Pourquoi les officiers allemands redoutaient les Français en combat de montagne

Pourquoi les officiers allemands redoutaient les Français en combat de montagne

Le 4 juin 1944, les premières unités françaises pénètrent dans Rome, capitale de l’Axe, ouvrant la voie à une avancée alliée décisive en Italie. Mais derrière ce succès historique se cache une histoire méconnue, celle de soldats nord-africains et de leurs officiers, qui ont transformé les montagnes italiennes en piège mortel pour les troupes allemandes. Ce que les Allemands redoutaient le plus n’était pas les blindés ou l’artillerie, mais ces guerriers venus de l’Atlas, capables de gravir des parois réputées infranchissables et de surgir la nuit, poignard au poing, derrière leurs lignes.

C’est en décembre 1943 que tout bascule. Sur les pentes glacées du Monte Pantano, 1500 Américains gisent, morts ou blessés, après deux semaines d’assauts frontaux contre une division de montagne allemande retranchée. Le général américain Mark Clark, à bout d’idées et d’hommes, se tourne alors vers le général Alphonse Juin, commandant du Corps expéditionnaire français.

Juin est manchot, mais il connaît la montagne. Né en Algérie, il a passé des décennies à commander des troupes indigènes dans l’Atlas. Il parle arabe, il sait exactement ce que ses hommes peuvent accomplir sur des terrains vertigineux.

Les Français ne sont pas une armée européenne classique. Sur 112000 hommes, près de 60% viennent d’Afrique du Nord. Marocains, Algériens, Tunisiens, élevés dans des montagnes où les sommets dépassent 4000 mètres.

Parmi eux, les goumiers, guerriers berbères recrutés dans les montagnes du Rif, qui transportent leur ravitaillement à dos de mulet sur des sentiers qui ne figurent sur aucune carte. Ils combattent de nuit, préfèrent le combat rapproché et s’emparent de positions que leurs ennemis jugent inaccessibles.

Juin observe le Monte Pantano moins d’une heure avant de livrer son verdict à Clark. Les Américains ont attaqué de front, c’est là le problème. On ne charge pas une montagne comme un terrain de football.

Il faut les encercler, les prendre de flanc, les étrangler. La 2e division d’infanterie marocaine prendra le sommet, mais pas en répétant l’erreur américaine. Les Américains accordent deux jours aux Français pour le prouver.

Le 16 décembre, le 5e régiment de tirailleurs marocains attaque. Il ne se rue pas sur le sommet. Il progresse dans l’obscurité par des sentiers que les Allemands n’ont même pas défendus, gravissant des parois que la 305e division d’infanterie allemande tenait pour infranchissables.

À l’aube, les Marocains sont derrière les positions allemandes. Le Monte Pantano tombe après deux jours de combat acharné. La montagne qui avait englouti la meilleure division américaine en deux semaines est prise en deux jours par des soldats nord-africains.

Mais l’épreuve décisive reste à venir. La ligne Gustave, chef-d’œuvre d’ingénierie défensive allemande, barre la péninsule italienne. À son point d’ancrage, le mont Cassin, couronné par un monastère bénédictin vieux de 14 siècles.

Des sommets culminent à plus de 1500 mètres. Des rivières transforment les vallées en zones de tir meurtrier. Des champs de mines épais couvrent toutes les approches.

Trois tentatives alliées pour percer ont déjà échoué au prix de pertes terribles.

Juin a une autre idée. Au sud de la vallée du Liri, les monts Aurunci se dressent en un chaos de sommets, de gorges et d’arêtes. Sur les cartes allemandes, ce secteur est indiqué comme infranchissable pour une infanterie moderne.

Pas de route, aucune piste assez large pour les véhicules. Les Allemands n’y ont placé que des forces minimales. Pourquoi gaspiller des troupes à défendre un terrain que la nature a déjà fortifié?

Juin propose l’impensable : faire passer ses troupes de montagne par les Aurunci, déborder toute la ligne Gustave et contraindre les Allemands à abandonner des positions qu’ils tiennent depuis des mois. Clark, sceptique, finit par accepter. Le général français au bras unique à la tête d’une armée de guerriers de montagne aura sa chance.

Janvier 1944, avant l’aube, au col Belvédère, le colonel Jacques Rou donne le signal. Les hommes du 4e régiment de tirailleurs tunisiens s’avancent dans les montagnes glacées, entamant ce que le général de Gaulle qualifiera plus tard de l’un des plus glorieux faits d’armes français de toute la guerre. Ce sera aussi l’un des plus sanglants.

Clark ordonne une attaque de diversion pendant que les Américains frappent Cassino par le sud. L’objectif est le massif du Belvédère, des sommets rocheux dépassant 686 mètres. Les Allemands ont transformé chaque crête en forteresse.

Juin exècre ce plan. Il veut déborder largement et prendre la ligne Gustave à revers. Mais Clark insiste pour un assaut frontal.

Le 3e bataillon du régiment, commandé par le chef de bataillon Gandet, hérite de la mission la plus ardue. Il doit gravir le ravin de Gandet, une entaille presque verticale dans le flanc de la montagne. Les commandants allemands ne l’ont pas défendu.

Aucune armée ne serait assez folle pour le gravir sous le feu. Les Tunisiens n’ont pas de mulet pour cet itinéraire. Ils marchent des heures dans l’obscurité, chacun suivant la tache blanche sur le sac de celui qui le précède.

Ils portent sur le dos munitions, mortiers et eau.

Avant l’aube, ils entament l’ascension. Les hommes se hissent le long de parois rocheuses, s’agrippant des mains et des pieds. Des mitrailleuses allemandes ouvrent le feu.

Les Tunisiens réduisent les positions à la grenade, lancée vers le haut, tout en s’agrippant aux parois. Des obus d’artillerie éclatent contre la roche. Ils continuent pourtant de grimper, transis de froid, épuisés, ruisselants d’une sueur qui gèle.

Il faut au moins cinq heures pour atteindre le sommet. La compagnie du lieutenant Jordi arrive à la cote 862, clé de voûte de la position du Belvédère. Les Allemands n’avaient pas imaginé que quiconque sortirait vivant du ravin.

Les Tunisiens balayent les casemates en quelques minutes. Puis les Allemands contre-attaquent, et ils ne cesseront plus pendant une semaine.

Pendant sept jours, la bataille fait rage sur les sommets gelés. La cote 862 est prise deux fois par les Français et reprise à maintes reprises par les Allemands. À chaque fois, les Tunisiens tiennent bon.

Le colonel Rou est tué le 27 janvier, atteint par une balle ou un éclat d’obus alors qu’il tente de rejoindre ses hommes. Le 4e tirailleur tunisien vient de perdre son chef de corps.

Les officiers tombent si vite que des sergents commandent des compagnies, des caporaux mènent des sections. Quand les munitions viennent à manquer, on se bat à la baïonnette. Quand les baïonnettes se brisent, on se bat à coups de pierre.

Le lieutenant Jordi survit à toute la semaine de combat, seul commandant de compagnie indemne, avant d’être tué le 4 février, jour où le régiment est enfin relevé.

Le 4 février, c’en est fini. Les Français tiennent tous les objectifs, mais le prix est effroyable. Le 4e tirailleur tunisien a perdu la moitié de ses effectifs et les trois quarts de ses officiers : 207 tués, 75 disparus, plus de 1000 blessés.

Parmi les bataillons allemands opposés à la 5e armée, un nombre disproportionné est jeté contre les seuls Français. Les Allemands reconnaissent la menace et mettent tout en œuvre pour arrêter ces soldats de montagne. En vain.

Mais la brèche ne peut être exploitée. Faute de réserves arrivées à temps, les Français manquent de la force nécessaire pour percer. La ligne Gustave se referme.

Trois autres mois de boucherie s’annoncent avant que Cassino ne tombe enfin. Pourtant, quelque chose a changé dans l’esprit des commandants allemands. Le maréchal Kesselring comprend désormais que les montagnes qu’il tenait pour des forteresses naturelles ne sont pas sûres.

Pas face à ces soldats-là.

Kesselring écrira plus tard que les Français, et surtout les Marocains, combattaient avec fureur et exploitaient chaque succès, concentrant aussitôt toutes les forces disponibles sur les points les plus vulnérables. Un aveu remarquable de la part de l’homme qui avait conçu la ligne Gustave. Les montagnes n’étaient plus ses alliées.

Elles appartenaient aux Français.

Juin tire la leçon du Belvédère et en fait un plan qui va faire sauter les verrous de la guerre en Italie. Les Aurunci l’attendent, et cette fois il aura les réserves pour aller jusqu’au bout.

Le 11 mai 1944, à 23 heures, 1660 bouches à feu entrent en action sur un front de 30 kilomètres. Le barrage d’artillerie illumine le ciel italien d’une lueur blanche. L’opération Diadem vient de commencer.

Après quatre mois de boucherie, les Alliés tentent une dernière fois de percer vers Rome. En 90 minutes, quatre corps se mettent en mouvement.

À l’aube, l’essentiel de l’assaut s’est enlisé. Les Américains n’avancent guère. Les Britanniques subissent de lourdes pertes.

Les Polonais sont taillés en pièces sur la colline du monastère. Mais sur le front français, il se passe quelque chose d’extraordinaire.

Juin s’y est préparé pendant des mois. Il a convaincu Clark de le laisser attaquer par les monts, ce secteur que tous les commandants allemands jugent infranchissable. Le plan qu’Alexander adopte pour Diadem reprend l’idée de Juin : aller là où aucune armée conventionnelle ne peut s’aventurer.

Juin commande désormais quatre divisions, plus trois groupements de tabors goumiers, près de 8000 combattants de montagne placés sous les ordres du général Augustin Guillaume. Au total, 112000 hommes, la plus grande force combattante française depuis 1940.

Les goumiers ouvrent la marche. Ces montagnards berbères s’engagent dans les monts Aurunci à pied, portant armes et munitions sur le dos. Des colonnes de mulets suivent, hissant mitrailleuses et mortiers le long de chemins de chèvres trop étroits pour le moindre véhicule.

Les hommes portent des chaussures à semelle souple qui accrochent mieux le rocher que les brodequins réglementaires. Ils se déplacent de nuit. Ils grimpent en silence.

Ils s’orientent à la lumière des étoiles le long de lignes de crêtes absentes des cartes allemandes.

La 61e division d’infanterie allemande tient le secteur des Aurunci. Son commandant a disposé ses forces le long des fonds de vallée et des principales lignes de crêtes. Les sommets intermédiaires sont tenus pour des obstacles naturels ne requérant aucune défense.

Cette erreur d’appréciation va lui coûter sa division toute entière.

À l’aube du 12 mai, la 2e division marocaine a déjà enfoncé la ligne allemande de près de 6 kilomètres. Six kilomètres et demi en douze heures en montagne. La rapidité est stupéfiante.

Des positions allemandes conçues pour tenir des semaines sont contournées, encerclées, submergées depuis des directions que les défenseurs n’avaient jamais envisagées. Des tirailleurs marocains apparaissent sur des sommets à l’arrière des positions allemandes. Des goumiers surgissent sur des flancs que l’on tenait pour des parois à pics.

Les combattants de montagne essaiment sur les collines, surtout la nuit. Les sentinelles allemandes sont tuées en silence. Les lignes de ravitaillement sont coupées.

Les fils de communication sont sectionnés. Des postes avancés qui ont appelé à l’aide par radio se taisent tout simplement.

Le 13 mai, les Français s’emparent du Mont Maio, le bastion méridional de tout le système défensif de la ligne Gustave dans la vallée du Liri. Le sommet a été conquis en moins de deux jours. La 71e division allemande se disloque.

Ses flancs ont été enveloppés. Plus de 2000 hommes sont faits prisonniers. Le reste bat en retraite.

Kesselring ne mesure même pas l’ampleur de la percée française. Ses officiers de renseignement n’ont pas signalé la profondeur de l’avance française parce que les Allemands eux-mêmes ne comprennent pas jusqu’où les troupes de montagne ont pénétré. Aussi tard que le 14 mai, Kesselring croit que l’offensive alliée n’est qu’une opération de fixation destinée à détourner les réserves de la tête de pont d’Anzio.

La seule réserve mobile qu’il engage se dirige vers la vallée du Liri, non vers les Aurunci. Il regarde du mauvais côté.

Les 48 heures suivantes détruisent la ligne Gustave. Le 15 mai, les goumiers s’ouvrent un passage à travers les montagnes parallèles à la vallée du Liri sur un terrain sans aucune défense. Aucun commandant allemand n’avait jugé possible d’y faire manœuvrer des formations de combat.

Les goumiers ne se contentent pas de le traverser. Ils y attaquent. Ils transportent leurs blessés sur des brancards à travers l’école.

Ils hissent des pièces d’artillerie le long des pentes à la corde et avec des attelages de mulets. Ils parcourent en quelques jours des distances que les planificateurs militaires estimaient nécessiter des semaines.

L’avance française menace de couper par l’arrière toutes les unités allemandes de la vallée du Liri. Kesselring prend enfin la mesure du désastre le 15 mai et ordonne un repli sur la ligne Hitler, sa seconde position défensive préparée à 13 kilomètres à l’arrière. Mais les Français avancent si vite qu’ils menacent d’emporter la ligne Hitler avant même que les Allemands aient pu l’occuper.

La 1re division motorisée s’empare des hauteurs près de Santa Polinara et se tient prête à pénétrer dans la vallée du Liri elle-même.

L’effondrement se répercute sur tout le front. Avec les Français profondément à leur arrière, les parachutistes allemands qui défendaient Monte Cassino risquent l’encerclement. Kesselring leur ordonne personnellement de se replier dans la nuit du 17 mai.

Les parachutistes qui ont tenu la colline du monastère pendant quatre mois contre tout ce que les Alliés ont pu leur jeter abandonnent leur position non pas parce qu’ils ont été battus de front, mais parce que les Français ont rendu leur situation intenable par l’arrière.

Le 18 mai, des soldats polonais hissent leur drapeau sur les ruines de l’abbaye. La ligne Gustave est rompue. Clark décrit la performance française en des termes impensables six mois plus tôt.

Il la qualifie de l’une des avancées les plus brillantes et audacieuses de la guerre en Italie. Les Français avancent si vite que les Britanniques doivent marquer une pause pour laisser la progression se stabiliser avant de pouvoir suivre.

Le corps subit de lourdes pertes. Environ 6000 tués dans l’ensemble de la campagne d’Italie, 23000 blessés, 2000 disparus. La majorité de ces pertes frappe les troupes nord-africaines qui mènent chaque assaut majeur.

Les soldats marocains, algériens et tunisiens paient le plus lourd tribut sur chaque crête et dans chaque gorge.

Mais les résultats sont décisifs. Le Corps expéditionnaire français a accompli ce que trois offensives alliées précédentes n’avaient pas pu faire. Il a brisé la ligne Gustave, disloqué la défense allemande de l’Italie centrale et ouvert la route de Rome.

Et il l’a fait en passant par des montagnes que toutes les autres armées engagées dans la guerre avaient déclaré infranchissables.

Le 4 juin 1944, Rome est libérée. Deux jours plus tard, le débarquement de Normandie fait la une de la presse mondiale. La libération de Rome n’est plus qu’une note de bas de page.

La percée française qui l’avait rendue possible est entièrement éclipsée.

Juin lui-même le reconnaît lors de sa dernière nuit en Italie, déclarant à ses officiers que le Garigliano était une grande victoire et que la France comprendrait un jour. 177 commandos débarquent en Normandie. 112000 hommes combattent en Italie.

Cet écart de reconnaissance publique n’a jamais été vraiment comblé.

Les officiers allemands, eux, en gardent un tout autre souvenir. Les vétérans de la campagne d’Italie emportent les leçons des Aurunci pour le reste de la guerre. L’idée que la montagne pouvait se substituer aux troupes est définitivement brisée.

La doctrine défensive allemande comptait sur le terrain comme multiplicateur de force. Les Français prouvent que face à des soldats rompus à la montagne, le terrain n’est pas une barrière, c’est une autoroute.

Les méthodes des goumiers font l’objet d’études approfondies dans les milieux militaires allemands après la campagne : mouvements nocturnes sur des sentiers de chèvres, trains de mulets remplaçant le transport motorisé, infiltrations silencieuses au lieu des préparations d’artillerie, manœuvres de débordement par des reliefs à pic contournant totalement les fortifications. Autant de techniques de montagne ancestrales perfectionnées au fil des siècles par les tribus berbères. Les Allemands ne les avaient jamais affrontées mises en œuvre à l’échelle d’une division contre une ligne défensive moderne.

Le Corps expéditionnaire français est retiré d’Italie en juillet 1944. Ses unités sont réorganisées pour l’opération Dragoon, l’invasion du sud de la France en août. Nombre des soldats nord-africains qui avaient brisé la ligne Gustave poursuivent le combat à travers la Provence, remontent la vallée du Rhône et pénètrent en Allemagne même.

Le 4e régiment de tirailleurs tunisiens, reconstitué après Belvédère, combat dans les Vosges et entre en Alsace. L’adjudant-chef Ahmed el Bedi conduit sa section de la 6e compagnie à travers les eaux glacées de la Lauter sous un feu nourri le 19 mars 1945 à Scheibenhard en Alsace, devenant le premier soldat de l’armée française à poser le pied sur le sol allemand.

Juin est élevé à la dignité de maréchal de France le 7 mai 1952. Le dernier à être élevé à cette dignité de son vivant. Il meurt le 27 janvier 1967 après des obsèques à Notre-Dame en présence de De Gaulle et d’anciens commandants alliés.

Il est inhumé au caveau des gouverneurs aux Invalides. Son nom demeure pourtant largement méconnu en dehors des cercles d’histoire militaire.

Le véritable héritage revient aux hommes qui ont gravi ces montagnes. Des tirailleurs tunisiens qui ont remonté le ravin de Gandet à quatre pattes dans une obscurité glaciale, des goumiers marocains qui ont traversé des terrains marqués impraticables sur toutes les cartes d’Europe, des tirailleurs algériens qui ont tenu des sommets gelés pendant une semaine sans vivre ni eau. Ces soldats ont démontré quelque chose que les chefs allemands n’oublièrent jamais.

La plus formidable des fortifications sur Terre ne vaut rien si l’ennemi peut la franchir dans l’obscurité. Les montagnes d’Italie étaient censées protéger la ligne Gustave à jamais. Elles devinrent au contraire le théâtre de l’une des victoires les plus remarquables de la guerre, remportée non par les armées qui firent les gros titres, mais par des guerriers de montagne venus d’Afrique du Nord qui transformèrent l’impossible en l’inévitable.

Kesselring comprit mieux que quiconque ce qui s’était passé. Il ne se fierait plus jamais à la montagne pour arrêter les Français.