Quand une enseignante enceinte a attaqué un convoi de la Gestapo — l’évasion de Raymond Aubrac

Quand une enseignante enceinte a attaqué un convoi de la Gestapo — l'évasion de Raymond Aubrac

Lyon, 21 octobre 1943 – L’impensable vient de se produire. Une femme enceinte de cinq mois, enseignante de profession, a commandé une embuscade armée contre un convoi de la Gestapo en plein cœur de la ville. Ce sauvetage, digne des plus grands romans d’espionnage, a libéré son mari, Raymond Aubrac, figure majeure de la Résistance.

Lucy Aubrac, née Lucy Bernard, agrégée d’histoire de 31 ans, mère d’un enfant de deux ans, a défié la machine de terreur installée par Klaus Barbie. Son plan, minutieusement préparé pendant des semaines, reposait sur un mensonge monumental qu’elle a osé porter en face du chef de la Gestapo lyonnaise.

Tout commence le 21 juin 1943. Ce jour-là, lors de la réunion de Caluire, Klaus Barbie en personne arrête Jean Moulin, Raymond Aubrac et plusieurs autres résistants. Jean Moulin mourra sous la torture.

Raymond, lui, est incarcéré à la prison Montluc. Lucy, qui ignore encore qu’elle est enceinte, décide immédiatement qu’elle ne le laissera pas tomber.

Elle échafaude une ruse d’une audace inouïe. Se présentant à la Gestapo sous l’identité d’une simple fiancée – et non d’une épouse – elle supplie Barbie d’autoriser un mariage en prison. Son argument : elle est enceinte et souhaite légitimer son enfant.

Barbie, par sadisme ou par aveuglement, accepte. Le mariage fictif a lieu dans les locaux de la police lyonnaise. Raymond joue le jeu.

Personne ne sait que les époux sont déjà unis depuis 1939.

Pendant ces semaines, Lucy ne se contente pas de jouer la comédie. Elle organise en secret, avec les groupes francs des Mouvements unis de la Résistance, une opération militaire. Serge Ravel, le chef des groupes francs à Lyon, lui confie une équipe de choc.

Deux tentatives précédentes échouent. Mais le 21 octobre, tout est en place.

À 18 heures, à la tombée du jour, boulevard des Hirondelles, les voitures des résistants bloquent le camion qui transfère Raymond et 13 autres prisonniers de la Gestapo vers la prison Montluc. Les gardes allemands sont neutralisés en quelques minutes. Quatorze détenus sont libres.

Lucy est dans l’une des voitures. Elle a tout orchestré, tout risqué.

La fuite commence. Le couple, traqué par une Gestapo déchaînée, passe de planque en planque avec leur fils Jean-Pierre. Lucy continue à porter son enfant.

Le 8 février 1944, un avion Lysander les évacue depuis un champ de la Drôme vers Londres. Quatre jours plus tard, le 12 février, elle donne naissance à une fille qu’elle prénomme Catherine – son nom de code de résistante.

Mais cette histoire ne s’arrête pas là. Klaus Barbie, humilié, fuit Lyon après la Libération. Recruté par les services américains, il trouve refuge en Bolivie sous le nom de Klaus Altman.

Pendant plus de trente ans, il y vit paisiblement, formant les militaires locaux à ses méthodes. C’est le couple Klarsfeld qui le débusque dans les années 1970.

En février 1983, Barbie est extradé vers la France. Le 11 mai 1987 s’ouvre à Lyon son procès pour crimes contre l’humanité – le premier du genre en France. Lucy et Raymond Aubrac sont là, témoins de ce que l’homme a fait dans les caves de l’avenue Berthelot.

Le 3 juillet 1987, Barbie est condamné à la prison à vie. Il meurt en détention le 25 septembre 1991.

Lucy Aubrac a vécu jusqu’en 2007, Raymond jusqu’en 2012. Ils reposent ensemble en Saône-et-Loire. Elle a laissé un livre, « Ils partiront dans l’ivresse », qui raconte ces neuf mois de grossesse et de résistance.

Un film de Claude Berri avec Carole Bouquet et Daniel Auteuil a porté son histoire au grand écran.

Aujourd’hui, des rues, des écoles, un lycée portent son nom. Mais l’essentiel est ailleurs. Ce 21 octobre 1943, une femme enceinte a regardé l’impossible en face et a choisi d’agir.

Elle a menti à Klaus Barbie, a organisé une embuscade, et a gagné. Son acte reste, quatre-vingts ans plus tard, l’un des plus audacieux de la Résistance française. La preuve que le courage n’a pas de sexe, et que l’amour peut être une arme de guerre.