J’ai découvert que le 6 juin 1944, pendant que les soldats américains débarquaient en Normandie, Washington avait déjà imprimé des millions de faux francs pour remplacer notre monnaie et formé des…

J'ai découvert que le 6 juin 1944, pendant que les soldats américains débarquaient en Normandie, Washington avait déjà imprimé des millions de faux francs pour remplacer notre monnaie et formé des...

Le 14 juin 1944, à Bayeux, une petite ville normande libérée depuis une semaine, des milliers de personnes se pressaient dans les rues. Une ville qui en comptait cinq mille en temps normal. Les femmes jetaient des fleurs depuis les fenêtres, les enfants agitaient des drapeaux tricolores sortis de cachettes où on les avait conservés pendant quatre ans, au risque d’une arrestation. Des hommes qui n’avaient pas pleuré depuis des années pleuraient sans honte.

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Au milieu de cette foule, un homme grand et droit descendait de sa voiture, les bras légèrement écartés, comme s’il portait quelque chose d’invisible et d’immense. Il prononça un discours bref, quelques minutes à peine. « La France est là, la France est debout, la France est libre et entend le rester. » Les ovations qui l’accueillirent valurent un plébiscite.

Personne à Washington n’avait prévu cette scène. Pour comprendre ce qui s’était joué à Bayeux ce jour-là, il fallait remonter à 1940. À la haine que Franklin D. Roosevelt, président des États-Unis, éprouvait à l’égard de Charles de Gaulle depuis presque le premier jour.

Ce n’était pas un mot trop fort. Les archives diplomatiques américaines, les témoignages de l’époque, les mémoires des acteurs le confirment tous : Roosevelt ne supportait pas de Gaulle. Il le voyait comme un militaire arrogant, un aspirant dictateur, un homme qui se prenait pour Jeanne d’Arc et Napoléon réunis. Il l’appelait en privé « la prima donna ».

Il le traitait avec un mépris à peine dissimulé à chacune de leurs rencontres. Il essayait systématiquement de lui trouver des remplaçants : l’amiral Darlan d’abord, homme de Vichy que les Américains côtoyèrent jusqu’à son assassinat en décembre 1942, puis le général Giraud, puis même le vieux politicien Édouard Herriot. Le but était simple : faire de de Gaulle un personnage inutile, un général sans légitimité que les Alliés pourraient ignorer une fois la France libérée. À Casablanca, en janvier 1943, Roosevelt avait organisé une poignée de main glaciale entre Giraud et de Gaulle devant les photographes.

Une mise en scène destinée à montrer que de Gaulle n’était qu’un parmi plusieurs. Interchangeable. Remplaçable. Pourquoi cette haine ?

En partie parce que de Gaulle était effectivement difficile. Exigeant, intransigeant, impossible à manœuvrer. Mais surtout parce que les ambitions américaines pour l’après-guerre ne s’accommodaient pas d’un chef français fort et indépendant. Roosevelt voulait un ordre mondial nouveau dominé par les États-Unis, l’Union soviétique, la Grande-Bretagne et la Chine.

Dans cet ordre, la France était une puissance de second rang qui avait sombré en 1940 et ne méritait pas d’être traitée en grande nation. Un de Gaulle faible — ou mieux encore, pas de de Gaulle du tout — voilà ce qui arrangeait Washington. C’est dans ce contexte qu’a été conçu l’AMGOT, l’Allied Military Government of Occupied Territories. D’abord déployé avec succès en Italie après le débarquement en Sicile en juillet 1943, ce système consistait à placer un pays libéré sous administration directe des officiers militaires alliés, principalement américains.

À Naples, à Rome, en Sicile, les officiers de l’AMGOT avaient pris le contrôle des administrations locales, des communications, des transports, de la justice. La monnaie avait été remplacée par des billets imprimés aux États-Unis, les AM-lire, qui avaient déclenché une inflation dévastatrice et une perte de valeur brutale de la monnaie italienne au profit du dollar. L’Italie avait été traitée comme un pays vaincu, pas libéré. Et à partir de 1943, le plan était de faire exactement la même chose en France.

Plusieurs centaines d’officiers américains avaient été formés dans des universités américaines — Yale, en Virginie, à Charlottesville — à l’administration civile de la France. Ils avaient appris le fonctionnement des préfectures, des tribunaux, des réseaux de transport français. Ils avaient reçu des manuels en français. Et entre février et mai 1944, le Bureau of Engraving and Printing de Washington, l’imprimerie qui fabrique normalement les dollars, avait produit des millions de billets libellés en francs français.

Ces billets portaient la devise « Liberté, Égalité, Fraternité », mais ils ne mentionnaient aucune autorité française et aucune maîtrise. Leur graphisme et leur couleur rappelaient ceux du dollar. Ils avaient été conçus pour avoir cours forcé en France dès le débarquement, remplaçant progressivement la monnaie existante. Ce n’était pas une monnaie française.

C’était une monnaie de tutelle. Roosevelt n’en avait même pas informé de Gaulle. Il avait simplement décidé que ça se ferait. Et quand Jean Monnet, le négociateur français à Washington, avait été mis devant le fait accompli et avait émis quelques réserves timides, Roosevelt avait présenté ça comme un accord franco-américain.

Ce mensonge-là, de Gaulle ne l’oublierait jamais. Le 4 juin 1944, deux jours avant le débarquement, de Gaulle reçut à Alger un message de Churchill lui demandant de venir d’urgence à Londres. Il traversa la Méditerranée, arriva en Angleterre et découvrit à ce moment-là seulement les détails complets du plan Overlord. Personne n’avait jugé bon de l’informer avant.

La France avait été exclue du débarquement sur son propre sol. Le plan du 6 juin avait été préparé sans les Français libres. Les forces françaises du général Kieffer, un bataillon de 177 hommes, avaient bien débarqué sur la plage de Sword, mais à titre symbolique, presque toléré. Le reste était américain, britannique, canadien.

Et dans les instructions données aux troupes alliées, Eisenhower avait reçu le pouvoir de nommer lui-même les administrateurs civils pour les zones françaises libérées. Ce qui signifiait concrètement que, le lendemain du débarquement, des officiers américains allaient prendre le contrôle des préfectures et des centres français. Les billets imprimés à Washington allaient remplacer les francs. Et la France libérée de l’Allemagne allait se retrouver sous tutelle américaine, sans que ses citoyens aient eu leur mot à dire, sans que son gouvernement ait été consulté, sans que sa souveraineté soit respectée.

De Gaulle découvrit cela le 4 juin. Il avait 48 heures pour réagir. Ce qu’il fit dans ces 48 heures révèle tout ce qu’il était. Il refusa de prononcer le discours que les Alliés lui avaient tout préparé pour s’adresser aux Français le 6 juin — un discours qui aurait implicitement légitimé l’autorité américaine sur le territoire français.

Il prépara son propre discours, qu’il prononça sur la BBC l’après-midi du 6 juin, plusieurs heures après Eisenhower, pour que les Français comprennent qu’il existait une autre voix, une autre légitimité. Il demanda l’autorisation de se rendre sur le sol français le plus vite possible. Il nomma en secret des commissaires de la République qui seraient prêts à s’installer dans les préfectures normandes dès la libération des premières villes. Churchill, furieux de l’attitude de de Gaulle en ces journées tendues, envisagea sérieusement de le faire expulser d’Angleterre.

Mais il ne le fit pas. Le 14 juin 1944, de Gaulle mit le pied sur le sol normand pour la première fois depuis quatre ans. Il arriva à Bayeux. Ce qui se passa là, personne ne l’avait anticipé.

La foule était dans la rue. Des milliers de personnes, pas des centaines. Des femmes jetaient des fleurs depuis les fenêtres. Des enfants agitaient des drapeaux tricolores.

Des hommes pleuraient sans honte. Roosevelt avait prédit que de Gaulle s’effondrerait en France, que la population ne le reconnaîtrait pas. Ce qu’Eisenhower voyait dans les dépêches de Bayeux ce 14 juin lui donnait une image radicalement différente. De Gaulle descendit de sa voiture et marcha au milieu de la foule.

Il prononça un discours bref. Les ovations qui l’accueillirent valurent un plébiscite. Aucun agent de l’AMGOT, aucun officier américain n’aurait pu produire une scène pareille. Et puis il installa son commissaire de la République, François Coulet, à la préfecture de Bayeux.

Un fonctionnaire français nommé par le gouvernement français, représentant la France légitime. Quand les officiers de l’AMGOT arrivèrent pour prendre leurs fonctions, ils trouvèrent la préfecture déjà occupée. La table était déjà prise. Roosevelt apprit la nouvelle à Washington avec rage.

Il avait prédit que de Gaulle s’effondrerait, que la population ne le reconnaîtrait pas, que cette légitimité autoproclamée fondrait au contact de la réalité. Les images de Bayeux le contredisaient avec une brutalité qu’il ne pouvait pas ignorer. Ces milliers de Français dans les rues, ces larmes, ces cris — ce n’était pas de la mise en scène. C’était le peuple français qui reconnaissait son gouvernement légitime.

Eisenhower, homme pragmatique qui n’avait pas la rancune personnelle de Roosevelt envers de Gaulle, comprenait que travailler avec les autorités françaises existantes était infiniment plus simple que d’administrer un pays hostile avec des officiers qui n’en connaissaient pas le terrain. Dans les jours qui suivirent, les préfets de Vichy furent remplacés les uns après les autres par des commissaires de la République nommés par Michel Debré, futur Premier ministre. Ce travail préparé des mois à l’avance se déroula à une vitesse qui prit les officiers de l’AMGOT par surprise. Il n’y avait rien à administrer.

Les Français l’avaient déjà fait eux-mêmes. Les agents formés à Yale et à Charlottesville errèrent, selon les mots d’un historien, comme des âmes en peine. Ils n’avaient pas de rôle. La France avait déjà un gouvernement.

Roosevelt fit une dernière tentative en juillet 1944. De Gaulle fut invité à Washington. Une invitation pressante qui ressemblait à une convocation. Roosevelt le reçut à la Maison Blanche.

La rencontre fut froide, courtoise en surface, tendue en dessous. Roosevelt joua de son charme habituel. De Gaulle n’était pas dupe. Il était venu à Washington pour une seule raison : s’assurer que les Américains finiraient par reconnaître formellement le gouvernement provisoire de la République française.

Pas pour demander la permission. Pour constater que la réalité du terrain avait déjà tranché la question. Cinq jours après la rencontre, le 13 juillet 1944, un communiqué américain reconnaissait que le Comité français de libération nationale, le GPRF, était qualifié pour assurer l’administration de la France. Une formulation prudente qui évitait les grands mots.

Mais dans les faits, c’était la fin de l’AMGOT. Les billets imprimés à Washington ne circuleraient pas. Les officiers formés à Yale rentreraient chez eux sans avoir jamais gouverné une préfecture française. Et Roosevelt, qui avait tout fait pour empêcher de Gaulle d’être ce qu’il était, avait perdu.

Le 25 août 1944, Paris fut libéré par la 2e division blindée du général Leclerc. De Gaulle imposa à Eisenhower que ce soit une unité française, et non américaine, qui entre en premier dans la capitale. Eisenhower accepta, une fois de plus pragmatique. Le lendemain, de Gaulle descendit les Champs-Élysées à pied dans une foule de deux millions de personnes.

Les Alliés tiraient encore sur la ville depuis certains toits. Des snipers allemands étaient encore actifs. De Gaulle marchait droit, sans se courber, sans accélérer le pas, comme si les balles ne le concernaient pas. Le 23 octobre 1944, les États-Unis reconnurent officiellement le gouvernement provisoire de la République française.

Quatre ans après l’appel du 18 juin, trois mois après Bayeux, deux mois après Paris, la France était de nouveau souveraine. De Gaulle n’avait pas dit non à l’AMGOT avec des mots dans un bureau. Il l’avait dit avec des actes, avec une vitesse d’exécution que personne n’avait anticipée, avec une connaissance parfaite de ce que les Français ressentaient et de ce qu’ils allaient faire s’ils avaient le choix. Il avait dit non sans armée, sans territoire au départ, sans soutien diplomatique officiel.

Et il avait gagné en dix jours, entre le 4 et le 14 juin 1944. Une bataille que personne à Washington n’avait prévu de perdre. Plus tard, devenu président de la République, de Gaulle refuserait chaque année de participer aux commémorations officielles du 6 juin. Ses conseillers insistaient, lui rappelaient l’importance symbolique de la cérémonie, les relations franco-américaines.

De Gaulle les écoutait avec cette patience qu’il avait pour les choses qu’il avait déjà décidées. Il répondait — comme l’a rapporté son aide dans ses mémoires — que le débarquement du 6 juin était l’affaire des Anglo-Saxons dont la France avait été exclue, que les Américains étaient venus décidés à s’installer en France comme en pays conquis, comme ils l’avaient fait en Italie, qu’ils avaient préparé leur AMGOT, imprimé leur fausse monnaie, formé leurs officiers pour gouverner les préfectures françaises. Il n’avait aucune raison de célébrer un débarquement qui était le prélude à une seconde occupation du pays. Une occupation qu’il avait lui-même empêchée, seul contre tous.

Ce qu’il ne disait pas explicitement, mais que tout le monde comprenait : la France n’avait pas seulement été libérée de l’Allemagne en 1944. Elle avait aussi été libérée d’une tutelle américaine que très peu de gens connaissaient, et que de Gaulle avait combattue avec exactement la même obstination qu’il avait mise à combattre Vichy et les nazis. Pour lui, la souveraineté de la France n’était pas négociable. Ni face à l’ennemi, ni face aux alliés, ni face aux grandes puissances qui estimaient que l’ordre du monde après-guerre était leur affaire et non celle des Français.

Ce style de gouvernement, ce refus absolu de laisser une puissance étrangère, quelle qu’elle soit, décider à la place de la France, allait définir toute la politique gaullienne pour les deux décennies suivantes. Le retrait de l’OTAN en 1966, la force de frappe nucléaire française développée indépendamment des Américains, le discours de Phnom Penh en 1966 contre la guerre du Vietnam, la politique de la chaise vide à Bruxelles pour défendre les intérêts agricoles français, la demande de remboursement en or des excédents de dollars détenus par la France pour contester la suprématie monétaire américaine. Chacun de ces actes avait ses racines dans les dix jours de juin 1944, quand de Gaulle avait compris que la souveraineté ne se préserve pas en demandant poliment. Elle se prend.

Elle s’impose. Elle se tient contre vents et marées, y compris contre ceux qui rendaient la libération possible militairement. Roosevelt était mort en avril 1945 sans avoir jamais tout à fait pardonné à de Gaulle d’avoir eu raison contre lui. Et de Gaulle avait continué longtemps après à gouverner la France avec exactement la même conviction qu’il avait apportée à Bayeux en juin 1944.

Il y a dans cette histoire quelque chose que les manuels d’histoire mentionnent rarement. On parle du débarquement de Normandie comme d’une libération. C’en était une, militairement indubitablement. Les soldats morts sur les plages de Sword, d’Omaha, d’Utah ont payé de leur vie quelque chose d’immense et de réel.

Mais politiquement, derrière les images de soldats qui avancent sur les plages, se jouait une autre bataille, plus silencieuse, plus souterraine, sur la question de savoir qui allait gouverner la France après. Et cette bataille-là, de Gaulle l’avait gagnée seul, avec une stratégie que peu de gens avaient comprise sur le moment. La reconnaissance américaine du 23 octobre 1944 n’était pas un cadeau. C’était une capitulation tranquille habillée en communiqué diplomatique.

Roosevelt avait joué toutes ses cartes : Giraud, Darlan, Herriot, l’AMGOT, les billets imprimés à Washington, l’exclusion de de Gaulle du débarquement. Et il avait perdu sur tous les tableaux, parce qu’en face de lui, il y avait un homme qui n’avait pas l’ombre d’un doute sur ce qu’il représentait et sur ce que la France ne pouvait pas accepter. De Gaulle n’avait pas demandé la permission. Il ne l’avait jamais demandée.

Pas à Londres en 1940 quand tout le monde capitulait autour de lui et que Churchill lui-même hésitait à le soutenir trop ouvertement. Pas à Alger en 1943 quand les Américains finançaient ses rivaux et cherchaient à le marginaliser. Pas à Bayeux le 14 juin 1944 quand il installait ses préfets sous le nez des officiers de l’AMGOT.

Pas à Washington en juillet, quand il s’était assis en face de Roosevelt sans rien demander, ne souhaitant pas paraître demander une sorte d’investiture, certain que la réalité du terrain avait déjà parlé à sa place.