Ce que de Lattre a exigé quand les Allemands ont refusé de signer devant la France

Ce que de Lattre a exigé quand les Allemands ont refusé de signer devant la France

Le 8 mai 1945, dans une école militaire du quartier de Carlshorst, à Berlin, le maréchal Wilhelm Keitel pénètre dans la salle où va se sceller la capitulation de l’Allemagne nazie. Il porte son bâton de commandement, son monocle, sa casquette à l’aigle impériale. Il promène lentement son regard sur les drapeaux alliés accrochés au mur, sur les officiers soviétiques, américains, britanniques.

Puis son regard s’arrête sur quelque chose : le drapeau tricolore bleu, blanc, rouge, planté entre la bannière étoilée américaine et l’Union Jack britannique. Un Français dans cette salle, un général français assis à la table des vainqueurs, prêt à recevoir la reddition de l’Allemagne. Keitel, celui qui avait signé l’armistice humiliant de juin 1940, celui qui avait regardé la France s’effondrer à ses pieds, grommelle alors une phrase que personne dans la salle n’oubliera jamais : « Il y a aussi les Français.

Il ne manquait plus que cela. »

Ce que Jean de Lattre de Tassigny lui répond – non pas avec des mots, mais par sa seule présence – est peut-être la réponse la plus foudroyante que la France ait jamais donnée à ses ennemis. Le général français, commandant de la première armée française, exigeait ce soir-là bien plus qu’un simple geste protocolaire. Il exigeait que la France soit reconnue comme une puissance victorieuse à part entière, et il l’obtint.

Voici le récit de cette nuit historique, où un drapeau cousu à la hâte par des jeunes filles russes devint le symbole d’une renaissance nationale.

Pour comprendre ce qui se joue à Carlshorst le 8 mai 1945, il faut revenir au 22 juin 1940, dans une clairière de la forêt de Compiègne, à Rethondes. C’est là, dans le wagon-salon ferroviaire – le même wagon sorti du musée par Hitler par pure humiliation symbolique – que la France signe l’armistice. Les conditions sont dictées par l’Allemagne.

La France perd les deux tiers de son territoire, son armée est démobilisée, ses prisonniers de guerre retenus indéfiniment, ses côtes occupées. Parmi les officiers allemands présents ce jour-là, le maréchal Keitel. Il incarne la victoire totale du Reich, la défaite totale de la France.

Et dans la France vaincue, un général nommé Jean de Lattre de Tassigny, 41 ans, regarde cette capitulation avec une rage froide qu’il n’oubliera jamais.

De Lattre est un soldat d’une autre trempe. Fils d’une famille bourgeoise de Vendée, né à Mouilleron-en-Pareds le 2 février 1889 – dans la même commune que Georges Clemenceau –, il a fait la Première Guerre mondiale à cheval et à pied, reçu huit blessures de guerre, huit citations, la Légion d’honneur à 30 ans. Il a eu le corps transpercé par une lance de cavalier allemand dans les premières semaines du conflit en 1914 et a continué à commander depuis son lit d’hôpital.

En 1940, il commande la 14e division d’infanterie. Il se bat jusqu’au bout, le fusil à la main, quand ses supérieurs signent déjà les ordres de reddition. Dans les Alpes, il continue à faire tirer ses soldats sur les colonnes allemandes après l’armistice, jusqu’à ce qu’on lui envoie un émissaire personnel pour lui ordonner d’arrêter.

Puis il rentre dans la France de Vichy, accepte d’abord de servir sous le régime – une décision qui lui coûtera des années de réputation et des jugements sévères de ses contemporains – avant de comprendre que cette voie ne conduit qu’à la collaboration. En novembre 1942, lorsque les Américains débarquent en Afrique du Nord et que les Allemands envahissent la zone libre en représailles, de Lattre refuse d’obéir à l’ordre de livrer ses troupes sans résistance. Commandant en chef des troupes à Montpellier, il fait donner sa garnison contre les forces allemandes qui entrent dans la ville.

Seul, sans ordre de Paris, sans couverture diplomatique, il engage le combat. Il est arrêté quelques jours plus tard par la milice, jugé par un tribunal de Vichy pour désobéissance, condamné à dix ans de prison. Enfermé au fort de Riom, en Auvergne, il s’évade en septembre 1943, descend par une corde faite de draps noués depuis la fenêtre de sa cellule, traverse la France clandestinement, rejoint Londres par l’Espagne.

De Gaulle le reçoit. Les deux hommes ne se ressemblent en rien. De Lattre est flamboyant, théâtral, passionné ; il pleure en public, il embrasse ses soldats, il fait des discours qui font pleurer les foules.

Là où de Gaulle est monolithique, distant, calculateur, ils se comprennent immédiatement sur l’essentiel : la France doit être dans la guerre. La France doit gagner sa place parmi les vainqueurs, pas comme supplétif, pas comme force auxiliaire, mais comme puissance à part entière. De Gaulle confie à de Lattre, en juin 1944, le commandement de la première armée française – l’armée qui va débarquer en Provence le 15 août 1944 dans le cadre de l’opération Dragoon, pendant que les Alliés sont encore engagés en Normandie.

Cette armée, baptisée quelques mois plus tard « Rhin et Danube », compte plus de 200 000 hommes à son apogée. Des soldats d’Afrique du Nord, des tirailleurs sénégalais, des goumiers marocains, des Français libres, des FFI intégrés après la Libération. Un mélange improbable, hétéroclite, que de Lattre va transformer en machine de guerre.

Le débarquement du 15 août 1944 en Provence réussit au-delà de toutes les espérances. Toulon est libéré le 27 août, Marseille le 28, deux semaines avant les délais prévus par les planificateurs alliés. De Lattre pousse ses troupes à une vitesse que personne n’anticipait, remontant la vallée du Rhône, libérant Lyon le 3 septembre, Dijon le 11.

En novembre, l’armée française traverse les Vosges dans des conditions hivernales brutales. En décembre et janvier, pendant la crise de Strasbourg, de Lattre tient la ville contre l’offensive Nordwind sans céder un mètre. En janvier et février 1945, il réduit la poche de Colmar, le dernier bastion allemand sur le sol français, dans une bataille de vingt-cinq jours dans la neige et le froid qui coûte à son armée des milliers de morts.

Et puis vient mars 1945, le moment que tout le monde attendait : la France va franchir le Rhin. Le 31 mars 1945, la première armée française passe le Rhin à Germersheim, dans le Bade-Wurtemberg. Ce sont des soldats français qui posent le pied en Allemagne.

En Allemagne, dans le pays qui avait envahi la France par deux fois en trente ans, qui avait pillé son territoire, déporté ses habitants, fusillé ses résistants, rasé ses villages. C’est un moment que des centaines de milliers de soldats attendaient depuis 1940, depuis la capitulation de Rethondes, depuis les colonnes de prisonniers qui traversaient les rues sous les regards des soldats allemands. De Lattre se souvient.

Ces hommes se souviennent, et ils avancent.

La progression en Allemagne est d’une rapidité qui stupéfie les états-majors alliés. Stuttgart est prise le 21 avril, Ulm le 24. L’armée descend vers le sud, vers la Bavière, vers l’Autriche.

Le 30 avril 1945, le jour où Hitler se suicide dans son bunker à Berlin, les soldats français pénètrent dans Bregenz, en Autriche, sur les rives du lac de Constance. Le 6 mai, ils atteignent Innsbruck. Le 8 mai, la première armée française a atteint le col du Brenner, à la frontière entre l’Autriche et l’Italie.

En quelques semaines, depuis le Rhin, elle a parcouru des centaines de kilomètres à travers l’Allemagne vaincue.

Mais le 7 mai 1945, pendant que ses soldats avancent encore, de Lattre reçoit un télégramme qui change tout son programme. Il est convoqué à Berlin. La capitulation de l’Allemagne est sur le point d’être signée, et de Gaulle l’a désigné pour représenter la France.

Le contexte diplomatique est crucial. Le 7 mai, à 2 h 41 du matin, dans les locaux du lycée Roosevelt de Reims, le quartier général d’Eisenhower, le général Jodl a déjà signé une première capitulation. Le général Sevez, adjoint français, a contresigné comme simple témoin.

Staline est furieux : une capitulation signée à Reims, en territoire occidental, avec un rôle marginal pour les Soviétiques ? Ce n’est pas ce qu’il voulait. Il exige une deuxième cérémonie à Berlin, dans la zone soviétique, sous la présidence du maréchal Joukov.

Et cette fois, la France doit être représentée correctement.

De Lattre décolle dans la nuit du 7 au 8 mai pour rejoindre Berlin par avion. Il arrive à l’aéroport de Tempelhof avec une délégation réduite à l’essentiel : son chef d’état-major, le colonel Demetz, et quelques officiers. Les Soviétiques ont prévu un détachement d’honneur pour accueillir Tedder, le représentant d’Eisenhower ; pour de Lattre, rien.

Quand il pénètre dans l’école des sous-officiers du génie de Carlshorst pour reconnaître les lieux avant la cérémonie, il découvre quelque chose qui le fait se figer. Au mur, un faisceau de trois drapeaux : américain, britannique, soviétique. Le drapeau français n’est pas là.

Un officier britannique croisé dans le couloir lui demande avec un haussement d’épaule : « Mais que faites-vous ici ? » Et comme de Lattre précise qu’il est venu pour signer et recevoir la capitulation allemande, l’officier a cette réflexion qu’on n’inventerait pas : « Et pourquoi pas les Chinois ? »

De Lattre ne répond rien. Il se retourne et va trouver Joukov. Les deux hommes se connaissent.

Ils ont combattu dans la même coalition, dans la même guerre, même si dans des directions opposées. De Lattre dit à Joukov ce qu’il exige : un drapeau français dans la salle, et une place à la table des signataires. Pas comme observateur, pas comme invité, mais comme représentant d’une puissance victorieuse.

Joukov écoute, puis il accepte, et il ordonne qu’on couse à la hâte un drapeau tricolore.

Ce qui se passe ensuite tient du roman. Les jeunes couturières russes, qui n’ont jamais vu de drapeau français de leur vie, cousent les trois bandes. Mais quand on déroule le résultat, c’est un magnifique drapeau hollandais : le bleu, le blanc et le rouge ont été cousus les uns au-dessus des autres au lieu des uns à côté des autres.

Il faut recommencer. On manque de tissu bleu. Des groupes électrogènes sont convoqués pour éclairer la salle, parce que les générateurs ont été ménagés.

Des bougies éclairent les secrétaires qui tapent les protocoles de capitulation. La cérémonie de la fin du Troisième Reich se prépare dans un chaos de couturières, de bougies et de drapeaux mal cousus. À 20 heures, enfin, le drapeau tricolore est fixé entre ceux de la Grande-Bretagne et des États-Unis, dans le faisceau que surmonte le drapeau soviétique.

Quelques heures plus tard, la salle se remplit. À 23 heures, le maréchal Keitel entre. Keitel est l’archétype du militaire prussien : grand, raide, avec son monocle et son bâton de maréchal.

Il incarne ce que le Reich a été. Il a ordonné des crimes de guerre. Il sera jugé à Nuremberg et exécuté le 16 octobre 1946.

Mais ce 8 mai 1945, il entre dans la salle de Carlshorst comme si c’était lui le vainqueur, tête haute, regard fixe. Il promène les yeux sur la salle, les drapeaux, les officiers alliés, et puis son regard s’arrête sur le drapeau tricolore, puis sur de Lattre. Et là, Keitel grommelle la phrase qui entrera dans l’histoire : « Il y a aussi les Français.

Il ne manquait plus que cela. » Il jette son bâton et sa casquette sur la table et il s’assied.

Cette phrase, de Lattre l’a lui-même racontée dans ses mémoires. Il l’a décrite comme l’un des moments les plus intenses de sa vie. Keitel capitulait.

Keitel, qui cinq ans plus tôt à Rethondes regardait les représentants français signer l’armistice sous ses yeux. Keitel signerait ce soir sous le regard d’un général français, sous le drapeau français, assis à côté d’un Français. Ce moment-là, de Lattre l’avait attendu depuis 1940.

La cérémonie commence. Joukov pose la question rituelle à Keitel : « Avez-vous des observations à formuler sur l’exécution de l’acte de capitulation que vous allez signer ? » Keitel demande un délai de vingt-quatre heures pour faire cesser le feu sur tout le front.

Joukov hausse les épaules : cette demande a déjà été rejetée. « Avez-vous d’autres observations ? » Non.

« Alors signez. » Keitel ajuste son monocle, se lève, marche jusqu’à l’extrémité de la table où les protocoles de capitulation ont été placés dans une chemise bleue, et il s’assied à côté de de Lattre. Il pose sa casquette et son bâton devant lui.

De Lattre lui fait signe de les mettre ailleurs. Le maréchal du Reich obéit. Et puis, sous le regard du général français, il signe : Keitel signe, von Friedebourg signe, Stumpf signe, Joukov signe, Tedder signe, et de Lattre, du stylo de son chef d’état-major le colonel Demetz – parce que ni lui ni le général américain Spaatz n’avaient pensé à apporter le leur – signe à son tour au nom de la France.

Il est 0 h 16 le 9 mai 1945 à l’heure de Moscou, le 8 mai à l’heure locale. La Seconde Guerre mondiale en Europe est officiellement terminée, et la France est à la table des vainqueurs.

Ce n’est pas fini. Pendant le banquet qui suit, Joukov a prévu deux cents couverts dans la salle de fête de l’école militaire. Il commence à lever des toasts aux soldats américains, aux soldats britanniques, aux soldats soviétiques, et à un moment, il oublie la France.

De Lattre repousse son assiette, se lève, manifeste à voix haute son mécontentement. Joukov se ravise, lève un toast à la gloire de l’armée française, et le banquet continue jusqu’au petit matin au milieu des chants et des danses.

Ce que de Lattre a fait cette nuit du 8 mai 1945 n’était pas seulement un acte militaire, c’était un acte politique de la première importance, dont les conséquences ont duré des décennies. La France n’était pas à Yalta en février 1945, quand Roosevelt, Churchill et Staline avaient redessiné l’ordre du monde d’après-guerre. La France n’avait pas été invitée à Yalta.

Elle avait été tenue à l’écart des grandes décisions, considérée comme une puissance de second rang, un pays qui avait capitulé en 1940 et n’avait pas voix au chapitre sur la nouvelle architecture internationale. C’est la performance militaire de la première armée française – son débarquement en Provence le 15 août 1944, sa traversée de la France du Sud au nord, son franchissement du Rhin en mars 1945, sa progression jusqu’au col du Brenner le 8 mai – qui avait rendu impossible d’ignorer la France plus longtemps. Elle était là, physiquement, sur le terrain.

On ne pouvait pas redistribuer des territoires qu’une armée française occupait sans demander à cette armée de les évacuer. Et c’est la présence de de Lattre à Berlin, ce drapeau tricolore cousu à la hâte par des couturières russes qui n’en avaient jamais vu, cette signature au bas de l’acte de capitulation, qui a transformé cette performance militaire en position diplomatique irréfutable.

La France a obtenu une zone d’occupation en Allemagne – la zone du Bade-Wurtemberg et d’une partie du Palatinat, territoire que la première armée avait physiquement conquis. La France a obtenu une zone d’occupation à Berlin. Et surtout, elle a obtenu un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, fondé à San Francisco en juin 1945.

Un droit de veto sur les décisions du conseil le plus puissant du monde. Ce siège, la France l’occupe encore aujourd’hui, en 2025, quatre-vingts ans après que de Lattre a signé sous le drapeau tricolore dans une école militaire de Carlshorst. Ce n’est pas un cadeau qui lui a été fait, c’est quelque chose qu’elle a pris parce que ses soldats avaient combattu pour mériter de le prendre.

Keitel sera jugé au tribunal de Nuremberg à partir d’octobre 1945. Pendant les audiences, il tente de se défendre en arguant qu’il n’était qu’un soldat obéissant aux ordres – l’argument que le tribunal de Nuremberg va précisément démontrer être insuffisant pour absoudre un criminel de guerre. Il sera reconnu coupable de crimes contre la paix, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité pour avoir signé des ordres d’exécution de prisonniers soviétiques, pour avoir ordonné le massacre de résistants en France et en Europe occupée.

Condamné à mort, exécuté le 16 octobre 1946 à Nuremberg. L’homme qui avait grommelé « Il ne manquait plus que cela » en voyant le drapeau français à Berlin avait répondu de ses actes devant la justice internationale. Et la France, que lui et ses pareils avaient cru abattre définitivement en juin 1940, siégeait depuis le premier jour de ce procès parmi les nations victorieuses qui jugeaient les vaincus.

De Lattre de Tassigny ne vivra pas longtemps après ses heures de gloire. En 1950, il est nommé commandant en chef des forces françaises en Indochine, dans une guerre qui se détériore depuis 1946 contre les forces de Hô Chi Minh. Il redresse la situation militaire dans des conditions épuisantes, impose de nouvelles lignes de défense, reconstitue une armée vietnamienne alliée, remporte plusieurs victoires importantes, mais il est rongé par un cancer qui progresse pendant qu’il commande.

Il apprend en octobre 1951 la mort au combat de son fils Bernard, 23 ans, tué lors d’une attaque dans la région de Ninh Bình. Il rentre en France épuisé, mourant. Il s’éteint à Paris le 11 janvier 1952, à 62 ans.

De Gaulle fait de lui un maréchal de France à titre posthume – le cinquième maréchal de la Libération, et le dernier maréchal de France dans l’histoire. Sur sa tombe, à Mouilleron-en-Pareds, en Vendée, là où il est né, les mots sont simples : « Maréchal de France ». Ces trois mots contiennent tout ce qu’il a été, tout ce qu’il a accompli, et la distance immense parcourue entre la capitulation humiliante de juin 1940 et cette nuit de Carlshorst où Keitel avait signé sous ses yeux.

La France avait perdu la guerre en quarante jours en 1940. Quarante jours qui avaient semblé effacer soixante-dix ans de puissance, quatre ans de résistance pendant la Première Guerre mondiale, des siècles d’histoire militaire. Et pourtant, cinq ans plus tard, elle était là, à la table des vainqueurs, avec son drapeau au mur et sa signature au bas du document le plus important de l’histoire du XXe siècle.

Cette remontée, de la forêt de Compiègne en juin 1940 à l’école de Carlshorst en mai 1945, est l’une des plus stupéfiantes de l’histoire militaire moderne. Elle n’a pas été possible parce que la France avait des armes ou des alliés puissants. Elle a été possible parce que des hommes comme de Lattre avaient refusé d’accepter que la défaite soit le dernier mot.