatement à l’offensive administrative. Il exige l’écartement des fonctionnaires les plus compromis avec Vichy. Marcel Peyrouton, gouverneur général de l’Algérie, présente sa démission, et le fait directement entre les mains de de Gaulle.
Un détail que la presse américaine ne manquera pas de relever : c’est bien vers lui, et non vers Giraud, que se tournent désormais ceux qui veulent rester en poste. Peyrouton n’est pas un fonctionnaire ordinaire. Ministre de l’Intérieur de Vichy en 1940, il avait fait chasser les premiers réseaux d’opposition avant d’être nommé ambassadeur en Argentine, d’où les Alliés l’avaient fait revenir sur les conseils de Darlan lui-même pour administrer l’Algérie. Sa chute, à peine un mois après l’arrivée de de Gaulle, envoie un signal très clair à tous les autres.
Quelques jours plus tard, Charles Noguès, résident général au Maroc depuis 1936, démissionne à son tour. Et c’est Georges Catroux, l’homme que tout le monde continue de considérer comme le médiateur neutre entre les deux généraux, qui hérite du poste laissé vacant par Peyrouton, gouverneur général de l’Algérie. L’intermédiaire discret vient, sans avoir jamais réclamé quoi que ce soit publiquement, de devenir l’un des plus grands bénéficiaires personnels de toute cette affaire. Et il le doit très largement à l’homme qu’il a passé quatre mois à faire gagner dans l’ombre.
La suite tient presque de l’agonie pour Giraud. En juillet 1943, il part pour un voyage officiel en Amérique du Nord. De Gaulle profite de cette absence pour resserrer son emprise sur un comité jusque-là paralysé par la rivalité des deux chefs. Le 3 août 1943, à son retour, Giraud accepte un nouvel arrangement.
Il devient commandant en chef des forces françaises, un poste purement militaire, pendant que de Gaulle prend en charge l’action gouvernementale et la politique générale. La coprésidence alternée cède la place à une coprésidence spécialisée, ce qui revient en clair à retirer définitivement à Giraud toute influence sur les décisions qui comptent vraiment. En septembre, Giraud commet l’erreur qui va sceller son sort. Depuis des mois, sans jamais en informer le reste du comité, il fait organiser depuis Alger une résistance clandestine en Corse, la mission Pearl Harbor, tandis que de Gaulle, de son côté, avait discrètement lancé sa propre mission concurrente baptisée Scintillante.
Le commandant Colonna d’Istria, débarqué par le sous-marin Casabianca, structure les maquis sur l’île avec l’aide de la Royal Air Force. Début septembre, un émissaire corse venu par le même sous-marin réclame à Alger un rendez-vous avec de Gaulle et avec André Philip. On lui répond qu’ils ne peuvent le recevoir. Il ne voit donc que Giraud, jusqu’au jour où celui-ci, par simple étourderie, invite au même déjeuner cet émissaire et Philip lui-même.
C’est ainsi, presque par accident, que Philip découvre toute l’affaire et prévient de Gaulle. Le geste, présenté par Giraud comme un succès militaire, choque profondément ses propres alliés au CFLN, qui découvrent qu’on ne peut décidément pas lui confier la moindre décision politique sans qu’il agisse seul dans son coin, comme s’il commandait encore une armée coloniale isolée. Le 2 octobre 1943, sa coprésidence prend officiellement fin. Le 3 novembre, le comité s’élargit à des figures de la résistance intérieure, dont Henri Frenay et Fernand Grenier.
Giraud n’y a plus aucune place politique. En avril 1944, il perd même son dernier titre, celui de commandant en chef militaire. De l’homme que Roosevelt avait armé, financé et présenté comme le seul interlocuteur français crédible, il ne reste, un an et demi après le débarquement en Afrique du Nord, plus rien du tout. Il faut mesurer ce que cette bascule signifie vraiment.
En novembre 1942, Washington avait misé sur Giraud précisément parce qu’il semblait plus docile, plus prévisible, plus facile à intégrer dans une administration militaire alliée que ce général de Londres jugé trop indépendant, trop ambitieux, presque incontrôlable. Un an et demi plus tard, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. La France libérée sera dirigée par l’homme que Roosevelt voulait écarter, avec une légitimité tirée non pas d’un décret américain, mais d’un télégramme envoyé depuis un maquis français par un homme mort sous la torture quelques semaines plus tard. Cette bascule a scellé, avant le débarquement de Normandie, la question de savoir qui parlerait au nom de la France à la table des vainqueurs.
Et cette bascule s’est jouée pour l’essentiel entre février et juin 1943 dans des bureaux d’Alger que personne à l’époque ne filmait ni ne photographiait. Quand on repense à Charles de Gaulle aujourd’hui, on revoit presque toujours les mêmes images, celle du défilé triomphal sur les Champs-Élysées le 26 août 1944, une capitale entière hurlant son nom sous un ciel encore traversé de tirs de francs-tireurs. Cette image efface presque totalement les quinze mois précédents, ceux où sa position ne tenait qu’à un fil, où il aurait très bien pu finir simple général en exil, cantonné à quelques studios de radio à Londres pendant que Giraud, adoubé par Washington, dirigeait seul la reconstruction politique de l’empire français. Et ce qui a évité ce scénario ne s’est pas joué sur les Champs-Élysées ni même sur un champ de bataille.
Ça s’est joué à Alger, dans des bureaux fermés, entre un vieux soldat converti tardivement à la démocratie et un négociateur assez honnête pour admettre devant les Américains eux-mêmes que son propre camp avait tort sur un détail, plutôt que de laisser filer un mensonge. En juin 1944, Catroux règne sans partage sur une Algérie désormais placée sous une autorité française unifiée, celle de de Gaulle. Comme commissaire aux affaires musulmanes, il rédige l’ordonnance du 7 mars 1944 qui accorde la nationalité française à certaines catégories de musulmans d’Algérie et ouvre la possibilité de l’obtenir à d’autres. Une tentative d’intégration des élites locales qui se heurte vite à l’intransigeance des nationalistes algériens, bien décidés à ne pas se contenter de demi-mesures.
En septembre de la même année, une fois Paris libéré, de Gaulle le nomme ministre d’État chargé de l’Afrique du Nord dans son premier gouvernement. Catroux continuera sa carrière bien au-delà de la guerre. Ambassadeur de France en Union soviétique de 1945 à 1948, négociateur du retour d’exil du sultan Mohammed V en 1955, membre du tribunal militaire qui juge les généraux du putsch d’Alger en 1961. Entre-temps, sa vie privée suit elle aussi des détours qui disent quelque chose de l’homme.
Veuf d’un premier mariage, il épouse en 1932 Marguerite Jacob, comtesse de Luppé. Puis, à 85 ans passés, une Américaine, Frances Delehanty, qui deviendra marquise de Dalmas. Il meurt à Paris le 21 décembre 1969. Ses obsèques, célébrées à Saint-Louis des Invalides, seront retransmises en direct à la télévision.
Un honneur que très peu de généraux de sa génération recevront. Alors, revenons à la question posée au début. Ce que Catroux a fait à Alger, était-ce le travail loyal d’un vieil ami mettant son autorité au service de de Gaulle, ou l’une des manœuvres les plus décisives et les moins visibles de toute la guerre ? Catroux lui-même, dans les mémoires qu’il publiera en 1949 sous le titre Dans la bataille de Méditerranée, minimisera son propre rôle et se présentera comme un simple intermédiaire entre deux hommes qui, de toute façon, finiraient par s’entendre ou se déchirer sans lui.
C’est une version confortable, modeste. Et presque personne parmi les historiens qui ont ensuite épluché les télégrammes de cette époque ne la retient telle quelle. Presque tous arrivent à la même conclusion, résumée un jour en une phrase par un chroniqueur : Catroux a manœuvré avec une habileté redoutable à Alger, et c’est ainsi que de Gaulle est devenu le chef unique du comité. La véritable arme de l’aristocrate d’Alger n’a jamais été sa naissance.
Il n’était même pas né noble. Son père avait gravi les échelons un par un, sans particule, et ce n’est qu’à travers ses remariages qu’il approchera un jour vraiment la noblesse française. Son arme, c’était sa manière d’être. La voix qui ne monte jamais, la loyauté affichée sans ostentation, la patience de rester le seul homme dans la pièce à qui les deux généraux pouvaient encore parler sans hausser le ton, quitte à s’effacer lui-même chaque fois que la lumière se braquait ailleurs.
Et c’est cette manière d’être, plus que n’importe quel discours flamboyant depuis Londres, qui a fini par faire tomber un héros de guerre armé par les États-Unis et par ouvrir à un certain général de Londres la voie vers la tête de la France libérée.


