Le 15 août 1944, à trois heures du matin, un général allemand posa un rapport sur sa table et resta figé. Ce n’était ni une erreur de traduction, ni une rumeur de soldats épuisés. C’était une observation formelle, transmise en clair depuis les positions avancées de la 19e armée sur la côte de Provence : des hommes remontaient de la mer, et ces hommes n’avaient pas peur. Le général Friedrich Wiese, chargé de défendre six cents kilomètres de littoral méditerranéen avec des moyens de fortune, regarda par la fenêtre.

La nuit provençale était douce, parfumée de thym sauvage et de résine de pin. Dans quelques heures, cette douceur serait balayée par quelque chose qu’aucun manuel de tactique allemand n’avait vraiment envisagé. Une vitesse absolue, une violence calibrée, et une ténacité que ses propres hommes décriraient après la guerre avec un mot qu’ils n’utilisaient jamais à la légère : respect. Ce que l’histoire officielle ne vous a pas raconté, ce n’est pas parce que les archives n’existent pas.
Elles existent, volumineuses, précises, embarrassantes de détails. Mais il aurait fallu admettre que l’armée la plus méprisée de la Seconde Guerre mondiale venait d’accomplir en Provence ce que les Anglo-Saxons n’avaient pas réussi en Normandie, en Italie ni en Afrique du Nord. Des soldats français avaient humilié la machine de guerre de Hitler. Pas en se défendant.
Pas en résistant. En attaquant plus vite que tout le monde, avec moins de moyens que tout le monde, et en prenant deux grandes villes portuaires que le haut commandement allemand avait déclarées imprenables pour au moins quarante-cinq jours. Ils les prirent en douze jours. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut d’abord comprendre ce que les Allemands pensaient de l’armée française depuis 1940.
Depuis la capitulation, la Wehrmacht avait construit une mythologie confortable. Les Français étaient mous, décadents, défaitistes dans l’âme. La campagne de France avait duré quarante-six jours, et cette rapidité avait convaincu les officiers allemands que la France n’était plus une puissance militaire réelle. Cette conviction était profonde, institutionnelle, et totalement fausse.
Ce que Berlin ne voulait pas voir, c’est que pendant quatre ans, dans les déserts d’Afrique du Nord, dans les montagnes de Tunisie, dans les collines de Sicile et dans les ravins sanglants d’Italie, une nouvelle armée française s’était reconstituée. Non pas à partir des débris de 1940, mais à partir de quelque chose de plus ancien, de plus profond et de plus multiple. Des hommes venus de toute la France libre et de tout l’empire. Du Maroc, d’Algérie, du Sénégal, du Tchad, de Madagascar.
Des légionnaires polonais et espagnols. Des évadés de France. Des officiers de carrière et des paysans qui n’avaient jamais vu la mer avant de la traverser pour aller se battre. Le général Jean de Lattre de Tassigny les commandait.
Ce nom mérite qu’on s’y arrête, car il est au cœur de tout ce qui va suivre. De Lattre n’était pas un général de bureau. C’était une force de la nature en uniforme, petit, nerveux, d’une énergie qui semblait électriser l’atmosphère autour de lui. Il avait la réputation d’être le chef le plus exigeant, le plus imprévisible et le plus brillant de l’armée française.
Ses subordonnés l’adoraient ou le détestaient, souvent les deux à la fois. Ses supérieurs alliés le craignaient autant qu’ils le respectaient. Le général américain Alexander Patch, qui commandait la 7e armée américaine dont les Français étaient théoriquement les associés, avait confié quelques semaines avant le débarquement : « De Lattre fera ce qu’il voudra. Le mieux est de s’assurer qu’il veut ce qu’on veut.
» Les Allemands, eux, ne connaissaient pas encore son nom. Ils allaient l’apprendre. La 19e armée allemande défendait la côte provençale avec environ soixante-dix mille hommes. Sur le papier, c’était respectable.
Dans la réalité de l’été 1944, c’était une armée saignée, épuisée, dont les meilleures divisions avaient été envoyées en Normandie depuis juin, remplacées par des unités reconstituées avec des réservistes âgés, des conscrits de l’Est et des volontaires d’une fiabilité douteuse. L’équipement manquait. Les munitions étaient rationnées. Le carburant était une denrée rare.
Mais il y avait les fortifications. Le mur de l’Atlantique n’était pas qu’un mur au nord. Sur la côte méditerranéenne, les Allemands avaient construit ce qu’ils appelaient le Südwall, le mur du Sud. Toulon était une forteresse.
Marseille était une forteresse. Chaque port, chaque plage, chaque colline dominante avait été aménagée, bétonnée, armée. Des canons de côte capables de couler des croiseurs, des nids de mitrailleuses creusés dans la roche, des champs de mines sur toutes les plages accessibles, des obstacles antichars dans chaque vallon. Le général Wiese avait reçu de Hitler l’ordre explicite : tenir.
Les deux ports étaient déclarés forteresses, ce qui signifiait qu’ils devaient être défendus jusqu’au dernier homme, jusqu’à la dernière cartouche, quelles que soient les circonstances. Wiese y croyait. Ses subordonnés y croyaient. Et les planificateurs alliés, à Washington et à Londres, prévoyaient que la capture de Toulon et de Marseille prendrait entre quarante-cinq et quatre-vingt-dix jours.
C’était leur estimation officielle, prudente, basée sur les défenses répertoriées et sur l’expérience des batailles précédentes. Personne n’avait demandé leur avis aux Français. La nuit du 14 au 15 août 1944 commença comme toutes les nuits de guerre, avec une tension qui ronge les estomacs et un silence qui pèse. À bord de centaines de navires de transport dispersés en Méditerranée occidentale, des dizaines de milliers de soldats attendaient.
Ils fumaient leurs dernières cigarettes. Ils vérifiaient leurs armes pour la dixième fois. Ils écrivaient des lettres qu’ils ne posteraient peut-être jamais. Mais dans les heures qui précédaient le débarquement principal, bien avant que les premières vagues d’assaut américaines ne touchent les plages de Cavalaire, quelque chose d’autre se passait.
Dans l’obscurité totale, à bord de barques pneumatiques et de vedettes silencieuses, les premiers Français descendaient vers la côte. C’étaient les commandos d’Afrique. Cette unité mérite une explication, car elle est au cœur du mythe que l’histoire a préféré ensevelir. Les commandos d’Afrique n’étaient pas nés dans les états-majors.
Ils étaient nés dans les cafés d’Alger, dans les bureaux improvisés de l’armée de la France libre, dans la volonté têtue de quelques officiers qui refusaient d’accepter que la guerre se gagne uniquement avec des divisions blindées et des tapis de bombes. Leur chef, le lieutenant-colonel Georges-Régis Bouvet, était un homme de quarante ans au visage taillé à la serpe, aux yeux clairs d’une intensité déconcertante. Bouvet avait sélectionné ses hommes avec une rigueur maniaque. Pas les plus forts.
Les plus adaptables. Les plus capables de penser sous le feu, de s’orienter dans le noir, de tuer en silence et de disparaître avant que l’ennemi ne comprenne ce qui venait de se passer. Il y avait parmi eux des marins, des alpinistes, des chasseurs, des anciens de la Légion étrangère. Des Français métropolitains, des Algériens, des Marocains, des Tunisiens.
Des chrétiens, des musulmans, des juifs. Ils s’appelaient Dupont et Ben Youssef et Kowalski. Ce mélange, dans la France de 1944, était lui-même subversif. Dans la nuit du débarquement, leur mission était simple à formuler et terrifiante à exécuter.
Prendre le cap Nègre à l’ouest du secteur de débarquement avant l’aube. Neutraliser les batteries côtières. Empêcher les Allemands de repérer et de canonner les navires d’invasion. Et tenir la position jusqu’à l’arrivée des renforts.
Ils avaient la nuit. Ils n’avaient que la nuit. Le sergent Heinrich Krueger, de la 168e division d’infanterie allemande, tenait sa position au cap Nègre depuis six semaines. Dans son journal de guerre, retrouvé après la capitulation, il écrivit à minuit : « Tout est calme, la mer est comme un lac.
Les hommes dorment par roulement. Personne ne croit vraiment au débarquement ici. » Trois heures plus tard, il écrivit la dernière entrée de ce journal : « Ils sont sortis de la mer comme des ombres. Pas un bruit.
Jusqu’au moment où il était trop tard pour crier. »
Les commandos d’Afrique avaient neutralisé les batteries du cap en vingt-deux minutes. La résistance allemande avait été réelle, brutale, sans quartier, mais elle avait été submergée par une vitesse et une coordination que les défenseurs n’avaient pas eu le temps de comprendre. Quand les premiers navires alliés passèrent devant le cap au lever du jour, les canons se taisaient.
Les soldats français tenaient la colline. Ce que les historiens américains et britanniques appellent l’opération Dragoon est généralement raconté comme une opération principalement américaine, avec les Français dans un rôle de soutien. Cette version est commode. Elle est aussi fondamentalement trompeuse.
Dès le 15 août, pendant que les divisions américaines du général Truscott débarquaient sur les plages centrales, l’armée française du général de Lattre recevait la mission qu’elle avait exigée comme condition de sa participation : les deux ports, Toulon et Marseille. De Lattre avait dit non à la planification américaine originale qui voulait contourner ces forteresses, les neutraliser par siège, les prendre lentement. Il avait dit, avec la politesse tranchante d’un homme qui sait exactement ce qu’il vaut : « Donnez-moi ces deux villes. Je vous en débarrasse, et je vous les donne plus vite que vous ne le pensez possible.
» Les Américains avaient accepté, mi-sceptiques, mi-soulagés de ne pas avoir à traiter eux-mêmes de ces cauchemars fortifiés. Ce dont personne ne parlait ouvertement, mais que tout le monde comprenait, c’est que de Lattre voulait ces villes pour une raison qui dépassait la tactique. La France devait libérer la France. Des soldats français devaient entrer dans des villes françaises.
Si les Américains prenaient Toulon et Marseille, c’était une libération. Si les Français les prenaient, c’était une renaissance. L’armée française de Provence avait une composition qui aurait stupéfié les passants de Paris en 1939. La première division française libre, les combattants de Bir Hakeim, ceux qui avaient résisté à Rommel quand tout le monde pensait que c’était de la folie.
La 3e division d’infanterie algérienne, ses tirailleurs qui avaient crevé la ligne Gustav en Italie quelques mois plus tôt et dont les Allemands parlaient déjà avec une nervosité mal dissimulée. La 9e division d’infanterie coloniale, venue d’Afrique équatoriale et occidentale, dont les soldats combattaient en terrain chaud avec une endurance que les Européens ne comprenaient pas. La première division blindée française, avec ses chars Sherman récupérés auprès des Américains et ses équipages qui avaient appris à les utiliser avec une virtuosité acquise dans le sang et le sable tunisien. Et puis il y avait les goumiers.
Il faut parler des goumiers, car ils ont joué un rôle que l’histoire officielle de la campagne de Provence a systématiquement minimisé, et parce que les Allemands, eux, n’ont pas minimisé leur terreur. Les goumiers marocains des tabors français étaient des soldats d’une nature entièrement différente de tout ce que la Wehrmacht avait affronté à l’Ouest. Ils combattaient dans leurs djellabas rayées, se déplaçaient en terrain accidenté avec une agilité qui paraissait surnaturelle à des hommes formés à la guerre linéaire, et ils avaient développé en quatre ans d’Afrique du Nord et d’Italie une réputation qui précédait leur arrivée comme un vent froid précède l’orage. Le capitaine Erich von Manstein, neveu du célèbre feld-maréchal et officier d’état-major à la 19e armée, nota dans ses mémoires publiés en 1959 : « Les goumiers étaient le problème auquel nos plans n’avaient pas de réponse.
Ils ne combattaient pas comme des Européens. Ils ne pensaient pas comme des Européens, et nos hommes, qui avaient appris à gérer la peur, ne savaient pas gérer ça. »
Avec cette armée plurielle, composite, hétéroclite dans ses origines et d’une cohésion redoutable dans son ambition, de Lattre allait attaquer les forteresses du Reich. Il avait en théorie un délai de quarante-cinq jours.
Il décida de n’en prendre que douze. Le 19 août 1944, à l’aube, les premiers éléments français se positionnèrent aux abords de Toulon. Mettons-nous un instant à la place du général Johannes Bäßler, commandant de la garnison de Toulon. Cinquante-deux ans, officier de carrière formé à l’ancienne école prussienne, décoré en France en 1940.
Il avait reçu de Hitler l’ordre absolu de tenir. Sa garnison comptait environ vingt-deux mille hommes. Ses fortifications étaient réelles, massives, impressionnantes. Il avait des canons qui pouvaient envoyer des obus de sept cents kilos à vingt kilomètres.
Il avait des champs de mines sur toutes les approches accessibles. Des positions en béton qui avaient coûté deux ans de travail forcé à construire. Ce qu’il n’avait pas, c’est l’illusion que cela suffirait. Car dans la nuit du 18 au 19, des patrouilles françaises avaient commencé à infiltrer ses lignes avec une aisance qui lui fit comprendre que l’ennemi n’avait pas peur de ses défenses.
De Lattre n’avait pas prévu de siège. La doctrine classique de réduction d’une forteresse côtière exigeait d’isoler, bombarder, affamer, négocier. Cela prenait des semaines, des mois parfois. De Lattre regarda ses cartes, regarda ses généraux, et proposa quelque chose d’entièrement différent : attaquer simultanément par tous les côtés, maintenant, avant que Bäßler ne comprenne ce qui se passait.
Le général de Monsabert, qui commandait le corps d’armée chargé de Toulon, reçut ses ordres le 19 août au matin. Il s’en souviendra dans ses mémoires avec une précision qui dit tout de l’atmosphère de ce moment : « De Lattre m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : “Monsabert, je veux Toulon dans une semaine. ” J’ai pensé qu’il était devenu fou. Puis j’ai vu ses yeux, et j’ai pensé que peut-être ce n’était pas lui qui était fou.
»
La bataille de Toulon commença le 19 août à neuf heures du matin, quand les premières unités françaises franchirent en force les positions avancées allemandes au nord-ouest de la ville. La 3e division algérienne, dont les tirailleurs portaient leur chéchia rouge sous leur casque, enfonça les premières lignes avec une violence qui stupéfia les défenseurs. Un mitrailleur allemand, survivant de la bataille, témoignera plus tard devant la commission d’histoire militaire alliée : « Ils venaient par vagues. Quand on en tuait dix, il en venait vingt.
Je n’ai jamais vu des hommes avancer comme ça. Pas parce qu’ils ne sentaient pas la peur, mais parce qu’ils avaient décidé que la peur n’avait plus d’importance. »
À l’est de la ville, simultanément, la 9e division coloniale enfonçait une autre ligne. Les Sénégalais du 21e régiment de tirailleurs grimpèrent des collines que les Allemands avaient jugées infranchissables sans préparation d’artillerie massive.
Ils les franchirent à pied, à la baïonnette, en utilisant chaque repli de terrain, chaque bosquet de pins, chaque mur en pierre sèche comme couverture. Au sud, les commandos d’Afrique avaient bouclé le périmètre côtier. Toulon était théoriquement encerclé le 20 août au soir. Théoriquement, parce que les positions intérieures tenaient encore, parce que les garnisons des forts périphériques résistaient avec une obstination forcée par les ordres de Hitler, et parce que les Allemands n’avaient pas encore compris que l’encerclement était réel.
Bäßler téléphona à Wiese. Il lui dit que la situation était grave mais contrôlable. Il demanda des renforts. Wiese n’avait pas de renforts.
Il avait des mots d’encouragement et l’ordre de tenir. Ce qui se passa dans les jours suivants à Toulon fut une leçon de guerre urbaine. De Lattre ne se contenta pas d’encercler. Il pénétra.
Il poussa des éléments à l’intérieur du dispositif défensif allemand, exploitant chaque brèche comme une artère, élargissant chaque trouée avant que l’ennemi ne puisse la reboucher. Ses officiers avaient l’autorisation de prendre des initiatives. Pas de demande de validation en haut de la chaîne. Pas d’attente de confirmation.
Si vous voyez une opportunité, saisissez-la. Le capitaine Mohamed Benali, de la 3e division algérienne, incarnait cette doctrine au plus concret. Le 21 août, son bataillon identifia un couloir naturel entre deux positions allemandes qui ne se couvraient pas mutuellement. Benali n’attendit pas.
Il envoya sa compagnie de tête dans ce couloir à la nuit tombante. Ils ressortirent de l’autre côté au matin, derrière les lignes allemandes, ayant semé une confusion qui permit à deux autres bataillons d’avancer de huit cents mètres sans rencontrer de résistance organisée. Huit cents mètres dans une bataille urbaine, c’est une percée. Un sous-officier allemand écrivit à sa femme le 20 août une lettre qui ne fut jamais envoyée et fut retrouvée dans les décombres d’un poste de commandement : « Les Français ne combattent pas comme on nous a dit qu’ils combattaient.
Ils sont partout à la fois. On bouche un trou, et ils passent par un autre. Je ne comprends pas leur système, mais ils fonctionnent, et nous perdons du terrain chaque heure. »
Si vous regardez la carte de Toulon entre le 19 et le 26 août, vous voyez quelque chose de fascinant.
La zone contrôlée par les Allemands rétrécit non pas de façon uniforme, mais de façon chaotique, fragmentée, avec des poches françaises profondément à l’intérieur du périmètre défensif initial. C’est la signature d’une armée qui ne pousse pas, mais qui infiltre. Qui ne brise pas les défenses, mais qui les contourne, les isole, les prive de sens. De Lattre avait compris que la guerre urbaine moderne ne se gagne pas en détruisant ce qui vous résiste, mais en rendant la résistance inutile par l’encerclement local, répété, multiplié.
Le 22 août, les civils toulonnais commencèrent à constater que la bataille tournait. Des femmes accrochèrent des drapeaux tricolores à leurs fenêtres. Des hommes sortirent dans les rues pour guider les patrouilles françaises. L’administration allemande de la ville se désintégra.
Les officiers brûlèrent leurs papiers. Les sous-officiers commencèrent à se demander si la résistance jusqu’au dernier homme était vraiment l’option la plus raisonnable. Le 25 août au matin, les Français prirent le fort de l’Aygue, la position de commandement central de la forteresse de Toulon. Avec l’Aygue, Bäßler perdit ses communications centralisées, sa vision d’ensemble du champ de bataille, sa capacité à coordonner une résistance cohérente.
Le 26 août 1944, à dix-sept heures quarante, le général Bäßler se rendit. Toulon était française. Il avait fallu sept jours. Pas quarante-cinq.
Pas même dix. Sept. Dans le rapport qu’il rédigea en captivité pour le haut commandement allemand, Bäßler écrivit une phrase qui mérite d’être conservée dans sa brutalité nue : « La rapidité et la coordination de l’attaque française dépassaient ce que nous avions considéré comme possible avec les forces engagées. Nous avons été battus par une armée qui avait décidé de gagner plus vite que nos plans ne le prévoyaient.
»
Pendant que Toulon tombait, une autre bataille se jouait à soixante-dix kilomètres à l’est : Marseille. Si Toulon était une forteresse militaire, Marseille était quelque chose de plus complexe, de plus dense, de plus dangereux. La première ville de France par la taille à cette époque, grouillante d’une population civile dont une part significative était prête à se soulever, mais dont l’autre part, collaboratrice ou simplement terrifiée, compliquait chaque calcul tactique. Ses rues étaient un labyrinthe que les Allemands avaient eu quatre ans pour miniser, fortifier, organiser en zones de résistance.
Son commandant, le général Hans Schaeffer, n’était pas Bäßler. Schaeffer était un homme plus dur, plus idéologique, et surtout plus convaincu que son honneur d’officier allemand le liait à l’ordre de résistance jusqu’au bout. Il avait environ treize mille soldats réguliers, des unités de la milice française ralliée au Reich et des éléments de police politique. Il avait des positions défensives sur les hauteurs qui dominaient la ville, des blockhaus dans les quartiers nord, des points d’appui dans les grands bâtiments du centre.
Et il avait quelque chose que Bäßler n’avait pas : la volonté de démolir le port avant de le livrer. Les ingénieurs allemands avaient passé plusieurs semaines à miniser les infrastructures portuaires. Les grues, les quais, les entrepôts, les écluses, les jetées. Des charges explosives suffisantes pour transformer le premier port méditerranéen de France en un champ de ruines inutilisable pendant des mois, peut-être des années.
Si Schaeffer devait perdre Marseille, il était décidé à la livrer morte. C’est là qu’intervint un facteur que les historiens ont négligé pendant des décennies : la résistance intérieure marseillaise. Le réseau de résistance à Marseille avait été, malgré des années de répression, suffisamment solide pour communiquer avec les forces françaises dès les premiers jours de l’opération Dragoon. Le colonel Émile Laffont, qui coordonnait les groupes FFI locaux, avait reçu dès le 16 août un message codé lui indiquant que les Français de Lattre allaient foncer sur Marseille.
Sa réponse fut immédiate : commencer à harceler les Allemands de l’intérieur pour ralentir les destructions portuaires, identifier les points de faiblesse défensifs, et préparer des positions pour accueillir les libérateurs. Les FFI marseillais commencèrent à se battre dans les rues le 21 août. Des combats de rues, de toits, d’escaliers. Des hommes et des femmes avec des armes récupérées, des stens parachutées, des revolvers de la Grande Guerre.
Ils n’étaient pas assez nombreux pour libérer la ville seuls. Mais ils étaient assez nombreux pour compliquer chaque mouvement allemand, pour forcer Schaeffer à diviser son attention entre la menace extérieure qui approchait et l’insurrection intérieure qui grondait. La première division de chasseurs parachutistes du général Diego Brosset, combattant de la France libre, atteignit les faubourgs nord de Marseille le 21 août au soir. Ils avaient marché et combattu pendant six jours depuis les plages de débarquement.
Ils étaient épuisés. Ils étaient aussi déterminés qu’au premier jour. Les chars de la première division blindée arrivèrent derrière eux. Leurs Sherman poussiéreux portaient des noms peints à la main sur leurs tourelles : Champagne, Bir Hakeim, Koufra, Paris.
Ces noms n’étaient pas décoratifs. Ils étaient une chronologie, une filiation. Ces équipages avaient fait tout ce chemin depuis les déserts de Libye et les sables de Tunisie, et ils n’étaient pas prêts à s’arrêter à quelques kilomètres du but. La bataille de Marseille, contrairement à celle de Toulon, ne s’acheva pas en sept jours, car elle commença différemment.
Ce fut une bataille qui se construisit, qui se densifia, qui se complexifia au jour le jour. Les Français grignotaient les faubourgs, la résistance tenait certains quartiers, et Schaeffer regroupait ses forces sur les hauteurs de Notre-Dame de la Garde et dans les bâtiments fortifiés du centre-ville. Le 22 août, la première division blindée poussa ses chars dans les rues de la ville. Ce fut une expérience d’une brutalité particulière.
La guerre urbaine à bord d’un char est l’inverse de la guerre de mouvement. Chaque carrefour est un piège potentiel. Chaque immeuble peut cacher un canon antichar. Les équipages travaillaient à la limite de leur capacité de perception, les écoutilles entrouvertes, les mitrailleurs aux aguets, progressant rue par rue avec la lenteur forcée de ceux qui savent que la précipitation tue.
Le lieutenant Henri Doublier, chef de char, gardera de ces journées une description publiée dans le bulletin des anciens combattants en 1958 : « Marseille, c’était une ville qui nous regardait combattre par ses fenêtres. Certaines fenêtres pleuraient. Certaines jetaient des fleurs. Et certaines cachaient des hommes avec des fusils.
On ne savait jamais lesquelles. C’est ça, la guerre de libération. »
Les goumiers marocains opéraient dans les zones que les chars ne pouvaient pas atteindre. Les ruelles du Panier, le quartier ancien qui surplombe le vieux port, les venelles de Belsunce.
Ils progressaient avec la fluidité d’hommes nés dans les médinas du Maroc et les vallées de l’Atlas, habitués aux espaces confinés et aux angles imprévisibles. Un officier allemand survivant de la bataille témoignera plus tard : « Les Marocains n’étaient pas des soldats comme on nous avait appris à connaître les soldats. C’étaient des chasseurs, et dans les ruelles de Marseille, nous étions le gibier. Mes hommes avaient peur d’une façon que je n’avais jamais vue en cinq ans de guerre.
»
Si vous regardez une carte de Marseille en août 1944 et que vous suivez l’avancée française jour par jour, vous remarquez quelque chose qui paraît presque impossible : la progression est continue. Il n’y a pas de coup d’arrêt, pas de bataille de position qui dure trois jours pour un carrefour. Pas de ces blocages qu’on observe dans toutes les batailles urbaines, où l’attaquant finit par se coincer dans un labyrinthe défensif et doit tout reprendre depuis le début. Les Français avançaient.
Ils ralentissaient. Ils s’adaptaient. Ils avançaient encore. Le 23 août, dans le quartier de la Belle de Mai, une compagnie de tirailleurs algériens, cent quarante hommes sous les ordres du capitaine Ahmed Sekfali, reçut l’ordre de s’emparer d’un bâtiment industriel tenu par un groupe de résistance allemande d’environ soixante hommes.
Le bâtiment était une ancienne usine de tabac reconvertie en point d’appui, avec des fenêtres partiellement murées, des positions de tir sur les toits adjacents et un sous-sol qui servait de dépôt de munitions. Sekfali n’attaqua pas le bâtiment. Il l’isola. Il le priva de tout contact avec l’extérieur et envoya des équipes de deux hommes ramper jusqu’aux positions de tir adjacentes pour les neutraliser une à une.
En deux heures, sans assaut frontal, sans perte significative de son côté, Sekfali avait rendu le bâtiment intenable pour ses défenseurs, qui demandèrent à capituler. Ce n’était pas un exploit exceptionnel dans le contexte de la bataille de Marseille. C’était une journée ordinaire pour ces soldats. C’est précisément pour cette raison que c’était remarquable.
Le 25 août 1944 fut le jour où Paris fut libéré. Ce fut aussi le jour où Marseille bascula définitivement. Ce n’est pas une coïncidence si l’histoire retient Paris. Paris est la capitale.
Paris est le symbole. Paris est l’image qui fera la une des journaux américains et britanniques. Les photographes sont à Paris, les journalistes sont à Paris. Les généraux alliés qui veulent être dans les livres d’histoire sont à Paris.
À Marseille, il n’y a que des soldats qui font leur travail dans la poussière et la fumée. Ce 25 août, les Français brisèrent la dernière ligne de résistance cohérente dans les quartiers nord. La garnison allemande, réduite à environ six mille hommes dans les positions centrales, commença à se fragmenter. Des officiers capitulèrent localement.
Des sous-officiers abandonnèrent leur poste pour chercher à rejoindre les lignes allemandes à l’intérieur du périmètre restant. Des soldats se rendirent à des civils marseillais plutôt qu’aux troupes françaises. Schaeffer envoya un dernier message à Wiese le 25 août au soir : « J’ai fait tout ce qui était humainement possible. Je recommande la capitulation pour préserver les survivants.
La résistance ultérieure ne servira que l’honneur d’un ordre qui a déjà perdu la guerre. » Wiese lui répondit de tenir. Schaeffer ne tint pas. Le 28 août 1944, à onze heures du matin, le général Hans Schaeffer sortit du bâtiment de la préfecture de police avec ses officiers d’état-major.
Il se rendit au général de Goislard de Monsabert, qui le reçut avec la froideur cérémonieuse d’un officier français qui sait exactement ce que ce moment représente. Marseille était française. Il avait fallu neuf jours. Pas quarante-cinq.
Pas quatre-vingt-dix. Neuf. Pendant la cérémonie de reddition, de Monsabert nota dans son carnet une phrase de Schaeffer qui deviendra l’une des formulations les plus frappantes de tout le conflit : « Nous n’avons pas été battus. Nous avons été dépassés.
Il y a une différence, et cette différence, c’est vous. »
La vitesse de la chute de Toulon et de Marseille produisit dans les états-majors allemands une réaction que les historiens ont tendance à sous-estimer : la stupeur administrative. Les planificateurs de la Wehrmacht avaient construit leurs projections sur des données précises : la densité des fortifications, le ratio attaquant-défenseur, le temps nécessaire pour qu’une armée d’assaut apporte son appui aérien et sa logistique dans des combats urbains intenses. Toutes ces équations donnaient un résultat : les ports français ne tomberaient pas avant l’automne, peut-être pas avant 1945.
Ces équations ne prenaient pas en compte une variable : le fait que les soldats français voulaient ces villes d’une façon que les algorithmes militaires ne pouvaient pas mesurer. Ce n’est pas du romantisme ou du patriotisme naïf que de décrire cela. C’est une constatation documentée par les rapports allemands eux-mêmes. L’Oberst Rudolf Hammer, chef d’état-major adjoint de la 19e armée, rédigea en septembre 1944 un rapport d’analyse sur les causes de l’échec de la défense provençale.
Ce rapport classifié, retrouvé dans les archives de Fribourg après la guerre, contient ce passage : « L’intensité de la motivation française a été sous-estimée à tous les niveaux de notre commandement. Ces soldats combattaient sur leur propre territoire, pour leur propre peuple. Cette combinaison de facteurs a produit une endurance offensive que nos estimations ne prévoyaient pas. »
Il y avait autre chose que les Allemands identifièrent avec une précision qui dit tout de la qualité de leur analyse, même dans la défaite.
L’armée française de Provence avait quelque chose que les autres armées alliées n’avaient pas à ce stade de la guerre : quatre ans d’expérience accumulée dans des théâtres d’opération radicalement différents. Les hommes qui combattaient à Toulon avaient combattu dans le désert du Maroc, dans les montagnes de Tunisie, dans les collines et les ravins d’Italie centrale. Ils connaissaient la chaleur, la poussière, le froid, la neige, la boue, les rues étroites et les espaces ouverts. Ils avaient appris à s’adapter non pas parce qu’on leur avait enseigné l’adaptation, mais parce qu’ils n’avaient pas eu d’autre choix.
Un lieutenant allemand nota dans ses mémoires personnelles, rédigées en captivité en 1945 : « Ces Français avaient quelque chose que nous n’avions plus depuis longtemps : le sentiment que la victoire était encore possible. Nous combattions par devoir. Ils combattaient par conviction. En combat, c’est une différence qui décide des batailles.
»
Il y avait aussi le facteur de commandement. Jean de Lattre de Tassigny était en train d’inventer une doctrine de commandement décentralisé qui ne serait théorisée dans les manuels militaires occidentaux que vingt ou trente ans plus tard. Il donnait des objectifs, pas des chemins. Il fixait des délais ambitieux, pas des méthodes prescrites.
Il poussait ses officiers à décider seuls, à prendre des risques calculés, à exploiter les opportunités sans demander d’autorisation. C’est l’opposé absolu de la doctrine allemande tardive, qui avait tellement centralisé la prise de décision au niveau de Hitler que les généraux de terrain se retrouvaient paralysés par des règles d’engagement qui ne correspondaient plus à la réalité du champ de bataille. L’ironie historique est complète. L’armée héritière de la bureaucratie napoléonienne combattait avec la flexibilité d’une armée révolutionnaire, tandis que la Wehrmacht, née de la tradition prussienne de l’initiative tactique, était engluée dans une sclérose hiérarchique fatale.
Il faut maintenant parler de ce que cette victoire a coûté, parce que la gloire des chiffres, sept jours pour Toulon, neuf pour Marseille, a tendance à effacer ce qui se passe à l’intérieur de ces jours. Ce qui se passe à l’intérieur, c’est la mort. Ordinaire, brutale, aléatoire, injuste. Près de deux mille soldats français et coloniaux sont morts pendant la campagne de Provence, de la nuit du débarquement jusqu’à la capitulation de Marseille.
Deux mille familles qui apprendront la nouvelle dans les jours ou les semaines suivantes, par télégramme, par lettre officielle, par l’arrivée d’un officier en uniforme à leur porte. Parmi eux, des Français métropolitains qui avaient traversé l’Atlantique pour rejoindre les forces françaises libres. Des Marocains qui n’avaient jamais vu la France et qui mourraient pour la libérer. Des Sénégalais dont les familles, à Dakar ou à Saint-Louis du Sénégal, ne sauraient peut-être jamais exactement où ni comment.
Des Algériens dont les fils survivants apprendraient, en revenant, que la France libérée ne leur réservait pas le même statut que ceux pour qui ils avaient combattu. Cette dernière réalité est la plus amère de toutes. Les tirailleurs algériens, marocains et sénégalais qui ont libéré Toulon et Marseille n’avaient pas le droit de vote dans la France qu’ils libéraient. Ils n’avaient pas la citoyenneté française.
Ils avaient le statut de sujets d’empire, catégorie légale inférieure qui les privait des droits fondamentaux qu’ils venaient d’aider à rétablir pour d’autres. Certains d’entre eux le savaient. Certains avaient choisi de combattre quand même, parce que la honte de la défaite de 1940 était aussi la leur, parce que Hitler représentait quelque chose qu’aucun homme sensé ne pouvait vouloir voir gagner, parce que l’espoir, même déçu d’avance, est parfois ce qui reste quand tout le reste est parti. Le sergent Mamadou Kouyaté, tirailleur sénégalais du 21e régiment, avait vingt-deux ans le 15 août 1944.
Il avait traversé l’Atlantique, l’Afrique du Nord, la Sicile et l’Italie avant d’aborder les côtes de Provence. Dans une lettre écrite à son père à Ségou quelques jours avant le débarquement, une lettre qui arrivera après sa mort au combat le 22 août à Toulon, il écrivait : « Père, je ne sais pas ce que la France fera de nous après, mais je sais que si nous ne la libérons pas, il n’y aura plus rien à demander à personne. »
Mamadou Kouyaté est mort dans les faubourgs nord de Toulon à sept heures du matin, touché par une rafale de mitrailleuse alors qu’il couvrait l’avance de sa section. Il avait vingt-deux ans.
Son nom ne figure dans aucun manuel d’histoire français. Aucun film ne raconte son histoire. Il y a à Toulon une rue qui porte le nom d’un officier allemand du XIXe siècle. Il n’y a pas de rue Mamadou Kouyaté.
La dimension humaine de cette campagne ne se limite pas aux soldats coloniaux. Elle inclut aussi des officiers français dont les trajectoires personnelles disent quelque chose d’essentiel sur ce que signifiait se battre pour la France en 1944. Prenons le général Diego Brosset. Né à Bordeaux en 1889, engagé volontaire en 1914 à l’âge de vingt-cinq ans, il avait traversé la Grande Guerre comme combattant et en était sorti convaincu que la guerre était à la fois la chose la plus horrible et la plus nécessaire qu’une société pouvait entreprendre.
Il avait rejoint la France libre à Londres en 1940, à cinquante ans, en laissant derrière lui une carrière, une situation, une famille. Brosset commandait la première division française libre. Les combattants de Bir Hakeim, ces hommes qui avaient tenu face à Rommel pendant seize jours en 1942 quand tout le monde pensait qu’ils allaient craquer en quarante-huit heures. Ces hommes avaient quelque chose dans les yeux que ceux qui les voyaient pour la première fois ne pouvaient pas facilement nommer.
Ce n’était pas de la fierté. C’était plus dur que la fierté. C’était la conscience de s’être déjà retrouvé dans l’impossible et de s’en être sorti. En Provence, Brosset fut parmi les premiers généraux à comprendre que la vitesse de Lattre n’était pas un pari audacieux.
C’était la seule stratégie cohérente. Ralentir, c’était donner aux Allemands le temps de renforcer, de réorganiser, de transformer chaque rue en piège. Avancer vite, même au prix de flancs exposés et de lignes de ravitaillement tendues, c’était maintenir l’initiative et priver l’adversaire de la possibilité de reprendre son souffle. Il mourut le 19 novembre 1944 dans les Vosges, dans son char qui heurta une mine antichar.
La Provence était libérée depuis trois mois. La guerre continuait. Les hommes de la première division française libre pleurèrent cet homme-là d’une façon que les soldats ne pleurent que leur vrai chef. Et puis il y a le lieutenant-colonel Bouvet, le patron des commandos d’Afrique.
Bouvet fut un de ces personnages rares que la guerre produit parfois. Un homme dont la compétence extraordinaire est entièrement au service d’une cause qui le dépasse, et qui est si concentré sur cette cause qu’il ne pense jamais à lui-même comme à un héros. Après la prise du cap Nègre, les commandos d’Afrique avaient continué vers le port de Sanary, puis vers Toulon, opérant en avant des lignes régulières, là où les autres unités n’allaient pas encore. Bouvet dirigeait ses hommes avec une économie de gestes et de mots qui impressionnait même ses subordonnés les plus endurcis.
Pas de discours. Pas de gestes héroïques. Juste des décisions prises vite, des ordres clairs, et la présence physique d’un homme qui partageait exactement les mêmes risques que ceux qu’il commandait. Dans une lettre à son beau-frère datée du 26 août, écrite quelques heures après la capitulation de Toulon, il résuma la campagne en trois phrases qui disent tout de sa vision des choses : « Nous avons fait ce qu’on nous a demandé dans les délais qu’on nous a donnés.
Les hommes ont été brillants. Maintenant, il faut aller à Marseille. » Pas de triomphe. Pas d’autosatisfaction.
Juste la phrase suivante sur la liste. C’est peut-être ça, au fond, la raison pour laquelle ces hommes ont accompli ce qu’ils ont accompli. Ils ne combattaient pas pour être célèbres. Ils combattaient parce que c’était la chose à faire.
Et cette clarté, cette absence de calcul dans leur engagement, leur donnait une efficacité que ceux qui combattent pour d’autres raisons n’atteignent jamais tout à fait. Ce que nous venons de raconter s’est produit en août 1944. Mais l’histoire de cette campagne ne s’arrête pas en août 1944. Elle se prolonge dans les décennies suivantes d’une façon qui est peut-être la trahison la plus persistante que la politique puisse infliger à la mémoire militaire.
Dès la fin août, la presse alliée commença à rendre compte de l’opération Dragoon. Les journaux américains parlèrent du débarquement comme d’une opération américaine. Le New York Times du 29 août ne mentionna les Français qu’au septième paragraphe de son article principal, comme des auxiliaires qui avaient aidé les Américains à sécuriser les ports. Les journaux britanniques furent encore moins généreux.
Cette distorsion n’est pas due uniquement au chauvinisme anglo-saxon, même si ce facteur existe. Elle est aussi le produit d’une politique délibérée de la France libre, puis de la France gaulliste, qui concentra sa communication sur la libération de Paris et sur le rôle de De Gaulle comme leader politique, au détriment des victoires militaires spécifiques et des unités spécifiques qui les avaient remportées. La raison de cette politique est cynique mais compréhensible. Parler de Toulon et de Marseille en détail, c’est parler des tirailleurs sénégalais et des goumiers marocains.
C’est rendre visible le fait que la France libérée avait été en partie libérée par des hommes qui n’étaient pas français au sens légal du terme. Des hommes qui n’avaient pas le droit de vote. Des hommes dont la présence dans l’armée française relevait d’une relation coloniale que la France d’après-guerre n’avait aucune intention de modifier. Parler de ces soldats, c’était poser des questions gênantes sur la citoyenneté, sur l’empire, sur ce que la France devait à ceux qui avaient versé leur sang pour elle.
Ces questions n’avaient pas de réponse confortable. Alors, on ne les posait pas. Les manuels scolaires français des années cinquante consacrent généralement quelques lignes au débarquement en Provence et plusieurs pages à la libération de Paris. Toulon est mentionné comme un port repris.
Marseille comme une ville libérée. Les unités qui l’ont fait, les hommes qui sont morts, les nations dont ils venaient : absence. Cette lacune n’est pas due à un manque de documentation. Les archives sont là, accessibles, précises.
C’est un choix politique qui a priorité sur la vérité historique. Ce choix a des conséquences qui durent encore aujourd’hui. En Algérie, au Maroc, au Sénégal, les vétérans de la campagne de Provence rentrèrent chez eux dans les années suivant la guerre, porteurs de médailles, parfois de blessures, toujours de souvenirs que leurs familles ne pouvaient pas entièrement comprendre. Ils revinrent dans des pays qui seraient bientôt en guerre contre la France pour leur indépendance.
L’ironie de leur position, avoir combattu pour libérer un pays qui ne les libérerait pas, est d’une cruauté que l’histoire n’a toujours pas entièrement mesurée. Le maréchal Alphonse Juin, qui commandait le corps expéditionnaire français en Italie et supervisait indirectement les opérations de Provence, reçut le bâton de maréchal en 1952. C’était mérité. Mais dans la cérémonie, dans les discours, dans les photographies officielles, les visages des Marocains, des Algériens, des Sénégalais qui avaient rendu sa gloire possible étaient absents.
Ce n’est pas un oubli. C’est une politique. L’historien Martin Thomas écrivit dans son étude sur les forces coloniales françaises pendant la Seconde Guerre mondiale que l’invisibilisation des soldats coloniaux dans la mémoire française de la guerre n’est pas accidentelle, mais le produit d’un consensus implicite entre les institutions politiques et militaires françaises pour préserver une image de la libération qui soit politiquement utilisable dans le contexte colonial de l’après-guerre. C’est une façon académique de dire que l’histoire a été choisie, construite, nettoyée.
Il y a une scène qui revient chaque fois qu’on pense à cette campagne. Ce n’est pas une scène de bataille. C’est une scène de capitulation. Le 28 août à la préfecture de Marseille, quand le général Schaeffer remit son bâton de commandement au général de Monsabert, les deux hommes se firent face.
Schaeffer, épuisé, défait, mais gardant cette raideur d’officier prussien qui ne sait pas se tenir autrement. De Monsabert, un homme de la France du Sud, petit, sec, brûlé par des années de soleil africain et méditerranéen, avec des yeux qui avaient vu trop de choses pour être encore surpris par quoi que ce soit. Schaeffer dit quelque chose que de Monsabert rapportera plus tard. Il dit, en français appris pendant l’occupation dans les salons parisiens : « Votre vitesse était inattendue.
Nous n’étions pas préparés à cette vitesse. » De Monsabert regarda cet homme, qui représentait l’armée qui avait occupé sa ville, tué ses compatriotes, déporté des juifs, des résistants, des innocents. Et il répondit quelque chose qui est entré dans le folklore de cette campagne, mais qui mérite d’être posé ici avec toute sa pesanteur : « Général, nous avons eu quatre ans pour nous préparer. »
Quatre ans.
De 1940 à 1944. De défaite, d’humiliation, d’occupation, d’impuissance. Quatre ans où une armée s’est reconstruite dans le silence, dans les déserts, dans les montagnes, dans les ports étrangers. Quatre ans où des hommes de vingt pays différents ont appris à se battre ensemble, à se faire confiance, à transformer la honte de 1940 en compétence militaire.
Ces quatre ans s’étaient terminés en douze jours. Douze jours pour prendre ce que le Reich avait déclaré imprenable pour quarante-cinq. Douze jours pour rendre à la Méditerranée française ses deux plus grands ports. Douze jours pour écrire une des pages les plus extraordinaires de l’histoire militaire de la France.
Une page que la France elle-même a ensuite préféré ne pas trop lire. La question est de savoir pourquoi. Pourquoi une nation qui a si désespérément besoin de fierté militaire après la honte de 1940 a-t-elle choisi de ne pas célébrer ce qui s’est passé en Provence en 1944 ? Pourquoi l’opération Dragoon est-elle à ce point absente de la culture populaire française, comparée à la libération de Paris ou au débarquement de Normandie ?
La réponse est multiple, et chaque partie de cette réponse est inconfortable à sa façon. Il y a d’abord la politique alliée. Les Américains et les Britanniques contrôlaient largement la communication officielle sur les opérations de guerre, et ils avaient intérêt à présenter leurs propres forces comme les protagonistes principaux. L’opération Dragoon était, dans leur récit, une opération américaine que les Français avaient accompagnée.
Il y a ensuite la politique intérieure française. De Gaulle avait besoin de construire une mythologie nationale unificatrice centrée sur la résistance intérieure et sur lui-même comme figure de proue. Les victoires militaires de l’armée d’Afrique, composées en grande partie de soldats coloniaux et commandées par des officiers qui avaient servi Vichy avant de rejoindre les alliés, ne s’intégraient pas facilement dans ce récit. Il y a enfin la question coloniale.
Célébrer les tirailleurs et les goumiers, c’était poser la question de leur statut. C’était rendre impossible de les traiter comme s’ils n’avaient pas existé au moment de décider qui comptait dans la France d’après-guerre. Ces trois raisons se combinent pour produire un silence qui a duré des décennies. Et ce silence a eu un coût réel, mesurable, humain.
Le coût d’une génération de jeunes Français qui ont grandi en pensant que leur armée avait été impuissante depuis 1940. Le coût d’une génération de jeunes Maghrébins et Africains qui n’ont jamais appris que leur grand-père avait libéré Marseille. Le coût d’une mémoire fragmentée, incomplète, qui laisse dans l’ignorance ceux qui auraient le plus besoin de la vérité complète. Combien de ces noms connaissiez-vous avant ce soir ?
Brosset, Bouvet, Sekfali, Kouyaté, Monsabert. Ces hommes et les milliers qui combattaient avec eux ont fait quelque chose d’extraordinaire. Pas extraordinaire par rapport aux standards de la guerre romantique des films hollywoodiens. Extraordinaire par rapport aux réalités du terrain, aux chiffres de défense adverses, aux projections des experts militaires contemporains.
Ils ont pris l’impossible et ils en ont fait le possible en moins de la moitié du temps prévu. Et pourtant, leurs noms ne sont pas dans les manuels. Leurs visages ne sont pas dans les musées. Leurs unités n’ont pas de film, pas de série, pas d’émission de prime time.
On vous a dit que l’armée française avait capitulé en 1940. C’est vrai. On ne vous a pas dit ce qu’elle est devenue après. On ne vous a pas dit qu’elle s’est reconstituée, réapprise, réinventée, et qu’elle est revenue plus forte et plus diverse que jamais.
On ne vous a pas dit que ces soldats qui revenaient n’étaient pas les soldats défaitistes de 1940. Ils étaient quelque chose de radicalement différent. Une armée d’hommes qui avaient choisi de combattre, pas d’hommes qu’on avait appelés à combattre. Ce choix, cette différence entre l’obligation et la volonté, explique tout.
C’est pour cette raison que le rapport de l’Oberst Hammer notait leur motivation. C’est pour cette raison que le lieutenant Diel écrivait qu’ils combattaient par conviction quand les Allemands combattaient par devoir. C’est pour cette raison que le mitrailleur allemand au nord de Toulon notait qu’ils avançaient parce qu’ils avaient décidé que la peur n’avait plus d’importance. Pas parce qu’ils n’avaient pas peur.
Parce qu’ils avaient décidé que la peur n’avait plus d’importance. Il y a quelque chose que les Allemands ont compris en Provence que nous avons mis des décennies à admettre en France. La campagne de 1944 n’était pas la revanche de 1940. Ce n’était pas une armée qui se relevait de la honte.
C’était une armée entièrement nouvelle, née d’une expérience entièrement nouvelle, nourrie par une diversité que l’ancienne armée française n’avait jamais connue. L’Allemagne nazie avait construit son mythe sur la pureté, sur la race, sur l’homogénéité, sur l’idée que la force militaire naissait du sang commun, de la culture commune, de la volonté collective d’une nation définie par son exclusivité. L’armée française qui libéra la Provence en 1944 est son exact opposé. Elle est française et algérienne et marocaine et sénégalaise et polonaise et espagnole.
Elle est juive et musulmane et chrétienne. Elle parle français et arabe et berbère et wolof. Ses officiers s’appellent de Lattre et Monsabert et Brosset et Bouvet, et aussi Benali et Sekfali. Ces hommes meurent ensemble dans les mêmes rues pour la même idée d’une France qui n’existe pas encore tout à fait, mais qu’ils ont décidé de rendre possible.
Et cette armée hétéroclite, composite, aux origines impossibles à réduire à un récit simple, prend en douze jours ce que l’armée la plus puissante que l’Europe ait jamais produite avait juré de tenir pendant quarante-cinq. Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas de la chance. C’est la démonstration que la diversité, quand elle est construite sur un projet commun et une confiance mutuelle, produit une force que l’homogénéité ne peut pas atteindre.
Les unités françaises s’adaptaient parce qu’elles avaient en elles des hommes capables de s’adapter à n’importe quoi. Les Marocains dans les ruelles. Les Sénégalais dans la chaleur. Les légionnaires dans les positions fortifiées.
Les chars français dans les carrefours. Chaque compétence au bon endroit. Chaque homme dans le terrain qui lui était familier. L’armée allemande de 1944 était une machine.
Une très bonne machine, usée, mais une machine. Elle fonctionnait selon des procédures, des protocoles, des séquences. Quand les procédures ne correspondaient plus au terrain, elle grippait. L’armée française de 1944 était un organisme vivant.
Elle s’adaptait, elle évoluait, elle apprenait en temps réel. Et elle était portée par quelque chose que les machines ne savent pas simuler : la rage froide de ceux qui combattent pour quelque chose qui leur appartient. Le général Friedrich Wiese, à qui appartient le premier mot de ce récit, rédigea après la guerre ses mémoires militaires dans sa maison de Bavière. Il y consacre un chapitre entier à la campagne de Provence.
Dans ce chapitre, il écrit une phrase conclusive qui dit tout ce que les vainqueurs ont choisi de ne pas dire sur eux-mêmes : « Nous avions préparé nos défenses contre une armée française. Nous avons affronté quelque chose d’entièrement différent : un peuple qui combattait. La différence est celle entre une institution et une conviction. Nous n’avions pas de réponse à la conviction.
»
Wiese était un général vaincu, essayant de comprendre pourquoi. Mais dans cette tentative de compréhension, il a mis le doigt sur quelque chose que les historiens officiels, français et étrangers, ont préféré contourner. Les soldats qui ont libéré Toulon et Marseille en douze jours n’étaient pas des professionnels de la guerre. Ils étaient devenus des professionnels de la guerre.
Ce qui les avait faits tels, ce n’était pas la formation. C’était le choix. Le choix fait une fois, deux fois, mille fois depuis 1940, de continuer à se battre quand tout invitait à s’arrêter. Ce choix les a traversés, et ils ont traversé les défenses du Reich avec lui.
Cinq mille soldats français ont humilié l’armée de Hitler en Provence. Cinq mille, et des milliers d’autres venus de partout dans l’empire, porteurs d’un drapeau qu’ils n’avaient pas toujours choisi, mais d’une détermination qu’ils avaient faite leur. Ils ont pris des villes que les experts avaient déclarées imprenables. Ils l’ont fait trois fois plus vite que prévu.
Ils l’ont fait sans les ressources que les armées américaines et britanniques prenaient pour acquises. Ils l’ont fait, et puis ils ont continué vers le nord, parce que la guerre n’était pas finie. Et l’histoire a choisi de regarder ailleurs. Elle a eu tort.
C’est notre travail maintenant de rectifier.


