Un matin de juin 1943, à la station La Muette, je monte dans un taxi sans arme ni garde, parce qu’on me dit que mon contact m’attend ailleurs. J’ai 64 ans, je suis le chef de toute l’armée…

Un matin de juin 1943, à la station La Muette, je monte dans un taxi sans arme ni garde, parce qu’on me dit que mon contact m’attend ailleurs. J’ai 64 ans, je suis le chef de toute l’armée...

Avant de remonter dans l’avion pour la France occupée, le général Charles de Lestrain, soixante-quatre ans, s’arrête un instant face à Charles de Gaulle. Ils se connaissent depuis des années, depuis l’époque où de Lestrain commandait la brigade de chars et où de Gaulle n’était que lieutenant-colonel sous ses ordres. De Lestrain sait ce qui l’attend. Il le dit, sobrement, sans théâtre.

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Il repart quand même. De Gaulle écoute, silencieux. Pour comprendre ce que ces mots signifiaient, il faut savoir qui était cet homme. Né en 1879 dans une famille modeste du Pas-de-Calais, fils de comptable, entré à Saint-Cyr en 1897.

La Première Guerre mondiale l’avait forgé. En août 1914, son héroïsme sous Abardes lui vaut la Légion d’honneur, puis il est fait prisonnier et passe quatre ans derrière les barbelés en Allemagne. Il en revient différent, convaincu que la guerre de demain sera une guerre de mouvement, menée par les chars. Une idée hérétique pour l’armée française de l’époque.

Dans les années trente, il commande la troisième brigade de chars à Metz. Parmi ses subordonnés, un certain lieutenant-colonel, Charles de Gaulle. Plus tard, de Lestrain aimait rappeler : « Je suis aux ordres du général de Gaulle qui fut naguère à mes ordres. » Pas d’ironie.

Juste la réalité d’une relation bâtie sur le respect mutuel. En juin 1940, la France s’effondre en six semaines. De Lestrain combat jusqu’au bout, lance des contre-attaques, mais l’armistice arrive. Officiellement, il se retire dans sa propriété.

Officieusement, il n’a jamais capitulé. En 1942, Jean Moulin cherche un chef militaire capable d’unifier les réseaux de résistance de la zone sud. Il faut de l’autorité, de l’expérience, du caractère. De Gaulle donne son accord le 4 août 1942 par un message codé : « De Charles à Charles, d’accord.

» De Lestrain, soixante-trois ans, entre dans la clandestinité sous le pseudonyme de Vidal. La tâche est immense. Les chefs de réseau se méfient les uns des autres, chacun veut garder son autonomie. Henri Frenay, qui espérait le commandement, conteste son autorité, refuse de diffuser ses ordres.

De Lestrain tient bon. Installé à Lyon, il structure des groupes armés dispersés. En quelques mois, les effectifs passent de trente mille à plus de deux cent mille hommes. Mais les arrestations se multiplient, les réseaux s’infiltrent.

Il le sait. En février 1943, lui et Jean Moulin sont convoqués à Londres par de Gaulle. Là, il apprend que le débarquement allié n’aura pas lieu avant le printemps 1944. Plus d’un an à tenir encore.

Un an pendant lequel l’armée secrète doit survivre, grossir, s’armer sans se faire démanteler. De Lestrain prend note. Avant de remonter dans l’avion, il dit à de Gaulle qu’il est conscient du danger. Des membres de son propre état-major ont déjà été compromis.

Mais il repart quand même, parce que sa mission est en France, pas à Londres. Il ne demande rien. Il constate, avec la froideur d’un homme qui a fait la paix avec les risques. Le 20 mars 1943, Vidal repart.

Ce qu’il ignore, c’est que le 15 mars, plusieurs membres de son état-major ont été arrêtés en France. Des documents saisis. La Gestapo a des noms, des adresses, et une source. Le 7 juin 1943, René Hardy, responsable du réseau de sabotage ferroviaire, est arrêté discrètement dans un train.

Puis, étrangement, il est relâché sans explication. On apprendra plus tard que sa maîtresse, Lidy Bastien, était en réalité l’amante d’un officier de la Gestapo. Elle avait intercepté le message fixant le rendez-vous entre Hardy et de Lestrain et l’avait transmis à Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon. Hardy avait accepté de coopérer.

Personne ne l’avait su. Le 9 juin 1943, à neuf heures du matin, de Lestrain arrive au métro La Muette pour un rendez-vous avec Hardy. Deux hommes l’attendent sur le quai. « Le général Didot ne peut pas venir.

Nous devons vous conduire à lui. » Didot, c’est le pseudonyme de Hardy. De Lestrain monte dans le taxi. Direction le siège de la Gestapo à Paris, rue des Saussaies.

Le piège s’est refermé sans un coup de feu. Cinquante heures d’interrogatoires sans interruption. Il ne livre rien d’essentiel. Il reconnaît être le chef de l’armée secrète, agir sous les ordres de de Gaulle.

C’est tout. En juillet, il est incarcéré à la prison de Fresnes. Douze jours après son arrestation, Jean Moulin convoque une réunion d’urgence à Caluire, près de Lyon, pour organiser le remplacement. La rencontre est camouflée en consultation médicale.

René Hardy, qui n’était pas invité, se présente quand même. Le 21 juin 1943, la Gestapo fait irruption. Jean Moulin est arrêté. Cinq autres résistants avec lui.

Hardy, lui, réussit à s’échapper dans des circonstances qui ne convainquent personne. Il est le seul à fuir. Jean Moulin meurt le 8 juillet 1943, des suites des tortures infligées par Klaus Barbie. De Lestrain survit un temps.

Le 10 mars 1944, il est déporté sous le statut « nuit et brouillard », réservé aux prisonniers qu’on veut faire disparaître sans laisser de traces. Natzweiler-Struthof d’abord, puis Dachau en septembre 1944. À Dachau, même épuisé, il reste lui-même. Il conseille, soutient les autres détenus, participe à la création d’un comité international clandestin chargé d’organiser la résistance si les SS décident d’exécuter tout le monde avant l’arrivée des Alliés.

Jusqu’au bout, il organise. Jusqu’au bout, il commande. Mi-avril 1945, les troupes américaines approchent. À Berlin, des ordres circulent : certains prisonniers de haute valeur ne doivent pas tomber vivants entre les mains des Alliés.

Le 9 avril au matin, un prêtre nommé Élie Lavigne recoud la veste effilochée du général. De Lestrain lui remet un peigne, un tricot, un bout de papier sur lequel il a écrit quelques mots demandant à Edmond Michelet de reprendre la direction de la résistance intérieure au camp. C’est son dernier ordre. Celui d’un homme qui, à l’article de la mort, pense encore à ceux qui viendront après.

Le même jour, il est emmené à l’écart et abattu d’une balle dans la nuque. Son corps est incinéré. Il avait soixante-six ans. Les Américains libèrent Dachau dix jours plus tard.

Dix jours. Il était à dix jours de la liberté. Reste la question que tout le monde attend. L’homme qui l’a trahi a-t-il été puni ?

René Hardy est arrêté en décembre 1944. Son premier procès s’ouvre en janvier 1947. Il est défendu par l’un des avocats les plus brillants de France, maître Maurice Garçon. Il est soutenu par Henri Frenay et par plusieurs figures importantes de la Résistance qui refusent de croire à sa culpabilité.

Le 24 janvier 1947, Hardy est acquitté, faute de preuve suffisante. Le patron de la DST apporte alors une preuve nouvelle : les archives attestent l’arrestation de Hardy dans le train Lyon-Paris, dans la nuit du 7 au 8 juin 1943. Hardy avait menti en prétendant n’avoir jamais été arrêté. Un second procès s’ouvre en mai 1950.

Quatre juges sur six l’estiment coupable. Mais en droit militaire français, il faut une majorité de deux voix pour condamner. Une voix trop, et Hardy est acquitté une deuxième fois, au bénéfice de ce qu’on appelle la minorité de faveur. René Hardy vit encore quarante-deux ans.

Il meurt en avril 1987, sans jamais avoir été condamné pour quoi que ce soit. Klaus Barbie, lui, s’est enfui en Bolivie après la guerre, avec l’aide des services de renseignement américains qui le jugeaient utile contre le communisme. Il sera localisé en 1983, extradé, jugé en 1987 et condamné à la réclusion à perpétuité pour crimes contre l’humanité. Il meurt en prison à Lyon en 1991.

La justice est venue, mais tardivement et de façon incomplète. Le nom du général de Lestrain est gravé en lettres de bronze au Panthéon depuis le 10 novembre 1989. Son corps, incinéré dans les fours de Dachau, n’a jamais été retrouvé. Ce qui reste, c’est une plaque et une phrase que ses compagnons de captivité rapportèrent après la guerre.

À Dachau, même épuisé, même mourant, il répétait : « Confiance, confiance encore, confiance toujours. » Des mots qu’il avait prononcés pour la première fois en juin 1940, dans son dernier ordre du jour avant la capitulation. Ils avaient traversé Fresnes, Natzweiler, Dachau. Ils avaient résisté à tout.

Ce que de Lestrain a dit exactement à de Gaulle en février 1943, avant de monter dans cet avion, personne ne peut le rapporter mot pour mot. Les archives ne conservent pas les conversations de couloir entre deux généraux. Mais tous ceux qui ont étudié cet homme arrivent à la même conclusion. Il savait.

Il savait qu’il allait vers quelque chose dont il ne reviendrait peut-être pas. Il l’avait dit à de Gaulle avec la sobriété d’un soldat, sans dramatisme, sans demander de garanties. Il avait pris acte du danger et il était reparti quand même, parce que pour lui, la France ne se défendait pas depuis Londres. Elle se défendait en France.

Il n’a pas eu de sépulture, mais il a eu quelque chose que beaucoup de vainqueurs n’ont jamais eu. Il a eu raison. Dix jours avant la liberté, les yeux ouverts.