Ce 25 novembre 1944, j’ai signé un ordre du jour qui allait faire pleurer des soldats endurcis. Cinq mots : « Le serment de Koufra est tenu. » Personne ne croyait que cette promesse faite dans le…

Ce 25 novembre 1944, j’ai signé un ordre du jour qui allait faire pleurer des soldats endurcis. Cinq mots : « Le serment de Koufra est tenu. » Personne ne croyait que cette promesse faite dans le...

Le 25 novembre 1944, à Strasbourg, un général français signe un ordre du jour qui va entrer dans l’histoire. Cinq mots seulement, et pourtant ils suffisent à faire pleurer des hommes qui n’avaient plus pleuré depuis des années. Une phrase venue de très loin, d’un autre temps, d’un autre combat. Une phrase qui semblait impossible à prononcer un jour.

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Mais avant d’arriver à ce matin de novembre, il a fallu traverser l’enfer. Tout commence en juin 1940, quand la France s’effondre en six semaines. Paris tombe, l’armistice est signé, et Strasbourg est annexée de fait par le Reich. Le drapeau nazi flotte sur la cathédrale dès le 19 juin.

Pour des millions de Français, c’est la fin. Pour un homme, c’est le début. Philippe de Hauteclocque a 37 ans. Officier de cavalerie, blessé, il aurait pu se résigner comme tant d’autres.

Mais il refuse. Quelques semaines après l’armistice, il rejoint Londres et se présente au général de Gaulle. Pour protéger sa famille des représailles nazies, il prend un nom de guerre : Leclerc. C’est sous ce nom qu’il va marquer l’histoire.

De Gaulle l’envoie en Afrique. En décembre 1940, Leclerc arrive à Fort-Lamy, au Tchad, avec une mission floue et des moyens dérisoires. Peu d’hommes, peu de véhicules, peu d’armes. Mais cet homme est incapable de rester immobile.

Il prépare quelque chose que ses propres supérieurs jugent à la limite de la folie : attaquer l’oasis de Koufra, perdue au milieu du désert libyen, à plus de 1 500 kilomètres de là. Koufra n’est pas un simple point sur la carte. C’est le poste le plus méridional de l’alliance italo-allemande en Afrique. Un fort aux murs de quatre mètres de haut, entouré d’armes automatiques, défendu par plusieurs centaines d’hommes et des avions.

En face, Leclerc réunit environ 350 à 400 soldats : des Européens, des méharistes, des tirailleurs camerounais et tchadiens. Une poignée d’hommes. Un seul canon de 75 millimètres. Et une promesse faite au milieu du désert : la France ne sera libre que lorsque Strasbourg sera libérée.

Les rires fusent autour de lui. On le prend pour un fou. Mais lui avance. La colonne traverse le Sahara dans des conditions terribles.

La chaleur, le sable, la soif. Les véhicules s’enlisent. Les hommes tombent d’épuisement. Et pourtant, ils continuent.

À quelques kilomètres du fort, Leclerc fait avancer son unique canon, qui tire vingt à trente obus par jour en changeant constamment de position pour tromper l’ennemi. La bataille dure plusieurs jours. Les Italiens, convaincus d’avoir affaire à une force immense, finissent par capituler. Le 1er mars 1941, Koufra est prise.

Leclerc, debout devant ses hommes épuisés, fait une annonce solennelle. Il jure de ne déposer les armes que lorsque la France sera libérée, et que Strasbourg, la ville de son enfance, aura retrouvé son drapeau. Personne n’ose le croire. Mais lui sait.

Et il va tenir parole. Quatre années passent. Leclerc et ses hommes remontent l’Afrique, débarquent en Normandie et foncent vers Paris. Le 25 août 1944, la capitale est libérée.

Mais Leclerc ne s’arrête pas. Il lance ses hommes vers l’est, coûte que coûte, malgré les ordres, malgré la fatigue, malgré les pertes. Il veut arriver à Strasbourg avant l’ennemi ne détruise tout. Les combats sont d’une violence inouïe.

Le froid, la neige, les chars. Ses hommes tombent encore. Mais ils continuent. Ils savent pourquoi ils se battent.

Ils savent ce qu’ils portent avec eux. Le 23 novembre 1944, le 2e escadron du régiment blindé des fusiliers marins atteint Strasbourg, épuisé mais debout. La ville est sur le point d’être abandonnée par les troupes allemandes qui craignent d’être encerclées. Les habitants, terrifiés depuis des années, voient arriver ces hommes hagards sur leurs chars.

Ils n’osent pas encore y croire. Puis ils voient le drapeau français hissé sur la cathédrale. Alors, les larmes coulent. Dans les rues, des gens se jettent sur les soldats, les serrent, pleurent, crient.

Leclerc, lui, ne s’attarde pas. Il écrit rapidement l’ordre du jour qui immortalisera cette journée. Le lendemain, il lit ce texte à ses hommes : « Le serment de Koufra est tenu. » Cinq mots.

Et derrière ces cinq mots, quatre ans de désert, de sang, de promesses et de mort. Ce jour-là, un homme a tenu sa parole. Un homme que tout le monde avait traité de fou. Mais la guerre n’est pas finie pour autant.

Leclerc, fidèle à son engagement, ne s’arrête pas. Il repart aussitôt vers de nouveaux combats. Il sait que la France n’est pas encore pleinement libre. Et il veut aller jusqu’au bout, jusqu’à Berlin s’il le faut.

Mais quelques mois plus tard, le destin va le rattraper d’une manière qui bouleversera tout. Le 28 novembre 1947, alors qu’il survole l’Algérie dans son avion, celui-ci s’écrase dans le désert. Il n’y a aucun survivant. Philippe de Hauteclocque, le général Leclerc, meurt à 45 ans.

Il repose désormais dans une crypte à Paris. Mais son serment, lui, est resté gravé pour toujours dans l’histoire de France. Une promesse faite dans le sable, tenue dans le froid de l’hiver alsacien, et qui incarne encore aujourd’hui ce que signifie la parole donnée.