Voici l’article de presse rédigé selon vos consignes.
Le 13 juin 1940, dans le salon d’un château réquisitionné à la hâte sur les bords de la Loire, un général de 73 ans, la voix rauque après des jours sans sommeil, a prononcé une phrase qui a littéralement scellé le sort de la France. Il ne s’agissait pas d’un ordre lancé sur un champ de bataille, ni d’un coup de feu. Juste des mots, prononcés d’une voix posée, presque administrative.
Pourtant, ces mots ont pesé plus lourd que n’importe quel bataillon encore en état de combattre ce jour-là, plus lourd même que les divisions blindées allemandes qui continuaient d’avancer à quelques dizaines de kilomètres de là. L’homme qui les a prononcés s’appelle Maxime Weygand. L’homme à qui il s’adressait en tout premier lieu, assis parmi les ministres épuisés, s’appelle Philippe Pétain.
Ce qui s’est joué entre eux deux dans cette pièce précise a fait basculer un pays de 20 millions d’hommes vers la capitulation la plus rapide de son histoire.
Ce qui s’est réellement dit ce jour-là dans ce château, dont le nom ne figure dans aucun manuel scolaire alors qu’il a pesé plus lourd que bien des batailles, reste largement méconnu du grand public. L’épisode est éclipsé par la scène plus célèbre de l’armistice signée neuf jours plus tard dans un wagon de chemin de fer à Rethondes. Pourtant, c’est ici, dans ce salon, que tout a basculé.
Comment un général arrivé au pouvoir militaire depuis à peine trois semaines a-t-il réussi à faire plier tout un gouvernement en une poignée de phrases ? Comment ses propres mots l’ont-ils rattrapé cinq ans plus tard dans les circonstances les plus inattendues ? La réponse à cette dernière question va sans doute vous surprendre, car elle n’est ni un acquittement triomphant, ni une condamnation exemplaire.
Pour comprendre comment Maxime Weygand s’est retrouvé face à Pétain ce 13 juin 1940, il faut d’abord s’arrêter sur un mystère qui accompagne cet homme depuis sa naissance même. Né le 21 janvier 1867 à Bruxelles, de parents officiellement inconnus, enregistré sous un nom qui n’est même pas celui qu’il portera toute sa vie, Weygand a traîné toute son existence un mystère que ni les historiens ni les journalistes n’ont jamais réussi à percer complètement. Les rumeurs les plus folles ont circulé sur ses origines réelles.
Certains le disent fils naturel d’une comtesse polonaise, d’autres fils illégitime du roi Léopold Ier de Belgique, d’autres encore le fruit d’une union entre un colonel belge et l’impératrice Charlotte du Mexique, devenue folle de chagrin après l’exécution de son mari. Le dossier ne sera jamais tranché, ni de son vivant ni après sa mort, malgré des décennies de recherche et de spéculation. Un homme né dans le secret le plus total, élevé sous un nom d’emprunt avant d’en changer légalement à l’âge adulte, allait donc grandir pour devenir l’un des généraux les plus décorés de l’armée française et l’un des hommes les plus discutés de son siècle.
Sa carrière militaire, elle, ne laisse planer aucun doute sur son talent. Saint-cyrien, il sert dans plusieurs régiments de dragons avant de devenir instructeur à la prestigieuse école de cavalerie de Saumur, puis passe par le centre des hautes études militaires où il attire l’attention du futur maréchal Joffre. En 1914, au tout début de la Première Guerre mondiale, alors qu’il commande un régiment de hussards stationné à Nancy, il devient le chef d’état-major du général Ferdinand Foch.
Une collaboration qui va faire de lui l’un des hommes les plus influents de l’arrière-plan militaire allié pendant quatre années de guerre. Il reste au côté de Foch quand ce dernier prend le commandement suprême de l’ensemble des armées alliées en 1918. Et c’est en tant que major général des armées alliées qu’il assiste le 11 novembre 1918 à la signature du tout premier armistice dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne, dans un wagon-restaurant spécialement aménagé pour l’occasion.
Vingt-deux ans plus tard, ce même homme va se retrouver dans des circonstances qu’il n’aurait jamais pu imaginer à l’époque, directement responsable d’un second armistice signé dans ce même wagon, à quelques mètres exactement du même endroit, comme si l’histoire avait pris soin de refermer une boucle macabre.
Le mois de mai 1940 va tout précipiter à une vitesse que personne à l’époque n’avait vu venir. Le 19 mai 1940, alors que l’armée allemande vient de percer le front français dans les Ardennes et fonce vers la Manche à une vitesse que personne n’avait anticipée, coupant en deux les armées alliées et isolant une bonne partie du dispositif franco-britannique dans le nord du pays, le président du Conseil, Paul Reynaud, rappelle en urgence Weygand. Jusque-là commandant des troupes françaises au Levant, basé en Syrie à des milliers de kilomètres du front, il le nomme généralissime en remplacement du général Gamelin, jugé incapable de contenir la percée allemande.
Weygand a 73 ans, un âge où la plupart des officiers de sa génération sont depuis longtemps à la retraite. Son mandat à la tête des armées françaises, aussi décisif fut-il pour la suite des événements, ne durera en tout et pour tout qu’un mois à peine, du 19 mai à la démission du gouvernement Reynaud. Une parenthèse extraordinairement brève au regard de son poids dans l’histoire qui allait suivre.
Il découvre en prenant ses fonctions dans l’urgence une situation militaire déjà largement compromise. Des unités désorganisées communiquant à peine entre elles, des lignes de communication rompues par les bombardements et l’exode des populations civiles qui encombrent les routes, des divisions entières prises au piège dans le nord du pays sans espoir réaliste de repli. Le lendemain même de sa prise de fonction, le 20 mai, il adresse à Reynaud un rapport dans lequel il envisage déjà, noir sur blanc, l’éventualité d’une cessation des combats.
Vingt-quatre heures à peine après avoir pris le commandement suprême des armées françaises, l’homme censé les sauver commence déjà à envisager par écrit leur reddition future. À partir de ce moment, deux camps se forment inexorablement au sein même du gouvernement français, et la ligne de fracture ne va cesser de s’élargir dans les semaines qui suivent jusqu’à devenir totalement irréconciliable.
D’un côté, ceux qui veulent continuer le combat coûte que coûte, quitte à abandonner le sol métropolitain pour se replier sur l’Afrique du Nord française et poursuivre la guerre depuis l’Empire avec la flotte intacte et des colonies immenses encore hors de portée allemande. Paul Reynaud dirige ce camp, bientôt rejoint par un jeune sous-secrétaire d’État à la Guerre tout juste nommé le 5 juin lors d’un remaniement ministériel destiné à renforcer les partisans de la résistance : un certain Charles de Gaulle, encore largement inconnu du grand public à cette date. De l’autre côté, ceux qui jugent la partie définitivement perdue et veulent négocier au plus vite un armistice pour épargner à la population de nouvelles souffrances et éviter selon eux une catastrophe encore plus grande.
Weygand en est le porte-voix militaire le plus autorisé, bientôt rejoint par Paul Baudouin et Yves Bouthillier, deux hommes que ce même remaniement du 5 juin avait pourtant promus dans l’espoir de consolider le camp adverse et qui basculent au contraire très rapidement dans le clan de l’armistice.
Le 12 juin 1940 à 19h30, un conseil des ministres se tient au château de Cangé, dans la banlieue de Tours, où le gouvernement s’est replié après avoir fui précipitamment Paris quelques jours plus tôt. Weygand y présente pour la première fois ouvertement devant l’ensemble du gouvernement réuni la demande d’un armistice. Il décrit une situation catastrophique appuyée sur des cartes qu’il déroule devant les ministres médusés.
La Loire est déjà franchie par endroit, la route vers la vallée du Rhône est grande ouverte, l’armée française se disloque littéralement sous ses yeux. Il prévient que la destruction totale des forces armées entraînerait selon lui l’effondrement pur et simple de l’État et un basculement dans le chaos social. Cette angoisse n’est pas seulement d’ordre militaire chez cet homme, profondément marqué par le souvenir de la Commune de Paris de 1871 qu’il avait connue enfant.
Pour Weygand, une armée qui se disloque sans cadre, livrée à elle-même dans un pays en pleine débâcle, représente un danger presque aussi grand que l’ennemi lui-même.
Reynaud s’oppose catégoriquement à toute idée d’armistice, rappelant qu’un accord signé le 28 mars avec le Royaume-Uni interdit formellement toute négociation séparée avec l’ennemi et que l’honneur de la France, comme la parole donnée aux Britanniques, l’interdit tout autant. Le Conseil, profondément divisé, ne tranche pas ce soir-là. On décide seulement de consulter l’Angleterre avant d’aller plus loin.
Ce 12 juin, Weygand est encore relativement seul dans son camp au sein du gouvernement. Le lendemain, 13 juin, se déroule en deux temps parfaitement distincts. Et c’est dans le second de ces deux temps que tout bascule véritablement et de façon irréversible.
Le matin, à la préfecture de Tours, se tient un conseil suprême interallié réunissant côté britannique Winston Churchill en personne, tout juste devenu Premier ministre un mois plus tôt, et côté français Paul Reynaud accompagné de Paul Baudouin. L’atmosphère est tendue. Reynaud y évoque avec une prudence extrême l’hypothèse d’une demande française d’armistice et cherche à obtenir de Churchill une forme de compréhension.
C’est en sortant de cette réunion que Reynaud se rend directement au second conseil des ministres de la journée, à nouveau au château de Cangé. Et c’est là, dans ce salon précisément, que Weygand prononce les mots qui vont précipiter définitivement la bascule de tout un gouvernement. Il reprend de façon plus insistante encore que la veille son exposé sur l’état catastrophique de l’armée.
Puis il assène devant l’ensemble des ministres médusés et silencieux une phrase qui restera gravée dans ses propres mémoires publiées bien plus tard : « Nous avons été très coupables », dit-il en substance, en retardant la demande d’armistice. Une accusation à peine voilée contre le gouvernement tout entier, contre Reynaud en particulier, pour ne pas avoir agi plus vite et avoir selon lui sacrifié inutilement des vies supplémentaires par pur entêtement politique. C’est à cet instant précis, dans le silence qui suit cette déclaration, que Philippe Pétain, resté relativement en retrait depuis le début de la crise, sort enfin de sa réserve.
Il tire de sa poche un texte manuscrit préparé à l’avance qu’il lit solennellement devant le conseil médusé. « Nous reconnaissons tous que la situation militaire est aujourd’hui très grave », commence-t-il d’une voix ferme malgré son âge. Il balaie méthodiquement point par point l’hypothèse d’un repli sur un réduit national qu’il juge sans garantie de sécurité réelle.
Puis il conclut par la phrase qui va sceller son propre destin autant que celui de la France entière pour les quatre années à venir : « Je resterai parmi le peuple français pour partager ses peines et ses misères. L’armistice est à mes yeux la condition nécessaire à la pérennité de la France. » En quelques phrases à peine prononcées d’une voix posée dans ce salon de château, le maréchal le plus décoré de la Grande Guerre vient de se placer publiquement et solennellement à la tête du clan de l’armistice, entraînant dans son sillage plusieurs ministres jusque-là hésitants.
Les mots de Weygand ont donné à Pétain la couverture militaire et morale dont il avait besoin pour franchir ce pas décisif.
Les jours qui suivent confirment ce basculement de façon presque mécanique. Le gouvernement se replie à Bordeaux le 14 juin, tandis que les troupes allemandes entrent dans un Paris déclaré ville ouverte sans un coup de feu tiré. Le 16 juin au soir, dans un ultime sursaut, le téléphone sonne à Bordeaux.
C’est Charles de Gaulle qui appelle depuis Londres, porteur d’une proposition absolument inouïe imaginée par Churchill lui-même quelques heures plus tôt à peine : celle d’une union totale entre la France et le Royaume-Uni. Les deux pays ne formeraient plus qu’une seule et même nation face à l’Allemagne, avec citoyenneté commune et gouvernement unique. Reynaud présente l’idée encore chaude au conseil des ministres réunis dans l’urgence.
Elle est accueillie avec un mélange de stupeur et de mépris manifeste par le clan de l’armistice. Reynaud, comprenant qu’il a définitivement perdu la majorité de son propre gouvernement, présente sa démission dans la soirée même. Le président Albert Lebrun appelle aussitôt Philippe Pétain pour former le nouveau gouvernement, celui-là même qui va en quelques jours sceller le sort de la France pour les quatre années suivantes.
Le 17 juin 1940, dès le lendemain matin de sa nomination, Pétain s’adresse aux Français à la radio depuis les studios de Bordeaux. « Il faut cesser le combat », annonce-t-il d’une voix chevrotante mais parfaitement audible sur tout le territoire. Le problème, c’est qu’à cet instant précis, aucun armistice n’a encore été signé ni même négocié dans le détail avec l’Allemagne.
Des centaines de milliers de soldats français, entendant ces mots à la radio ou par le bouche-à-oreille, cessent immédiatement le combat, déposent les armes. Certains se rendent sans même avoir été directement attaqués, persuadés que la guerre est officiellement terminée pour la France alors qu’elle continue en réalité dans les faits pendant plusieurs jours encore. Des historiens estiment aujourd’hui que cette annonce prématurée a directement contribué à gonfler de façon significative le nombre de prisonniers français capturés durant cette période de flottement.
Le 22 juin 1940, l’armistice est finalement signé à Rethondes, dans le même wagon-restaurant utilisé pour l’armistice de 1918, que Hitler a fait spécialement extraire de son musée et retransporter sur ses rails d’origine pour orchestrer l’humiliation symbolique de la France vaincue.
Weygand, lui, ne s’arrête pas à ce succès politique et poursuit sa carrière au service du nouveau régime. Brièvement ministre de la Défense nationale dans le tout nouveau gouvernement de Pétain, il est envoyé dès septembre 1940 en Afrique du Nord comme délégué général du gouvernement basé à Alger, où il administre au nom de Vichy l’immense territoire allant du Maroc à la Tunisie avec des pouvoirs quasi absolus. Là-bas, il applique avec une sévérité certaine le premier statut des Juifs qu’il a lui-même contresigné quelques mois plus tôt, excluant des milliers de personnes de la fonction publique et des professions libérales à travers tout le territoire nord-africain.
Mais dans le même temps, cet homme profondément anti-allemand, viscéralement attaché à l’idée d’une France qui garde son empire intact, résiste avec une belle constance aux tentatives d’infiltration économique et militaire allemande en Afrique du Nord. Il organise même, en toute discrétion et au mépris du risque personnel, la dissimulation d’une partie des armements français en Afrique du Nord en violation directe des clauses de l’armistice qu’il avait lui-même appelé de ses vœux un an plus tôt.
Cette résistance sourde, obstinée, finit par lui coûter son poste. Sous la pression conjuguée de l’Allemagne et de l’Italie qui exige son départ comme préalable à toute nouvelle concession, Pétain se voit contraint de rappeler Weygand d’Afrique du Nord en novembre 1941. L’homme qui avait précipité l’armistice se retrouve ainsi à son tour écarté par le régime même qu’il avait contribué à faire naître.
Le 12 novembre 1942, quatre jours à peine après le débarquement allié en Afrique du Nord qui pousse les Allemands à envahir la zone dite libre, Weygand, qui vient tout juste de s’entretenir avec le maréchal Pétain à Vichy, est arrêté sur place par la Gestapo en personne. L’homme dont les mots avaient deux ans plus tôt ouvert la voie à l’armistice avec l’Allemagne se retrouve désormais déporté par cette même Allemagne qu’il avait pourtant contribué à épargner d’une guerre plus longue. Sa captivité commence en solitaire quelque part en Allemagne du nord, puis il est transféré vers un endroit dont le nom résonne aujourd’hui comme l’un des épisodes les plus étranges de toute la Seconde Guerre mondiale : le château d’Itter, une forteresse médiévale perchée dans le Tyrol autrichien, transformée par les nazis en annexe du camp de concentration de Dachau pour y détenir des personnalités françaises jugées précieuses comme monnaie d’échange.
Au total, quatorze prisonniers français de premier plan se retrouvent regroupés dans cette même forteresse au printemps 1945, parmi lesquels la propre sœur aînée du général de Gaulle, le joueur de tennis Jean Borotra, le syndicaliste Léon Jouhaux et le fils de Georges Clemenceau. Et là, dans ce château doré mais surveillé, Weygand se retrouve à cohabiter jour après jour pendant des mois entiers avec des hommes qui incarnaient exactement le camp opposé au sien en juin 1940 : l’ancien président du Conseil Paul Reynaud, l’homme même à qui il avait tenu tête au château de Cangé deux ans et demi plus tôt, ainsi qu’Édouard Daladier et le général Maurice Gamelin, celui-là même que Weygand avait remplacé au poste de généralissime en mai 1940. Le vieux conflit politique de 1940 continue de couver entre ces murs cinq ans plus tard dans une promiscuité forcée.
Les témoignages de l’époque racontent Weygand traitant ouvertement Reynaud de voyou et Reynaud lui rendant la politesse en le qualifiant tout aussi ouvertement de collabo, sous le regard médusé des autres prisonniers.
À l’aube du 4 mai 1945, alors que le IIIe Reich s’effondre de toutes parts, les prisonniers du château d’Itter se réveillent dans une forteresse abandonnée par ses gardiens qui ont fui dans la nuit face à l’avancée rapide des troupes américaines dans le Tyrol. S’ensuit l’un des épisodes militaires les plus rocambolesques de toute la guerre. Quelques soldats américains d’une poignée de blindés isolés, rejoints par des soldats allemands de la Wehrmacht qui choisissent dans ces tout derniers jours de conflit de retourner leurs armes contre leurs propres camarades SS plutôt que de continuer un combat qu’ils savent perdu d’avance, unissent leurs forces avec les prisonniers français eux-mêmes qui empoignent des fusils pour la première fois depuis des années pour défendre le château contre une colonne de SS fanatiques bien décidés à exécuter les prisonniers français avant l’arrivée définitive des Alliés.
La bataille dure plusieurs heures, ponctuée d’échanges de tirs nourris et d’un char Panther capturé qui manque de faire basculer l’issue du combat, jusqu’à ce que des renforts américains parviennent enfin à dégager complètement le site en fin de journée.
Le 5 mai 1945, Maxime Weygand, accompagné de son épouse également détenue à ses côtés durant toute cette captivité, sort libre du château d’Itter au côté de Paul Reynaud, de Daladier et de Gamelin. Quatre survivants de cette guerre qu’ils avaient pourtant vécue chacun à sa manière et depuis des positions politiques diamétralement opposées cinq ans plus tôt à peine, dans le salon d’un autre château au bord de la Loire. Mais la liberté retrouvée de Weygand ne dure que quelques jours.
Sur ordre venu directement de Paris, où le gouvernement provisoire du général de Gaulle entend faire rendre des comptes sans délai aux artisans de la défaite et de la collaboration, le général de Lattre de Tassigny reçoit l’ordre de le placer en état d’arrestation. Weygand est transféré en détention, d’abord à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce où il reste détenu près d’un an jusqu’en 1946, avant d’être formellement mis en accusation devant la Haute Cour de justice, tribunal spécialement créé pour juger les hauts responsables du régime de Vichy pour atteinte à la sûreté de l’État et indignité nationale.
Le procès traîne pendant des années, entre instructions minutieuses, dépositions contradictoires de dizaines de témoins et rebondissements procéduraux sans fin. Ce n’est qu’en 1948, huit ans après ce fameux 13 juin 1940, que la Haute Cour rend enfin sa décision concernant Maxime Weygand : un non-lieu sur l’ensemble des chefs d’accusation retenus contre lui. Aucune condamnation, aucune peine, pas même une sanction symbolique.
L’homme dont les mots avaient précipité l’armistice, l’homme qui avait ensuite servi Vichy en Afrique du Nord tout en résistant sourdement aux Allemands, l’homme finalement arrêté et déporté par ces mêmes Allemands qu’il avait aidé son pays à ne pas affronter davantage en 1940, ressort de ce long processus judiciaire sans la moindre condamnation officielle inscrite à son casier. La justice française, après huit années entières de procédure, a choisi de ne pas trancher formellement, laissant à l’histoire elle-même et non aux tribunaux le soin de juger ce moment précis du 13 juin 1940.
Libéré de toute poursuite judiciaire, Weygand consacre les dernières années de sa vie à la réhabilitation méthodique et acharnée de la mémoire du maréchal Pétain, condamné à mort en 1945 avant que de Gaulle ne commue sa peine en détention à perpétuité. Weygand publie plusieurs volumes de mémoires entre 1953 et 1957, dans lesquels il ne renie jamais un seul instant les mots qu’il avait prononcés ce 13 juin 1940, les présentant toujours comme la seule décision responsable possible face à une situation militaire qu’il jugeait jusqu’à la fin de sa vie absolument désespérée. Il continue également d’écrire sur l’histoire militaire, publiant des biographies de Turenne et du maréchal Foch, ainsi qu’un essai polémique en 1955 où il répond point par point aux mémoires de guerre publiés par Charles de Gaulle, refusant jusqu’au bout de céder le dernier mot à celui qui avait incarné depuis Londres tout ce que son propre choix de 1940 avait justement cherché à éviter.
Maxime Weygand meurt à Paris le 28 janvier 1965, à 98 ans passés. Il était l’un des tout derniers témoins directs ayant vécu aux plus hautes fonctions militaires les deux guerres mondiales du XXe siècle, depuis sa présence au premier armistice de Rethondes en 1918 jusqu’aux mots qu’il a lui-même prononcés pour précipiter le second, 22 ans plus tard, dans le salon d’un château au bord de la Loire. Un homme né dans le mystère le plus complet, dont personne n’a jamais su avec certitude d’où il venait vraiment.
Un général appelé au pouvoir suprême trois semaines avant de prononcer les mots qui ont changé le cours de la guerre. Un serviteur de Vichy arrêté et déporté par les Allemands qu’il avait aidé son pays à ne pas affronter davantage. Un prisonnier retrouvant dans un château autrichien l’homme même qu’il avait combattu politiquement cinq ans plus tôt pour continuer à s’y quereller avec lui derrière les mêmes barbelés.
Et au bout du chemin, un non-lieu silencieux et définitif qui n’a jamais vraiment refermé le débat sur ce qui s’est réellement joué ce jour-là entre Weygand et Pétain.


