Les Allemands Ont Encerclé 40 000 Français — Puis Ils Les Ont Salués

Les Allemands Ont Encerclé 40 000 Français — Puis Ils Les Ont Salués

Le 1er juin 1940, sur la Grand-Place de Lille, un général allemand a rendu les honneurs militaires à 40 000 soldats français qu’il venait de capturer. Ce geste, inouï dans l’histoire des guerres modernes, a scellé six jours de combat acharné où une armée encerclée a tenu tête à sept divisions allemandes et 800 chars. Aujourd’hui, des archives déclassifiées et les mémoires de Winston Churchill révèlent la portée stratégique de cet épisode oublié.

Churchill écrivit en 1949 que la défense de Lille avait immobilisé sept divisions allemandes pendant quatre journées critiques. Sans elles, ces forces auraient pu écraser le périmètre de Dunkerque. L’opération Dynamo, qui évacua 338 000 soldats alliés, doit une partie de son succès à ce sacrifice.

Pourtant, les manuels scolaires français ignorent presque totalement cette histoire.

Tout commence le 25 mai 1940. La 1ère armée française, prise en tenaille entre la mer et l’ennemi, doit reculer vers la Lys. Mais pour protéger le repli vers Dunkerque, quelqu’un doit rester en arrière.

Le général Jean-Baptiste Molinier, 60 ans, vétéran de la Grande Guerre, reçoit l’ordre de défendre Lille coûte que coûte. À ses côtés, le général Alphonse Juin, 51 ans, commande la 15e division d’infanterie motorisée. Juin porte dans son corps la cicatrice de Charleroi 1914 : un bras droit broyé, jamais totalement remis.

Il installe son poste de commandement dans les usines textiles désertées du faubourg des Postes.

Deux divisions nord-africaines complètent le dispositif : tirailleurs algériens, marocains, tunisiens appelés de l’empire colonial. Leur présence est souvent oubliée des récits. Parmi les officiers, un jeune capitaine de 37 ans, Philippe de Hauteclocque, officier d’état-major.

Rien ne le prédestine à devenir le général Leclerc. En mai 1940, il n’est qu’un officier parmi des milliers, chargé de transmettre des ordres dans une bataille perdue.

Face à eux, l’armée allemande aligne 110 000 hommes, 800 chars, sept divisions : les 4e, 5e et 7e Panzer, les 7e et 217e divisions d’infanterie. Le commandement revient au général Alfred Waeger, à la tête du 27e corps d’armée. Rapport de forces : 2 contre 1 en effectifs, 20 contre 1 en blindés.

Selon toute logique militaire, Lille doit tomber en quelques heures.

Les premiers combats éclatent le 25 mai. Les Français se replient en ordre vers un périmètre resserré : Loos, Seclin, Haubourdin, Lambersart. Chaque unité se bat de plus en plus seule, sans vue d’ensemble, avec l’ordre simple de ne pas céder le terrain.

Le 27 mai, le roi Léopold III de Belgique signe la capitulation. Le flanc gauche du dispositif s’ouvre d’un coup. Les divisions allemandes qui pressaient les Belges se retournent vers Lille.

Le 28 mai, la ville est totalement encerclée. Sept divisions referment leur étau. Molinier comprend que ses hommes sont seuls, sans renfort, sans ravitaillement.

Ce même jour, un événement rare : des soldats du 2e régiment d’infanterie capturent un général allemand, Fritz Kühne, de la 14e division. Sur lui, des documents opérationnels. La capture sème un début de désordre dans la chaîne de commandement adverse.

Ce 28 mai, le capitaine de Hauteclocque demande à son supérieur l’autorisation de tenter une percée vers le sud. Permission accordée. Il part à pied à travers un champ de seigle, évitant les convois blindés.

Quelques jours plus tard, il sera intercepté par une patrouille allemande. Il sort alors une ordonnance médicale de kinine pour un paludisme mal soigné. L’officier allemand, débordé, le croit et le relâche.

De Hauteclocque marche encore, franchit le canal de la Deûle, rejoint les lignes françaises. Un simple bout de papier a sauvé celui qui, sous le nom de Leclerc, libérera Paris en 1944.

Dans la poche de Lille, les vagues d’assaut se succèdent. Première vague : chars et infanterie testent les points faibles. Les canons antichars français de 25 et 47 mm encaissent, ripostent.

Vague repoussée. Deuxième vague : l’artillerie allemande pilonne méthodiquement les quartiers périphériques. Les civils se terrent dans les caves.

Les soldats tiennent au milieu des décombres, changeant d’abri à mesure que les immeubles s’effondrent. L’odeur de poussière de brique, de fumée grasse, de sueur séché sur des uniformes qu’on ne change plus. Les hommes reconnaissent au bruit seul la différence entre un obus qui passe et un obus qui arrive.

Troisième vague, le 29 mai, la plus dure. Les divisions blindées allemandes engagent une pression simultanée sur plusieurs points. Les combats deviennent du corps-à-corps dans les rues.

Quatrième vague, le 30 mai, la plus lourde. L’artillerie co ncentre ses tirs sur les points de résistance identifiés. Les tirailleurs nord-africains tiennent des positions que des témoignages allemands qualifieront d’au-delà de ce qu’exige la doctrine militaire.

Le 31 mai, les munitions françaises sont au seuil critique. L’artillerie à cours d’obus se tait progressivemnt. Le silience des canons, plus que le bruit du comat, dit au soldat que la fin approche.

Molinier réunit ses officiers. Juin, le bras droit toujours en écharpe, donne son a vis sans dé our : continuer à se batre sans munitions revient à sacrifier des hommes pour un symole déjà acuis. La poche a tenu six jours.

Elle a remli sa mission.

En fin de jourée, Molinier envoie un parlementaire. Contact établi avec l’état-major allemand. Négociations.

Minut approche. Les conditions se discutent point par point. Pas de rédition sans condition.

Une rédition avec les honneurs de la guerre. Un geste rarissime, que certains historiens raprocheront plus tard du Fort de Vaaux à Verdun en 1916. Minut passe.

Les comats cessent posiion par posiion. L’accord est scellé dans l’obscurité.

Le 1er juin 1940, à l’Aube, sur la Grand-Place de Lile, trois compagnies françaises en armes, sans munitions, s’alignent devant leurs officiers. Parmi elles, une compagnie de tirailleurs algériens du 13€ régiment de tirailleurs. Elle s’avance au pas dans un silience que peu d’habitants oublieront.

Face à elle, le général Alfred Waeger, entouré de son état-major. Une compagnie d’honneur allemande présente les armes. Une fanfare joue.

Les soldats allemands se figent au garde-à-vous. Dans les fenêtres encore debout, des habitants regardent ce défilé sans un mot. Certains pleurent en silience.

D’autes, plus tard, diront n’avoir rien compris sur le momant à ce curieux spectacle : des soldats vaincus marchant au pas devant l’ennemi qui les salue.

Ce n’est pas un geste de propagande orchestrée pour les caméras. Celles-ci, à cette date, filment surtout des colonnes de prisoniers humiliés, mains sur la tête. Ici, c’est aut’e chose.

Un général allemand rend en person les honneurs militaires à une armée qu’il vient de vaincre. Le bilan ne laisse place à aucune célébration : environ 180 morts dans les rangs français en six jours, des centaines de victims civiles sous les bombardements à Loos, Haubourdin, Séclin. Aucun chiffre exact des pertes allemandes n’a pu être établi avec certitude.

Mais l’honneur rendu ce matin-là ne raconte pas toute la vérité de ce qui suit. À Haubourdin, dans les heures qui entourent la rédition, des soldats allemands exécutent sans nécessité militaire un groupe de prisoniers nord-africains. L’épisode est rapporté par plusieures sources locales et reste longtemp en marge des récits officiels de la bataille.

Le salut rendu sur la Grand-Place ne s’étend pas ce jour-là à tous les hommes qui ont défendu Lile avec la même détermination. C’est aussi cela la vérité de la poche de Lile en 1940 : un geste de chevalerie d’un côté, une brutilé passée sous silience de l’aut’e, et une mémoire nationale qui choisira plus tard de ne retenir presque exclusivement que le premier.

Le général Molinier part en captivité. Il passe près de cinq ans dans les camps de prisoniers allemands. Il meurt en 1971 à 91 ans dans une discrétion presque totale.

Le général Juin, capturé lui aussi, est libéré dès 1941 sur intervention du régime de Vichy. Son bras droit brisé en 1914 puis épuisé à Lile en 1940 ne retrouversa jamais sa pleine mobilité. Il commandera pourtant le corps expédiionnaire français en Italie et deviendra maréchal de France en 1952.

Le capitain de Hauteclocque, échappé de la poche, reprend le combat en Champagn en mi-juin. Blessé, capturé une deuxième fois, il s’évade en core, rejoint sa famile en Exode, puis gagne l’Angleterre. Pour protéger les siens des représails, il adopte le nom sous lequ el l’histoir le retiendra : Leclerc.

Sous ce nom, il ent re dans Paris libéré le 25 août 1944 à la tête de la deuxième division blindée.

Le général Waeger ne connaira aucune ascension. Le 2 juin, au lendemain du défilé, Adolf Hitler lui reproche personnellement d’avoir marqué une pause dans sa progression vers Dunkerque et d’avoir rendu les honneurs à une armée vaincue. Waeger est démis de son commandement sur le champ.

Le geste qui aurait dû rester une simple note d’honneur militaire devient dans la logique du régime nazi une faute presque impardonnable. On ne salue pas un ennemi que l’on est censé mépriser.

Quant aux tirailleurs nord-africains qui ont tenu à Haubourdin et à Séclin, la plupart partent en captivité dans des camps distincts réservés aux prisonniers européens, où les conditions se révélèrent pour beaucoup plus dures encore. Leur nom, contrairement à ceux de leurs généraux, ne figure dans aucune biographie, dans aucun dictionnaire militaire. Leur part de la défense de Lille attend encore aujourd’hui son historien.

Pourquoi cette histoire a-t-elle disparu des récits que la France se raconte sur 1940 ? D’abord parce qu’elle est écrasée par la suite immédiate : l’exode de juin, l’armistice du 22 juin, quatre années d’occupation qui effacent les nuances d’une bataille perdue mais honorable. Ensuite, parce que la France de l’après-guerre a besoin d’un récit plus simple : celui de la déBacle, puis celui de la Résistance et de la Libération.

Une défense héroïque mais vaincue, saluée par l’occupant lui-même, ne correspond à aucun de ces deux récits. Elle est trop ambigue pour la mémoire nationale. Trop dérangeante aussi, puisqu’elle rappelle que le sort des tirailleurs nord-africains exécutés à Haubourdin le jour même où d’autres recevaient les honneurs n’a jamais reçu la même reconnaissance.

À Lille même, la mémoire locale n’a jamais complètement oublié. Des rues, des plaqes, des cérémoneis discrètes perpétuent chaque année le souvenir de ces six jours. Mais à l’échelle nationale, l’épisode reste une note en bas de page dans le grand récit de l’effondrement de 1940, alors qu’il aurait pu devenir un symbole aussi central que la résistance de Verdun.

Ce sont paradoxalement les archives et les mémoires du camp adverse et du camp allié qui ont le mieux conservé la trace : les rapports allemands sur la capture du général Kühne, sur la résistance jugée hors norme, sur la décision de Waeger et sa sanction immédiate par Hitler. Les mémoires de Churchill, publiées en 1949, chiffrent en jours précis le répit offert à Dunkerque par la poche de Lille. Ce sont les vainqueurs britanniques comme allemands qui ont écrit noir sur blanc ce que la France elle-même a mis des décennies à raconter à voix haute.

“Quatre journées critiques”, écrivait Churchill : sept divisions allemandes immobilisées, 338 000 hommes évacués à Dunkerque dans les jours qui suivent, grâce en partie à ce répit arraché dans les décombres de Lille. Le matin du 1er juin 1940, sur la Grand-Place, un général allemand portait la main à son képi devant des soldats vaincus. Ce geste, aussi bref qu’il fût, disait une vérité que ni la propagande de l’un ni le silence de l’autre n’ont réussi à effacer complètement.

Il existe des défaites qui forcent le respect de celui-là même qui les inflige. L’histoire ne retient pas toujours les batailles qu’on gagne. Elle retient parfois celles qu’on perd avec assez de dignité pour que l’ennemi, malgré lui, incline la tête.