Les eaux noires du Rombaksfjord n’avaient jamais vu cela. Dans la clarté sale du jour polaire qui ne se couche jamais tout à fait, une file de barcasses avance vers la rive nord, portant à son bord les légionnaires de la 13e demi-brigade de marche de la Légion étrangère. Devant eux, les pentes tenues par les chasseurs de montagne du général Dietl, accrochés à Narvik depuis le 9 avril.
Jusqu’à cette nuit du 28 mai 1940, personne n’a réussi à les enloger. L’eau du fjord est à quelques degrés au-dessus de zéro, un homme qui bascule par-dessus bord ne remonte pas. Les moteurs tournent au ralenti pour tuer le bruit, mais sur la rive d’en face, les premières rafales d’armes automatiques ouvrent déjà des gerbes blanches autour des embarcations.
Derrière la ligne des légionnaires, les canons des croiseurs britanniques ouvrent le feu par-dessus leur tête. Les obus passent en sifflant et frappent à la crête, écrasant les positions allemandes. La première vague touche les rochers, les hommes sautent dans l’eau jusqu’à la ceinture, l’arme tenue à bout de bras au-dessus de la tête, et se plaquent contre la paroi.
Il n’y a pas de plage, seulement de la roche mouillée, de la neige grise, et au-dessus, à flanc de montagne, des positions d’où le feu descend sans interruption. Les premiers légionnaires tombent dans le ressac, les autres montent. En face, les chasseurs de montagne allemands sont des soldats d’élite, ils tiennent le terrain depuis sept semaines, ont repoussé les Norvégiens, ont vu les débarquements alliés échouer les uns après les autres.
Ce matin, ils regardent une nouvelle vague sortir du fjord sous un uniforme qu’ils ne connaissent pas, avec un calot qu’ils n’ont jamais croisé sur ce front. Ces hommes qui remontent la pente sous les balles dans l’eau glacée à l’autre bout de l’Europe ne se battent pour aucun pays qui soit le leur. La plupart n’ont plus de pays du tout.
Et dans les heures qui suivent, ils vont donner aux alliés la première victoire terrestre de toute la guerre. Ce qui a mené ces hommes jusqu’à ce fjord n’est écrit dans aucun manuel scolaire. Il faut revenir en arrière.
Au début de l’année 1940, la 13e demi-brigade n’existe pas encore. Elle est créée le 27 mars à la hâte pour une guerre qui n’aura pas lieu.
Le plan initial est d’envoyer des troupes françaises en Finlande pour aider les Finlandais contre l’Union soviétique. On cherche des volontaires capables de se battre dans le froid en montagne, loin de tout. On les prend là où on les trouve dans les rangs de la Légion étrangère.
La demi-brigade rassemble deux bataillons, des hommes venus de partout. Des républicains espagnols qui ont franchi les Pyrénées un an plus tôt, l’armée de leur guerre perdue derrière eux. Des Allemands qui se battent contre l’Allemagne, des Polonais, des Russes blancs, des Italiens, des Européens de l’Est dont on ne vérifie ni le nom ni le passé.
À la Légion, on ne demande pas d’où vient un homme, on regarde ce qu’il fait.
Le chef de corps s’appelle le lieutenant-colonel Magrin-Verneret, officier dur, marqué au feu, blessé plus de fois qu’il ne compte. Parmi ces cadres, un capitaine au nom qui ne colle pas à un régiment français, Dimitri Amilakvari. Prince géorgien exilé après l’écrasement de son pays par les Soviétiques, entré à la Légion parce qu’il ne lui restait que cela.
À Narvik, il commande une compagnie. Deux ans plus tard, il tombera à Bir Hakeim sous le même uniforme. Ce qui lie ces hommes n’est pas la naissance.
À la Légion, on devient français par le sang versé, pas par l’état civil. Un républicain espagnol qui vient de perdre sa guerre trouve ici une autre ligne à tenir. Un Allemand antinazi trouve une arme à retourner contre le régime qui l’a chassé.
Aucun d’eux ne rentrera chez lui si la France perd. Ils n’ont pour beaucoup plus de chez eux du tout. Cela fait des soldats qui ne calculent pas leur peine.
La paix finlandaise est signée avant que la demi-brigade n’embarque. La guerre pour laquelle on l’a levée s’achève sans elle. On la garde sous la main.
Et quand l’Allemagne envahit la Norvège en avril, on sait enfin où l’envoyer. Narvik n’est pas une ville comme une autre. C’est un port au-dessus du cercle polaire au fond d’un fjord, relié par une seule voie ferrée aux mines de fer suédoises de Kiruna.
Par ce port transite le minerai qui alimente l’acier allemand. Sans ce fer, les usines du Reich ralentissent. Hitler le sait.
C’est pourquoi il a envoyé Dietl et ses chasseurs de montagne s’en emparer dès le premier jour de l’invasion. Le 9 avril, dix destroyers allemands remontent le fjord dans le brouillard et débarquent les chasseurs de Dietl dans le port. La surprise est totale, mais la mer ici appartient aux Britanniques.
Le 10 avril, une flottille de la Royal Navy force l’entrée du fjord et engage les navires allemands au canon et à la torpille. Les deux camps y laissent des bâtiments. Quatre jours plus tard, le 13 avril, le cuirassé Warspite revient escorté de neuf destroyers et achève le travail.
La totalité de la flottille allemande de Narvik est envoyée par le fond.
Dietl se retrouve isolé au bout de son fjord sans un navire pour repartir. Il lui reste ses chasseurs de montagne et les équipages des navires perdus, près de mille marins qu’il rabille en fantassins et met en ligne. Coupé de l’arrière, sans espoir de renfort par la mer, il fait ce que font ces hommes, il tient le terrain et il attend.
Au-dessus du cercle polaire, à la fin du printemps, le soleil ne se couche plus. La lumière dure vingt-quatre heures. Elle interdit toute attaque de nuit, toute approche masquée par l’obscurité.
Le froid tombe encore la nuit, la neige tient sur les hauteurs, et le moindre mouvement se voit à des kilomètres.
C’est le terrain que les alliés doivent reprendre, et Dietl le connaît mieux qu’eux. Les alliés décident de reprendre Narvik. Le corps expéditionnaire est un assemblage français, britannique, norvégien, polonais.
Le commandement terrestre revient au général Béthouart. Sous ses ordres, des chasseurs alpins français, la demi-brigade de la Légion, la brigade polonaise de Podhale, des bataillons norvégiens qui se battent chez eux, et l’appui des canons de la Royal Navy depuis le fjord. La reprise du port sera l’affaire de cette coalition.
Le fer de lance ce matin du 28 mai, ce sont les légionnaires.
Les premières tentatives en avril et début mai butent sur le terrain. Attaquer de front à travers la neige et la roche contre des chasseurs de montagne accrochés aux hauteurs coûte des hommes pour quelques mètres. Béthouart tire la leçon.
Puisque la mer appartient aux alliés, c’est par la mer qu’il frappera, là où Dietl ne peut pas tenir partout à la fois. Le 13 mai, il joue son premier coup à Bjervik, un village au fond d’un bras de fjord à treize kilomètres au nord de Narvik. Dans la nuit, les légionnaires de la 13e demi-brigade passent d’un transport de troupes à des chalands d’assaut et des vedettes de la Royal Navy.
À minuit, le cuirassé Resolution, les croiseurs Effingham et Vindictive, et cinq destroyers ouvrent le feu sur les défenses allemandes. C’est la première fois de la guerre qu’une opération amphibie de cette ampleur se monte sous le feu ennemi. Les chalands touchent la grève de Bjervik pendant que les obus labourent encore les positions au-dessus.
Les légionnaires débarquent, prennent pied, montent. Ils enlèvent le camp allemand d’Elvegården, un dépôt et une caserne qui commande le secteur, et rejettent l’arrière-garde de Dietl hors du village. Bjervik tombe.
Pour la première fois, les hommes de la demi-brigade ont conduit un assaut amphibie de bout en bout, et il a réussi.
Bjervik n’est pas Narvik, mais Bjervik ouvre la porte. Les alliés tiennent désormais la rive nord du grand fjord. De là, Béthouart peut monter son vrai coup, franchir le Rombaksfjord et tomber sur Narvik par le nord-est, sur le flanc que Dietl garde le moins.
Ce sera pour la fin du mois. Dans la nuit du 27 au 28 mai, l’opération se met en route. Les légionnaires embarquent sur des chalands de débarquement.
Les Norvégiens appuient. Les Polonais, eux, poussent au sud vers Hakvik et Herjangsfjord pour fixer l’ennemi et l’empêcher de renforcer le point de rupture. La Royal Navy amène ses navires au plus près et règle ses pièces sur les hauteurs.
Ce plan tient sur la coalition. La brigade polonaise de Podhale, formée d’hommes qui ont fui leur pays écrasé sept mois plus tôt, se bat au sud avec la même rage que les légionnaires au nord. Eux non plus n’ont plus de patrie à retrouver, seulement une guerre à continuer.
Les bataillons norvégiens, sur leur propre sol, connaissent chaque repli du terrain. Sans le mur d’acier de la marine britannique au-dessus des têtes, aucun chaland n’aurait touché la rive. La victoire qui vient est celle de plusieurs drapeaux.
Le fer de lance porte le calot de la Légion. C’est là que reprend la scène du fjord. Les barcasses, l’eau noire, le feu qui descend.

Les légionnaires atteignent la rive et s’accrochent à la roche. La suite se joue au corps à corps sur les pentes. Les chasseurs de montagne allemands tiennent les points hauts et font payer chaque mètre.
Les légionnaires montent par petits groupes d’un rocher à l’autre, appuyés par les tirs de la marine qui écrasent les crêtes au-dessus d’eux. Le combat n’a pas de ligne nette. Il y a des poches, des retours de feu, des positions prises puis reprises.
Amilakvari mène sa compagnie sur la hauteur. Les Norvégiens progressent à leur flanc. Le nombre de chalands est trop faible pour tout passer d’un coup.
La première vague doit tenir seule le temps que les embarcations retraversent le fjord et ramènent le reste.
Pendant ce battement, les légionnaires déjà à terre encaissent les contre-attaques allemandes lancées des pentes. Dietl comprend que le vrai coup vient du nord, et il jette ce qu’il peut sur la tête de pont. Les hommes accrochés à la roche ne cèdent pas le terrain gagné.
Quand la deuxième vague débarque et monte à son tour, le rapport de force bascule. En quelques heures, le verrou nord cède. Vers midi, les légionnaires entrent dans Narvik.
Les derniers défenseurs se replient le long de la voie ferrée vers l’est, vers la frontière suédoise. Dietl recule. Ce que trois nations n’avaient pas réussi en sept semaines s’est fait en une matinée.
Le port est repris. C’est au sens strict du terme la première victoire terrestre des alliés dans cette guerre. Depuis septembre, partout où l’armée allemande a frappé, elle a gagné.
La Pologne écrasée en cinq semaines, le Danemark pris en un jour, les Pays-Bas et la Belgique en train de céder. À Narvik, pour la première fois, des soldats alliés arrachent une position à la Wehrmacht et la tiennent. Ces soldats portent le calot vert et rouge de la Légion étrangère.
L’enjeu n’était pas qu’un point sur la carte. Narvik, c’était le fer suédois qui par ce port remontait vers les hauts fourneaux allemands. Priver le Reich de cette route, c’était s’attaquer à l’acier de ses canons et de ses chars.
En reprenant le port et en repoussant Dietl vers la frontière, les alliés tenaient pour quelques jours le robinet du fer entre leurs mains. Sur le papier, c’était l’un des coups les plus utiles qu’on pouvait porter à l’Allemagne au printemps 40. Mais cette victoire, personne à Paris n’aura le temps d’en parler.
Le problème n’est pas à Narvik, il est à deux mille kilomètres de là. Pendant que les légionnaires prennent le port, la France se disloque. L’offensive allemande à l’ouest, lancée le 10 mai, a percé à Sedan.
Les blindés allemands foncent vers la Manche. En quelques jours, la question n’est plus de savoir si les alliés tiendront la Norvège. Elle est de savoir si la France elle-même tiendra.
Le calcul stratégique change du tout au tout. Chaque homme, chaque canon, chaque navire engagé au-dessus du cercle polaire manque désespérément sur le front de France. Londres et Paris prennent la décision qui vide la victoire de son sens, évacuer la Norvège, abandonner Narvik quelques jours après l’avoir conquise.
Sur le terrain, l’ironie est brutale. Dietl et ses chasseurs, chassés du port, refluent le long de la voie ferrée vers la frontière suédoise. Ils sont au bout de leur corde.
Coupés de la mer depuis avril, ils ne survivent plus que parce que la Luftwaffe parvient à leur larguer des vivres et des cartouches comptées. Leurs positions se réduisent à une bande étroite adossée à la Suède neutre, où un soldat qui passe la frontière est désarmé et interné pour le reste de la guerre.
Encore une poussée alliée, et la garnison de Narvik n’avait plus que ce choix, la reddition ou l’internement. Les légionnaires le sentent, ils tiennent l’ennemi à la gorge. Et l’ordre qui arrive n’est pas d’achever, l’ordre est de partir.
L’évacuation commence dans le plus grand secret. Il faut décrocher sans que Dietl comprenne que la place se vide, sinon il contre-attaque et transforme le rembarquement en désastre. Les positions sont tenues jusqu’au dernier moment, les feux entretenus pour faire croire à une présence.
Puis par vagues, dans la nuit permanente qui n’en est pas une, les hommes redescendent vers les navires. Le 7 juin, les derniers éléments alliés quittent la région de Narvik.
Les légionnaires rembarquent. Ils laissent derrière eux un port qu’ils ont payé de leur sang, une victoire dont la carte de l’Europe ne gardera aucune trace, et leurs morts en terre norvégienne. La demi-brigade a perdu sept officiers, cinq sous-officiers et cinquante-cinq légionnaires.
Des hommes sans pays tombés pour un port qu’on abandonne le lendemain. Ce qu’ils ne savent pas encore, c’est où les mène le bateau. Une partie d’entre eux rentre vers une France qui, quelques semaines plus tard, demande l’armistice.
Le pays pour lequel ils viennent de se battre cesse le combat. Pour ces légionnaires, la question devient simple et terrible. Et maintenant, sous quel drapeau?
C’est ici que l’histoire de Narvik cesse d’être celle d’une bataille perdue de vue et devient autre chose. Ramenée en Grande-Bretagne après la Norvège, la demi-brigade se trouve fin juin devant un choix que peu d’unités françaises ont eu à trancher aussi net. Rentrer en France désormais sous l’armistice, ou rester et continuer la guerre sous un général presque inconnu qui appelle de Londres, le général de Gaulle.
On réunit les hommes, on leur demande. À peu près la moitié choisit de rester et de se battre. Pour des soldats sans pays, l’appel n’était pas celui d’une nation à défendre, mais d’un combat à ne pas lâcher.
Beaucoup de ces hommes refusent l’armistice.
Le lieutenant-colonel Magrin-Verneret passe à la France libre. Il y prend un nom de guerre pour protéger sa famille restée en zone occupée, Monclar. Sous ce nom, il commandera encore en Afrique, au Levant, et bien plus tard en Corée.
Le capitaine Amilakvari, le prince géorgien, refuse lui aussi. Il reste à la Légion, à la 13e demi-brigade, qui devient l’un des premiers grands corps de la France libre. La route qui les mène passe par tous les fronts oubliés de ces années-là.
Une tentative sur Dakar à l’automne qui tourne court, puis l’Afrique orientale où la demi-brigade combat en Érythrée contre les Italiens et entre dans le port de Massawa au printemps 41.
Du cercle polaire au bord de la mer Rouge, les mêmes hommes, le même drapeau à croix de la Légion. Une guerre menée avec les moyens du bord, loin de toute grande bataille dont les journaux parlent. Deux ans après le fjord glacé, on retrouve cette même demi-brigade dans un tout autre décor, le désert de Libye, un point sur la carte nommé Bir Hakeim.
Là, pendant seize jours, ces légionnaires tiennent tête à l’Afrikakorps de Rommel et permettent à la 8e armée britannique de se rétablir. Amilakvari y commande encore. Il tombera quelques mois plus tard à El Alamein, en tête de ses hommes.
Le fil part de Narvik et ne se rompt pas.
La 13e demi-brigade de la Légion étrangère existe toujours. Elle porte dans ses traditions la mémoire de ce matin de mai au-dessus du cercle polaire, la première fois où des soldats alliés ont arraché une ville à l’armée allemande et l’ont tenue. Le fait que la victoire a été abandonnée n’efface pas qu’elle a eu lieu.
Sur la carte de la guerre, Narvik est une parenthèse. La Norvège tombe, la France tombe, l’attention du monde se porte ailleurs, sur Dunkerque, sur la Manche, sur la bataille d’Angleterre qui vient. Le port du fer redevient allemand jusqu’en 1945.
Rien dans le résultat final de 1940 ne rappelle qu’à Narvik quelque chose a été gagné. Mais quelque chose l’a été.
Au printemps de la plus grande série de défaites qu’ait connu l’Occident, une poignée d’hommes sans nom, levée pour une guerre qui n’a pas eu lieu, envoyée à l’autre bout du continent, a franchi un fjord sous le feu et pris à la Wehrmacht ce que personne n’avait pu lui prendre. Puis on leur a dit de partir. Sur le rivage du Rombaksfjord, quand les derniers chalands se sont éloignés, il ne restait que les positions abandonnées, la roche griffée par les éclats, et les tombes fraîches sous la lumière qui ne s’éteint pas.
À l’ouest, la France finissait de tomber. À l’est, sur la voie ferrée, les hommes de Dietl remontaient lentement vers le port vide. La bataille de Narvik était terminée.
La guerre de ces légionnaires ne faisait que commencer.


