Le 28 novembre 1941, dans la chancellerie du Reich à Berlin, un homme venu de Jérusalem, via Rome, traverse lentement les couloirs du pouvoir absolu. Il s’appelle Hadj Amina el-Husseini, grand moufti de Jérusalem, la plus haute autorité religieuse sunnite de Palestine. Il est venu proposer une alliance à celui qu’il croit être l’ennemi naturel de son propre ennemi. Une conviction simple le porte: l’ennemi de mon ennemi est mon allié.

. De l’autre côté de la pièce, Adolf Hitler écoute, répond évasivement sur une déclaration publique de soutien aux Arabes, ne signe rien. Mais le moufti repart avec un bureau à Berlin, un financement mensuel conséquent documenté par les services britanniques, et une liberté d’action dont le régime attend qu’il l’utilise. Il va l’utiliser pleinement.
Dès 1942, sa voix résonne sur les ondes de Radio Berlin, diffusée en arabe vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Des messages calibrés: dénonciation du colonialisme britannique et français, appels au soulèvement, et une rhétorique religieuse intégrée pour donner une légitimité que les officiers SS ne peuvent pas revendiquer eux-mêmes. Le régime tient en coulisse un langage absolument contradictoire: dans les documents internes, les Arabes sont classés parmi les races inférieures, mais dans la propagande, ils sont des frères de lutte contre un ennemi commun. La propagande n’a pas de cohérence morale, elle a des objectifs, et les objectifs sont précis.
Mais son rôle ne s’arrête pas là. En 1943, le grand moufti s’implique activement dans le recrutement de la 13e division de montagne SS, connue sous le nom de division Anchard, composée majoritairement de Bosniaques musulmans. Le problème idéologique est évident:les Bosniaques, classés parmi les Slaves, sont considérés comme inférieurs parla théorie raciale nazie. Himler contourne l’obstacle par une acrobatie bureaucratique: les voilà rebaptisés descendants de Croates de sang pur, donc acceptables.
La bureaucratie raciale plie quand les besoins militaires l’exigent. Le moufti visite les recrues, prononce des discours religieux légitimant l’enrôlement. Des mosquées de campagne suivent la division, des rations halalles sont prévues. Ce n’est pas du respect, c’est de l’instrumentalisation pure.
Et la question qui dérange: jusqu’où l’homme s’en accommodait-il ? Ce dossier ne se limite pas à un homme. Il s’étend à des milliers d’autres, perdus dans les limbes de l’histoire. Dans les camps de prisonniers de guerre en Libye, en 1942, des soldats des troupes coloniales françaises, Algériens, Marocains, Tunisiens, capturés après les avancées de l’Africa Corps, attendent derrière les barbelés, dans une chaleur écrasante.
Leur traitement diffère de celui réservé aux prisonniers européens. Une ambiguïté particulière que les Allemands apprennent rapidement à exploiter. C’est là qu’arrivent les officiers de recrutement, souvent arabes, parfois accompagnés d’officiers allemands. Leur message est d’une simplicité redoutable:l’Allemagne ne les considère pas comme des ennemis.
Leurs vrais ennemis sont à Paris et à Londres. Rejoindre la Légion arabe libre, c’est recevoir une solde, des vêtements, de la nourriture correcte. Rester, c’est continuer à attendre dans des conditions qui s’aggravent sans cesse. Ce n’est pas un choix libre, mais c’est présenté comme un choix.
Les estimations varient:6 000 à 10 000 hommes selon les archives britanniques, des chiffres allemands parfois gonflés par la propagande. Ces unités ne seront pas des combattants d’élite, elles seront déployées principalement en Grèce et dans les Balkans, leur rôle opérationnel limité. Mais leur rôle symbolique pour Berlin est immense:la preuve vivante que le Reich peut rallier le monde musulman à sa cause. Et puis il y a ces hommes, dont l’histoire n’a retenu ni les noms, ni les visages.
Les interrogatoires britanniques d’après-guerre, ces documents de renseignement militaire conçus pour extraire des informations opérationnelles, ne sont pas des confessions. On n’y apprend pas ce qu’ils pensaient vraiment, seulement ce qu’ils voulaient bien dire à leur interrogateur dans une position de totale vulnérabilité. Pourtant, dans ces fragments, une chose revient assez constamment:une haine du colonialisme français et britannique qui précédait de loin tout contact avec l’Allemagne nazie. Certains venaient de régions où des révoltes avaient été écrasées dans le sang, comme le Rif marocain ou le Constantinois algérien.
Certains avaient des pères ou des oncles qui avaient combattu pour la France pendant la Première Guerre mondiale et qui étaient rentrés sans droits supplémentaires, sans reconnaissance, sans rien. La promesse coloniale, celle qui disait «battez-vous pour nous et vous serez traités en égaux», avait déjà été faite et rompue une fois. Et c’est là que le tableau se complique. Ces hommes ont servi sous autorité nazie.
C’est un fait. C’est de la collaboration. Mais la raison de ce service, la contrainte du camp, la solde, une conviction anticoloniale sincère ou un mélange des trois, variait d’un homme à l’autre. Ce n’était presque jamais de l’idéologie nazie.
C’était quelque chose de plus vieux, de plus profond, et d’autant plus douloureux à regarder:des hommes que leurs propres empires avaient mis dans une position où l’ennemi de leur colonisateur pouvait leur sembler, au moins un moment, au moins une alternative. Un rapport d’interrogatoire britannique daté de 1944, concernant un homme capturé dans le nord de la Grèce, contient une phrase que je n’ai jamais oubliée depuis que je l’ai lue. L’interrogateur demande pourquoi il a rejoint la Légion. La réponse consignée est courte:«Il ne savait pas exactement pourquoi il se battait, mais il savait très clairement contre quoi il s’était battu toute sa vie.
» L’interrogateur inscrit la réponse sans commentaire, et le dossier s’arrête là. Il y a aussi Bagdad, avril 1941. Un nationaliste irakien, Rachid Ali el-Gailani, prend le pouvoir par un coup d’État soutenu logistiquement par Berlin et Rome. Son régime tient trente jours avant d’être écrasé par une contre-offensive britannique venue de Transjordanie et d’Inde.
Et dans les jours qui suivent l’effondrement, les 1er et 2 juin 1941, une violence de masse éclate contre la communauté juive de Bagdad, une communauté présente depuis vingt-six siècles, depuis l’exil babylonien. On appelle ça le Farhoud, un mot arabe qui désigne un déchaînement violent. Des centaines de morts selon les estimations les plus conservatrices, des milliers de blessés, des maisons et des commerces pillés ou incendiés. Un événement qui ne figure presque jamais dans les grands récits de cette période, trop lié au contexte colonial et nationaliste arabe pour être assimilé simplement à la persécution nazie en Europe, trop violent et trop ciblé pour être réduit à une explosion spontanée sans lien avec la propagande pronazi qui avait saturé Bagdad pendant des mois.
Encore un silence. Encore une histoire trop encombrante pour trop de camps à la fois. L’après-guerre a produit des tribunaux. Nuremberg, Tokyo, et une architecture juridique internationale entièrement nouvelle, avec la notion même de crime contre l’humanité.
Mais il a aussi produit, en parallèle, un nombre considérable d’arrangements silencieux. Le grand moufti est arrêté en France en mai 1945. Il est placé en résidence surveillée dans la banlieue parisienne, pas en prison. Il s’échappe en mai 1946, déguisé, avec un faux passeport syrien, selon certaines sources.
Il rejoint l’Égypte puis la Palestine, où il reprend une activité politique. Personne ne le cherche sérieusement. Les archives diplomatiques britanniques déclassifiées dans les années 80 donnent la réponse:un procès public d’el-Husseini devant un tribunal international aurait risqué de le transformer en martyre dans le monde arabe, à un moment où la Palestine était en ébullition et où l’Empire britannique sentait le sol se dérober sous ses pieds. La décision politique a prévalu.
Elle prévaut presque toujours. Pour chaque responsable jugé publiquement, il y en avait plusieurs dizaines dont le dossier avait été refermé, classé, transmis à une administration qui n’avait ni le temps ni l’intérêt de l’ouvrir. Les empires qui sortaient de la guerre avaient besoin de leur territoire, de leurs ressources, de leurs sujets. Ouvrir tous les dossiers de collaboration coloniale aurait été une entreprise politiquement suicidaire.
Alors, on ne les a pas rouvert. Du côté des États arabes nouvellement indépendants, le traitement de ce passé a rarement pris la forme d’un examen honnête. En Égypte, el-Husseini est reçu avec des égards. Dans certains cercles nationalistes palestiniens, sa résistance anticoloniale est mise en avant, ses années berlinoises minimisées ou réinterprétées.
Ce n’est que progressivement, à partir des années 90, que des voix arabes ont commencé à traiter ce chapitre avec la complexité qu’il méritait. Il est mort en 1974 à Beyrouth, sans procès, sans contre-rendu public, avec une conviction intacte d’avoir eu raison. Ce que ce dossier laisse derrière lui, une fois qu’on a fermé les derniers rapports et rangé les photocopies d’archives, ce n’est pas une conclusion propre. C’est une série de questions que l’histoire officielle a préféré ne pas poser.
Qu’est-ce qu’on appelle collaboration, quand le pays qu’on est censé trahir vous occupait depuis des générations et ne vous avait jamais accordé les droits qu’il accordait à ses propres citoyens ? Qu’est-ce que la loyauté signifie pour un tirailleur algérien recruté de force, envoyé mourir dans un désert pour un empire qui ne le reconnaissait pas comme son égal ? Ces questions ne sont pas des excuses. Elles ne blanchissent rien de ce qui a été fait.
Pas le recrutement SS, pas la propagande, pas le Farhoud, pas les demandes d’el-Husseini aux autorités hongroises pour bloquer l’immigration d’enfants juifs vers la Palestine. Ces faits restent ce qu’ils sont. Mais l’histoire ne se lit pas honnêtement si on refuse de regarder le sol sur lequel elle s’est bâtie. Le colonialisme a créé des conditions.
La guerre a exploité ces conditions avec une efficacité froide et méthodique. Des hommes ont fait de mauvais choix à partir de situations injustes, dans un monde qui ne leur avait pour la plupart jamais vraiment offert de bons choix. Cette phrase n’est pas une absolution, c’est une description. Et la différence entre les deux est précisément ce que l’histoire superficielle n’arrive pas à tenir.
Ce qui me trouble encore, après des mois passés sur ce dossier, ce n’est pas tant ce que ces hommes ont fait, que ce que nous avons collectivement décidé d’en faire après. Le silence n’est pas neutre. Il prend position. Il dit:«Cette histoire est trop compliquée pour être racontée, trop dangereuse pour être nommée, trop inconfortable pour trouver sa place dans les récits que nous voulons transmettre à nos enfants.
» Mais les archives, elles, ne font pas ce choix-là. Elles restent là, dans leurs boîtes en carton acide, dans les salles de lecture à Fribourg, à Kew et à Vincennes, avec leurs tampons de déclassification et leurs feuillets jaunis. Et elles attendent que quelqu’un décide que la vérité complexe vaut mieux que le silence confortable. C’est pour ça que je fais ces vidéos.
Si cela a changé votre vision de la guerre, même légèrement, c’est pour ça que je fais ces vidéos.


