«Ils ne reviendront pas» — Comment 700 paras français ont pris la capitale de Hô Chi Minh

«Ils ne reviendront pas» — Comment 700 paras français ont pris la capitale de Hô Chi Minh

Voici l’article rédigé en français, selon vos consignes.

Le 7 octobre 1947, à 8 heures 15 précises, le ciel de Bacan, au nord du Tonkin, s’est déchiré sous le grondement de dix-neuf appareils. La première vague de parachutistes français a basculé dans le vide, tombant sur trois zones de saut ouvertes autour d’une petite ville de province, à plus de deux cents kilomètres des positions les plus avancées de l’Union française. Ce n’était pas un simple raid.

C’était le coup de tonnerre d’une opération nommée Léa, du nom d’un col de la route coloniale 3, dont l’objectif était aussi audacieux que décisif : décapiter le gouvernement de la République démocratique du Vietnam en une matinée.

La deuxième vague a suivi à 10 heures 45. En tout, les hommes du premier bataillon parachutiste de choc, accompagnés de l’état-major de la demi-brigade de marche parachutiste, se sont posés au cœur de ce que le Vietminh considérait comme son sanctuaire. Bacan n’était pas un objectif militaire ordinaire.

C’était le siège du gouvernement adverse, le centre administratif du réduit que le Vietminh tenait dans le quadrilatère Chochu, Tuyenwang, Chemhoa, Chora. Le renseignement français y avait localisé l’état-major ennemi. La surprise fut totale, la résistance faible.

Les parachutistes ont pris la ville dans la journée. Ils ont occupé les bâtiments administratifs, coupé les axes de sortie. À 14 heures 52, un second détachement de deux cent trente hommes du troisième bataillon du premier régiment de chasseurs parachutistes a sauté sur Chaois, à une trentaine de kilomètres au sud-est, largué par quatorze appareils.

Les deux localités étaient tombées avant la nuit du premier jour. Le même soir, à cent cinquante kilomètres à l’est, la colonne terrestre chargée de rejoindre les parachutistes s’est ébranlée de Langson en direction de Kaobang.

Cette colonne alignait huit mille hommes autour du troisième régiment étranger d’infanterie, du régiment d’infanterie coloniale du Maroc et d’un bataillon de marche du 5e régiment de tirailleurs marocains. Elle montait sur chevaux et sur mulets, car la piste ne supportait rien d’autre. Artillerie d’Afrique, compagnie du génie, éléments blindés légers complétaient l’ensemble.

Devant elle, la route coloniale quatre, une chaussée de montagne encaissée entre des falaises de calcaire où chaque virage se prête à une embuscade. Entre cette colonne et Bacan, il y avait la frontière chinoise au nord, deux routes coloniales en mauvais état et les régiments du Vietminh sur les crêtes.

Le renseignement français évaluait à vingt-six mille hommes les forces adverses dans la zone. Les sept cents parachutistes de Bacan tenaient une ville sans artillerie lourde, ravitaillée par air, avec une évacuation sanitaire qui dépendait du beau temps. Le Vietminh s’est repris en quelques heures et a commencé à se refermer sur eux.

La colonne de secours a mis neuf jours à percer. La guerre avait commencé le 19 décembre 1946. En moins d’un an, les forces de l’Union française avaient repris Hanoï, Haiphong, le littoral entre Dawson et la frontière chinoise, puis Langson et Kaobang.

La supériorité en artillerie, en aviation et en moyens fluviaux avait fait le travail partout où le terrain permettait de l’employer. Le Vietminh s’était retiré vers le nord dans les hautes régions boisées, gardant intact l’essentiel de sa force. À l’été 1947, la carte donnait une illusion de victoire.

Les grandes villes du Tonkin étaient tenues, la côte était tenue, et le gros de l’adversaire se trouvait coincé dans l’est du Tonkin avec une seule ouverture large entre Kaobang et Yenba au sud. Les colonnes françaises attaquaient les bases du Vietminh sans jamais parvenir à lui livrer une bataille rangée.

L’adversaire décrochait, laissait passer l’orage et revenait dès que les Français repartaient. En avril 1947, Hô Chi Minh tenta d’obtenir un cessez-le-feu et la reprise des négociations pour l’année suivante. Le commandement français exigea la reddition, estimant la position vietnamienne désespérée.

Le 26 avril, Hô Chi Minh répondit qu’il n’y avait pas de place pour les lâches dans l’Union française et qu’il en serait un s’il acceptait. La guerre continua sur cette réponse.

Le général Valluy, commandant en chef en Indochine, tira la conclusion qui s’imposait : chercher l’état-major adverse par des opérations de secteur ne mènerait à rien, parce que le Vietminh se déplaçait plus vite que les colonnes. Il fallait un coup unique porté au centre, sur les hommes et non sur le terrain. Décapiter le gouvernement de la République démocratique du Vietnam, disloquer le réduit, couper la route de ravitaillement vers la Chine.

Le plan combinait trois efforts convergents.

Un groupement aéroporté sauterait sur les centres administratifs du réduit et les tiendrait. Une colonne montant de Langson par Kaobang descendrait ensuite les routes coloniales 3 et 3 bis pour rejoindre les parachutistes. Une troisième force remonterait la rivière Claire et la Gamme avec des flottilles fluviales pour fermer l’ouest du dispositif.

Sur le papier, la boucle se refermait sur le réduit en une dizaine de jours. Le réduit lui-même expliquait la difficulté.

Les quatre provinces qui le composaient étaient un massif calcaire couvert de forêts, avec deux routes coloniales praticables et, pour le reste, des pistes de porteur. Sous la voûte des arbres, l’aviation ne voyait rien du tout, et une division entière pouvait se déplacer de nuit sans laisser de traces exploitables. Le Vietminh y vivait depuis un an avec ses écoles, ses ateliers et ses dépôts installés dans des grottes et des villages dispersés.

Le général Salan, qui commandait les troupes françaises du nord Indochine, avait d’abord calculé une opération de cinquante mille hommes.

L’insurrection de Madagascar au printemps 1947 avait absorbé les renforts, et il n’en obtint que trente-deux mille au théâtre, dont treize mille deux cents furent engagés dans Léa. Contre vingt-six mille hommes dispersés sur un massif de la taille d’une région française, cela ne suffisait pas à fermer quoi que ce soit. Le commandement le savait et lança l’opération quand même.

L’opération ne se limitait pas au réduit. Des actions préliminaires furent menées dans la région de Vietri pour couvrir la mise en route du groupement fluvial, et un autre groupement aux ordres du colonel L’Hermite partit dans le même mouvement vers Laok sur le fleuve Rouge, à la frontière chinoise, dans une opération distincte appelée Geneviève.

Le commandement voulait fermer les deux portes du nord en même temps, celle de Kaobang à l’est et celle de Laok à l’ouest. Les moyens disponibles obligèrent à choisir entre boucler le réduit et tenir ces deux portes. Le groupement aéroporté était la demi-brigade de marche parachutiste du lieutenant-colonel Slovanic, environ douze cents hommes.

Elle comprenait le premier bataillon parachutiste de choc du chef de bataillon Closon, le premier bataillon du premier régiment de chasseurs parachutistes du chef de bataillon de Visme, et le troisième bataillon du même régiment commandé par le chef de bataillon Fossé François.

C’était en octobre 1947 la totalité de la réserve parachutiste disponible au Tonkin. Le premier bataillon parachutiste de choc venait du bataillon de choc créé en Afrique du Nord en 1943, une unité passée par la Corse, l’île d’Elbe et les Vosges avant d’être versé dans les troupes aéroportées. Le premier régiment de chasseurs parachutistes portait l’affiliation des parachutistes de la France libre.

Ces bataillons servaient au Tonkin de réserve d’intervention. On les jetait là où une position craquait, puis on les récupérait pour le coup suivant. Léa fut leur première opération de grande envergure en Indochine.

Le groupement terrestre du colonel Beaufre alignait huit mille hommes autour du troisième régiment étranger d’infanterie, du régiment d’infanterie coloniale du Maroc et d’un bataillon de marche du 5e régiment de tirailleurs marocains. Celui-là montait sur chevaux et sur mulets parce que la piste ne supportait pas autre chose. Artillerie d’Afrique, compagnie du génie, éléments blindés complétaient l’ensemble.

Cette colonne devait faire deux cent cinquante kilomètres de montagne pour arriver au rendez-vous. Le groupement du colonel Communal comptait quatre mille hommes, un bataillon d’infanterie coloniale, un bataillon de marche du 43e régiment d’infanterie, un groupement de commandos d’assaut.

Ces flottilles étaient faites d’engins de débarquement récupérés de la guerre mondiale, transformés en transport et en canonnière navale. Elle devait remonter des rivières de hautes régions dont personne ne connaissait exactement l’état des hauts-fonds à cette saison. Sauter en 1947 imposait ses propres règles.

Les Dakota disponibles au Tonkin ne permettaient pas de mettre un bataillon au sol d’un seul coup. Donc la force partait par paquet, une vague après l’autre avec un intervalle de plusieurs heures. Chaque paquet se battait seul jusqu’à l’arrivée du suivant.

Une fois au sol, il n’y avait pas de récupération possible. Un parachutiste largué à deux cents kilomètres des lignes en revenait à pied, ou par la colonne, ou pas du tout. À 8 heures 15, la première vague tomba sur les trois zones de Bacan.

Les sections se regroupèrent, marchèrent sur la ville et entrèrent dedans avant que la garnison ait organisé quoi que ce soit. À 10 heures 45, la deuxième vague arriva et bloqua les issues du sud. Le combat de rue fut court, l’adversaire décrochant par petits groupes vers la forêt en abandonnant ses installations.

Ce que les parachutistes trouvèrent dans la ville valait plus que la ville. Les services du gouvernement de la République démocratique du Vietnam y travaillaient avec leurs bureaux, leurs archives et leurs dépôts dans des bâtiments coloniaux et des cases de bois réparties autour de la place. Les hommes de Closon mirent la main sur des documents, du matériel de transmission et des stocks.

Ils ne mirent la main sur aucun des dirigeants. La question de savoir qui se trouvait à Bacan ce matin-là n’a pas de réponse unique.

Les comptes rendus français racontent que Hô Chi Minh avait quitté les lieux quelques minutes avant le saut et que sa correspondance du jour attendait sa signature sur une table. Giap, dans ses mémoires, place Hô Chi Minh à Dienmac, lui-même à Tuyen Kwang, et donne pour présent à Bacan le secrétaire général du parti communiste, Truong Chinh, et le chef d’état-major général, Hoang Van Thai. Les deux versions se rejoignent sur un point : les dirigeants du Vietminh étaient dans la zone, et aucun ne fut pris.

Le lendemain, 8 octobre, sept cent soixante-dix hommes furent largués sur Bacan à la suite d’un message erroné transmis par la radio d’un hydravion Catalina qui survolait l’opération. Le reste du détachement, deux cents hommes du 3e bataillon de chasseurs parachutistes, sauta à 13 heures et enleva Chodon à l’ouest. En deux jours, la demi-brigade tenait trois localités du réduit, séparées les unes des autres par des dizaines de kilomètres de forêt et par une route unique.

Les trois localités tenues par la demi-brigade formaient un triangle que rien ne reliait.

Bacan au centre, Chomois au sud-est, Chodon à l’ouest, chacune avec quelques centaines d’hommes, chacune ravitaillée par air, séparée des autres par des pistes que l’adversaire contrôlait de nuit. Le Vietminh lança une attaque en règle sur Chomois et fut repoussé. Il n’essaya plus d’enlever de vive force aucun des trois points et se contenta de les boucler.

Le Vietminh mit quelques heures à comprendre ce qui lui arrivait et quelques heures de plus à réagir.

Le 12e régiment adverse travaillait dans le secteur de Bacan, le 74e vers Kaobang, le 11e vers Langson, le 147e vers le col de Kai. Ces régiments ne cherchèrent pas à reprendre la ville par un assaut frontal. Ils s’installèrent autour, sur les pistes, sur les points d’eau et sur les zones de largage, et commencèrent à tirer sur tout ce qui entrait et sortait.

Et pour les parachutistes, cela changea la nature de l’affaire. Ils avaient sauté pour un coup de main de quelques heures et se retrouvaient en défense circulaire au milieu d’un massif tenu par l’adversaire.

Les munitions, les vivres et les batteries radio arrivaient par air sur des zones que le Vietminh avait repérées dès le deuxième jour. Les blessés attendaient le passage d’un appareil et le beau temps. Le ravitaillement par air imposait son propre rythme à la garnison.

Chaque largage demandait une zone dégagée, un panotage au sol et une fenêtre de temps clair. Et le brouillard de haute région d’octobre fermait la vallée une matinée sur deux. Les colis tombaient parfois hors de la zone, dans la forêt, et il fallait sortir des lignes pour aller les chercher.

Le reste de la journée se passait en patrouille sur les pistes d’accès et en alerte de nuit sur les points d’eau. Pendant ce temps, la colonne Beaufre butait sur le terrain avant de buter sur l’ennemi. La route coloniale 4 montait de Langson vers Kaobang par des défilés où les sapeurs adverses avaient laissé des mines et des coupures, et où chaque relief au-dessus de la chaussée valait une position d’embuscade.

Les blindés légers ne servaient qu’à ouvrir la route, pas à manœuvrer. Le mouvement se comptait en kilomètres par jour.

L’ouverture de route était devenue un métier à part. Les sapeurs partaient en tête au petit matin au détecteur, mètre par mètre sur les passages obligés, pendant que l’infanterie occupait les crêtes qui commandaient la chaussée. Une coupure de deux mètres dans le remblai arrêtait la colonne le temps d’une réparation, et cette immobilité était exactement ce que l’adversaire attendait pour ouvrir le feu depuis le haut.

Sur la route coloniale 4, un convoi couvrait trente kilomètres dans une bonne journée.

Pour ouvrir Kaobang et ses ponts, sans lesquels la colonne ne passait pas, le commandement engagea une troisième opération aéroportée. Trois cent soixante-neuf hommes du premier bataillon de chasseurs parachutistes furent largués à partir de 11 heures 35 sur deux zones autour de la ville. L’appareil de tête fut détruit au début du largage.

La ville et les ponts furent tenus en début d’après-midi, et la route de Beaufre fut ouverte. Le groupement fluvial, lui, ne servit à rien.

Bloqué deux jours dans Hanoï par une crue soudaine du fleuve Rouge qui interdisait le passage de la flottille sous le pont d’Ou, il partit en retard et arriva après la bataille. La branche ouest de la manœuvre, celle qui devait fermer le réduit, resta ouverte pendant toute la phase décisive. Le Vietminh l’utilisa.

Le 13 octobre, l’avant-garde de la colonne Beaufre, le bataillon de marche des tirailleurs marocains, fit sa jonction avec les parachutistes de Kaobang. La colonne entra dans la ville, quitta la route coloniale 4 et s’engagea sur les routes coloniales 3 et 3 bis en direction de Bacan, cent cinquante kilomètres au sud-ouest.

Le Vietminh l’attendait sur cet axe et se battit pour chaque tronçon. Le 16 octobre, la colonne perça et rejoignit les parachutistes de Bacan. Neuf jours s’étaient écoulés depuis le premier largage.

Les sept cents hommes du premier bataillon parachutiste de choc tenaient toujours la ville, ses bâtiments administratifs et ses accès. Ce jour-là, l’opération cessa d’être une affaire de survie pour redevenir une manœuvre. Les jonctions suivirent une par une sur des cols et dans des villages dont personne en France n’avait entendu parler.

Le premier bataillon parachutiste de choc et le régiment d’infanterie coloniale du Maroc se rejoignirent au col de Deoang, au nord de Futonghoa, le poste qui deviendrait célèbre l’année suivante pour d’autres raisons. Le troisième bataillon de chasseurs parachutistes fit sa jonction avec le groupement Communal à Chiemhoa. Le réduit était traversé dans les deux sens.

Traversé mais pas fermé. Un massif de cette taille demandait des dizaines de milliers d’hommes pour être bouclé, et treize mille deux cents ne suffisaient qu’à tenir des axes et des points.

Le gros des forces du Vietminh sortit par les intervalles en emportant ce qu’il pouvait, et le gouvernement de la République démocratique du Vietnam sortit avec lui. Hô Chi Minh, Giap et l’état-major général passèrent entre les colonnes. Le Vietminh n’avait rien à défendre au sens où une armée européenne l’entend.

Pas de gare, pas de dépôt fixe indispensable, pas de front continu, une logistique de porteur, des ateliers démontables, des cadres qui se déplaçaient avec une sacoche. Quand les colonnes françaises entraient dans une vallée, l’organisation se dissolvait dans la forêt et se reformait quarante kilomètres plus loin.

C’est ce qui rendait la capture des hommes plus décisive que la prise du terrain. Et c’est précisément ce que Léa avait manqué. Le Vietminh répondit sur les communications là où il était le plus efficace.

Attaque sur la route coloniale 2 entre Tuyen Kwang et Chiem contre un bataillon de marche du 43e régiment d’infanterie. Convoi accroché à Kohan entre Vietri et Fouohan. Nouvelle attaque à Fouohan avec la perte d’un engin de débarquement.

Embuscade sur la route coloniale 4 au nord de Tatké. Chaque coup portait sur une file de camions ou une péniche, jamais sur une position tenue.

Le détail de ces coups donne la mesure de la méthode. Sur la route coloniale 2, le bataillon de marche du 43e régiment d’infanterie laissa huit hommes et compta douze blessés. À Kohanbo, entre Vietri et Poudoan, un convoi accroché coûta neuf tués et trente blessés.

À Fouohan, une attaque sur la flottille emporta un engin de débarquement avec trente-huit hommes à bord. Au nord de Tatké, sur la route coloniale, une embuscade en coûta vingt. Aucun de ces accrochages ne visait une position tenue.

Le bilan matériel de l’opération, lui, fut lourd pour l’adversaire. Le collège d’infanterie Trinquaktoine, qui formait les cadres du Vietminh, fut démantelé. La radio La Voix du Vietnam cessa ses émissions depuis le réduit.

Le trésor public de la République démocratique du Vietnam et dix fabriques d’armes furent démontés ou détruits, et des stocks importants de matériel militaire furent saisis. Ce coût porté à l’appareil industriel eut un effet visible sur l’année suivante. Privé d’une partie de ses ateliers et de son trésor, le Vietminh reconstruisit plus au nord, au plus près de la frontière chinoise.

À partir de 1949, la victoire communiste en Chine lui ouvrit une frontière entière avec des camps d’instruction, de l’artillerie et des munitions en quantité industrielle. Ce que Léa avait détruit fut remplacé par un fournisseur que les Français ne pouvaient pas atteindre. Sur le terrain, les Français récupérèrent ce qu’ils voulaient tenir.

Les postes de la route coloniale 4 entre Langson et Kaobang furent rétablis. Le tronçon de la route coloniale 3 entre Kaobang et Bacan fut ouvert, et la zone de Nguyenbin, riche en minerai, fut réoccupée. Le nord du Tonkin redevint praticable pour des convois français à la condition d’y laisser des garnisons.

Les pertes, telles qu’elles figurent dans les sources françaises, sont modestes pour l’ampleur du dispositif. Salan donne pour Léa et pour l’opération suivante réunies quarante tués, quarante disparus et cinq cent quatre-vingts blessés. Les archives du service historique de l’armée de terre portent les pertes du Vietminh pendant Léa à cinq cent trente-trois tués et cent dix-neuf prisonniers.

Les chiffres publiés plus tard par la partie vietnamienne sur les pertes françaises sont d’un autre ordre de grandeur et ne s’appuient sur aucun document accessible.

Ces chiffres ne se recoupent pas entre eux. Le total donné par Salan pour les deux opérations est inférieur à la somme des pertes relevées accrochage par accrochage dans les mêmes sources françaises. C’est ce qui arrive quand un mémoire d’après-guerre compte les tués d’un côté et les journaux de marche les comptent de l’autre.

Les seuls chiffres fermes viennent du dossier d’archive de l’opération. Pour le reste, l’écart est signalé et laissé tel quel. L’opération fut arrêtée au début de novembre.

Leuf, une seconde opération Ceinture, reprit la même idée sur la région de Tain Guyen dans le quadrilatère Tuyen Kwang, Tain Guyen, Fang Tuang, Viet Tri. Elle donna le même résultat : deux cent soixante tués et quarante-neuf prisonniers du côté adverse, et pas un dirigeant. Après quoi le commandement français changea de méthode.

Ce changement de méthode est la vraie conséquence de Léa. Faute de pouvoir tenir le massif, l’état-major installa des postes le long des routes coloniales 3 et 4 pour couper le Vietminh de la frontière chinoise. Le dispositif exigeait des garnisons partout et une ouverture de route chaque matin.

Trois ans plus tard, ces mêmes postes de la route coloniale 4 tomberaient les uns après les autres.

Sur la nature du résultat, les sources ne s’accordent pas et le disent ouvertement. L’objectif principal, la capture du gouvernement adverse, ne fut pas atteint, et une partie des historiens qualifie Léa d’échec opérationnel. La même opération est décrite ailleurs comme un succès tactique à cause des pertes infligées et de la destruction de l’appareil industriel du Vietminh.

Les deux lectures reposent sur les mêmes faits. Ce qui n’est contesté par personne, c’est la performance aéroportée.

Sept cents hommes largués par dix-neuf appareils sur trois zones de saut à deux cents kilomètres des lignes, sur le siège du gouvernement adverse, au premier essai, sans reconnaissance préalable au sol et sans possibilité de repli. Deux cent trente hommes sur un deuxième objectif le même jour, deux cents sur un troisième le lendemain, trois cent soixante-neuf sur Kaobang pour ouvrir la route de la colonne. Aucun de ces paquets ne pouvait être récupéré s’il tournait mal.

C’est la nature d’un saut en profondeur, et le commandement l’avait accepté au moment de signer l’ordre.

Les parachutistes qui touchèrent le sol à Bacan le 7 octobre à 8 heures 15 savaient que la seule voie de retour passait par une colonne à deux cent cinquante kilomètres de là dans la montagne, contre quatre régiments réguliers. Cette colonne arriva le 16 octobre, neuf jours plus tard. Elle trouva le premier bataillon parachutiste de choc sur place, dans la ville, avec ses blessés, ses zones de largage et le centre administratif du Vietminh entre ses mains.

Le gouvernement adverse était passé au travers, et les sept cents hommes qui avaient sauté pour le prendre tenaient toujours le terrain où il travaillait la veille du 7 octobre.

Ils ne reviendront pas.