De Gaulle a lu son nom sur une liste et a dit : « Que Corniglion me rejoigne, et que Molinier reste en France. » Il venait de couper un seul homme en deux. Mais cet homme n’a jamais été deux…

De Gaulle a lu son nom sur une liste et a dit : « Que Corniglion me rejoigne, et que Molinier reste en France. » Il venait de couper un seul homme en deux. Mais cet homme n'a jamais été deux...

Il y a des noms qui portent en eux toute une époque. Corniglion-Molinier en est un. Un nom coupé en deux par un trait d’union, comme un homme coupé en deux par l’Histoire. Le général de Gaulle, un jour de 1941, a lu ce nom sur une liste et a vu deux hommes là où il n’y en avait qu’un.

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Il a dit : « Que Corniglion me rejoigne, et que Molinier reste en France. » Il venait, sans le savoir, de séparer un seul homme en deux personnes. Mais cet homme, lui, n’a jamais été divisé. Il a traversé le XXe siècle avec une constance déconcertante, et c’est précisément cette constance qui a fait de lui à la fois un héros et un homme controversé.

Tout commence en 1917. Il a 20 ans, il est aviateur. La guerre fait rage, il vole au-dessus de l’Argonne, il est abattu, il survit. Il devient l’un des plus jeunes pilotes de chasse français de la Grande Guerre.

Croix de guerre, Légion d’honneur, Médaille militaire : il a tout, très tôt. Puis la paix revient, et avec elle, l’ennui. La guerre, il l’a aimée. Pas pour la mort, mais pour le ciel.

Alors, quand l’aviation ne suffit plus, il cherche autre chose. Le cinéma. Le droit. Les femmes.

Les records. Il traverse les années folles comme on traverse un champ de mines, en riant. En 1934, un ami lui propose une aventure qui n’a rien à voir avec une vie raisonnable. Cet ami s’appelle André Malraux.

Ensemble, ils décident de survoler le désert à la recherche du royaume de Saba. Une légende, une carte approximative, et une conviction : les traces de la reine de Saba doivent être visibles depuis le ciel. Pendant plusieurs semaines, ils survolent des déserts où deux armées s’observent, sans autorisation d’aucun côté. Pour lui, l’important n’a jamais été de trouver Saba.

C’est de voler au-dessus d’une guerre qui n’est pas la sienne, guidé par la voix d’un journaliste et d’un aventurier. Deux ans plus tard, la même logique le ramène dans le ciel d’Espagne, en pleine guerre civile. Il vole avec les républicains, il bombarde, il risque sa vie. Puis c’est la débâcle de 1940.

La France s’effondre. Lui, il refuse. Il traverse trois continents sans papiers valables pour rejoindre Londres. De Gaulle le cherche, le trouve, le coupe en deux.

Mais lui, il ne se coupe pas. Il devient l’un des trois seuls pilotes français de la Première Guerre mondiale à ajouter des victoires aériennes à son palmarès pendant la Seconde. Mai 1940, il a 42 ans. Les Allemands attaquent à l’Ouest.

Il mène sa patrouille derrière les lignes ennemies. Trois jours après le début de l’offensive, il remporte une victoire. Un seul homme, deux guerres, deux victoires. Entre les deux : un mariage, un studio de cinéma, le désert d’Arabie, l’Espagne, un record raté au-dessus de l’Afrique.

Et le voilà, à 42 ans, dans un cockpit, alors que des hommes de 20 ans meurent autour de lui. Ce n’est pas un hasard. L’armée de l’air française manque désespérément de pilotes expérimentés. Un homme qui sait se battre, même vieux, vaut plus que des discours.

Alors il est là. Il se bat. Il survit. En janvier 1940, il passe la frontière marocaine, encore sous administration de Vichy, mais plus poreuse.

À Londres, il signe enfin son engagement dans les Forces aériennes françaises libres. Et c’est là qu’un général qui ne l’a jamais rencontré fait l’erreur qui ouvre cette histoire. De Gaulle lit son nom sur un dossier administratif. Corniglion d’un côté, Molinier de l’autre.

Il ne sait pas que c’est le même homme. Peu importe. Corniglion-Molinier existe, en un seul morceau, et il devient chef d’état-major, puis commandant des Forces aériennes françaises de Grande-Bretagne. Le général Martial Valin, commandant des Forces aériennes françaises libres, le nomme adjoint avec le titre de commandant des Forces aériennes françaises en Grande-Bretagne.

Puis viennent les débarquements. En juin 1944, il retrouve enfin le sol français. Sa mission, aux côtés du général Edgar de Larminat : réduire les dernières poches allemandes sur la côte atlantique – le Médoc, La Rochelle, Royan – pendant que le reste du pays fête déjà sa libération. Ces poches immobilisent 100 000 soldats allemands.

Pendant que Paris danse, dans le Médoc, la guerre continue exactement comme en 1940. Ce n’est qu’après la guerre que ce nom vraiment unique devient un problème. Le général de Gaulle, qui l’avait mentalement divisé en 1941, découvre la vérité. Un seul homme.

Une seule carrière. Mais trop de vies. En 1957, cet homme, devenu général et ministre, va commettre un acte qui marquera à jamais sa mémoire. Le 18 juin, il signe un décret qui suspend les poursuites contre la publication d’un livre scandaleux.

C’est un roman qui a fait scandale, et lui, ministre de la Justice, il décide de l’arrêter. Ce jour-là, il utilise le même charme qui lui a permis de traverser trois continents sans papiers valables en 1940. Il balaie d’un geste toute une procédure judiciaire, sur la base de son seul jugement. De Gaulle, le jour où il a lu ce nom, a vu deux hommes là où il n’y en avait qu’un.

L’Histoire a souri de cette anecdote. Mais elle a tort de s’arrêter là. Car ce général, celui qui restera à jamais l’homme de l’appel du 18 juin, avait mis le doigt sur la vérité la plus profonde concernant Corniglion-Molinier : cet homme n’a jamais été deux personnes. Il a été une seule personne, cohérente du premier au dernier jour.

Et c’est cette cohérence, dans un siècle qui exigeait des choix impossibles, qui a produit à la fois ses plus grands moments et ses pires erreurs. Il a fallu deux guerres mondiales, un désert arabe, un ciel espagnol, une prison marseillaise, une évasion via la Martinique, un char détruit à Tobrouk, une ville rasée à Royan, un record d’aviation un 18 juin, et un déjeuner discret en Croatie pour commencer à comprendre qui il était vraiment. La vie ne serait plus jamais la même.

Pas pour lui, pas pour ceux qui l’ont connu, pas pour la France.