J’ai vu mon époux serrer la main de celui qui venait de m’humilier devant toute la famille, et personne n’a rien dit. Il savait que mon beau-père m’avait traité de « fardeau » et de « croix la…

J'ai vu mon époux serrer la main de celui qui venait de m'humilier devant toute la famille, et personne n'a rien dit. Il savait que mon beau-père m'avait traité de « fardeau » et de « croix la...

Le 4 juin 1944, à deux jours du débarquement en Normandie, Winston Churchill avait convoqué Charles de Gaulle dans un wagon de train qui roulait vers Portsmouth. Pas un bureau, pas une salle de conférence. Un wagon, pour pouvoir bouger, s’éloigner, donner l’illusion d’une conversation en mouvement. Churchill voulait contrôler l’espace.

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Il oubliait une chose : de Gaulle ne se laissait jamais contrôler par l’espace. Cela faisait quatre ans que ces deux hommes se détestaient en se respectant, et se respectaient en se détestant. Tout avait commencé en juin 1940, quand la France venait de s’effondrer en six semaines. Le gouvernement légal avait signé l’armistice.

Des millions de Français fuyaient sur les routes. Et un général de brigade à titre temporaire, inconnu du grand public, était arrivé à Londres avec pour tout bagage une conviction : la France n’avait pas perdu la guerre, elle avait perdu une bataille. Ce général, c’était de Gaulle. Sans armée, sans mandat, sans argent.

Il n’avait que Churchill et les studios de la BBC. Et dès leur première rencontre, Churchill, selon plusieurs témoins présents ce soir-là, l’avait regardé et avait dit : « Voilà le connétable de France. » Un titre médiéval, un hommage, et peut-être une façon d’annoncer une relation qui allait ressembler à une guerre fratricide. Churchill avait besoin de de Gaulle pour incarner la France libre, pour prouver au monde, surtout aux Américains, que la France n’était pas morte.

De Gaulle avait besoin de Churchill pour la BBC, pour les bases, pour les financements, pour survivre concrètement. Ils étaient condamnés l’un à l’autre, et aucun des deux n’avait jamais accepté cette condition. En janvier 1943, à la conférence de Casablanca, Lord Moran, le médecin personnel de Churchill, avait noté dans son journal une conversation après une réunion avec de Gaulle. Churchill était exaspéré.

Il avait dit quelque chose comme : « Son pays a abandonné la lutte. Lui-même n’est qu’un réfugié, et si nous lui retirons notre appui, c’est un homme fini. Et regardez-le. On croirait Staline avec deux cents divisions.

»

C’est à cette époque, dans les couloirs de la conférence, que la phrase avait commencé à circuler. Pas encore sous sa forme définitive, mais l’idée était là. Churchill parlant de de Gaulle, Churchill parlant de la croix de Lorraine, l’emblème adopté par les Forces françaises libres en juillet 1940 pour s’opposer symboliquement à la croix gammée. D’après plusieurs sources britanniques, Churchill aurait dit à ses collaborateurs que, de toutes les croix qu’il avait portées pendant la guerre, la plus lourde avait été la croix de Lorraine.

Mais cette phrase, tout le monde la cite légèrement différemment, et personne ne sait avec certitude quand elle a été prononcée, dans quel contexte, avec quelle intonation. Ce que l’on sait, c’est ce qu’elle dissimule. Et pour comprendre cela, il faut revenir à ce wagon du 4 juin 1944. L’opération Overlord était prête.

Des milliers de navires attendaient dans les ports du sud de l’Angleterre. Des centaines de milliers de soldats étaient embarqués. La météo était mauvaise, Eisenhower avait retardé le jour J, et Churchill avait fait venir de Gaulle d’Alger. Pas pour lui demander son avis.

Pour l’informer. Churchill annonça le débarquement imminent. Il expliqua qu’il n’avait pas pu l’informer plus tôt pour des raisons de sécurité. Et puis, au détour de la conversation, la vérité apparut : les Alliés n’avaient pas prévu d’associer officiellement la France à l’opération.

Ni le gouvernement provisoire, ni de Gaulle lui-même. Les Américains voulaient administrer la France libérée eux-mêmes, via le commandement militaire d’Eisenhower. Le gouvernement provisoire que de Gaulle avait proclamé le 3 juin depuis Alger n’était pas reconnu. Et il y avait la monnaie.

Les Américains avaient imprimé des francs spéciaux pour le territoire français libéré, sans aucun signe du gouvernement de de Gaulle, émis par le commandement allié. Pour de Gaulle, c’était une insulte d’une gravité difficile à comprendre aujourd’hui. Faire circuler une monnaie sur le territoire français sans l’autorisation du gouvernement français légitime, c’était traiter la France comme un pays occupé, pas comme un pays allié. De Gaulle entra dans une colère que Churchill, de son propre aveu, n’avait que rarement vue chez un interlocuteur.

Pas une colère bruyante. Une colère froide, précise, verticale. Il dit que la France n’était pas un paillasson, que Churchill l’avait convoqué comme un châtelain sonne son maître d’hôtel, et que si les Alliés entendaient libérer la France de l’occupation allemande pour la soumettre immédiatement à une occupation anglo-américaine, ils se trompaient sur la nature de la France et sur la nature de de Gaulle. Les mots qui suivirent ne sont pas dans les mémoires officielles.

Certaines choses ne s’écrivent pas dans les mémoires officielles. Il paraît que Churchill menaça d’interdire à de Gaulle de regagner Alger. De Gaulle répondit qu’il était parfaitement capable de rentrer sans autorisation britannique. Et puis, à un moment, Churchill dit quelque chose que plusieurs témoins ont rapporté de façon convergente.

Il dit qu’il avait défendu de Gaulle pendant quatre ans, qu’il avait convaincu Roosevelt de le tolérer quand Roosevelt voulait s’en débarrasser, qu’il avait mis en jeu sa propre crédibilité politique pour maintenir la France libre en vie, et que la gratitude de de Gaulle pour tout cela ressemblait beaucoup à ce qu’il avait toujours su : de toutes les croix qu’il avait portées pendant cette guerre, la plus difficile à porter n’avait pas été imposée par Hitler. Il faut s’arrêter sur ce mot : gratitude. De Gaulle ne l’a jamais prononcé en public, du moins pas envers Churchill personnellement, pas avant 1958, pas avant la mort de Churchill en 1965. Parce que pour de Gaulle, exprimer de la gratitude à la Grande-Bretagne aurait signifié admettre que la France avait été, à un moment donné, dépendante d’une puissance étrangère.

Et cela, il ne pouvait pas l’admettre. Ce n’était pas de l’ingratitude. C’était une vision de la France qui excluait par définition la dépendance. La France ne devait rien à personne.

Elle avait combattu, résisté, et s’était libérée elle-même, avec le concours des Alliés, mais sous sa propre autorité et selon sa propre volonté. Churchill comprenait cette logique. Il ne l’acceptait pas, mais il la comprenait. La phrase telle qu’elle circule, « De toutes les croix que j’ai portées, la plus lourde a été la croix de Lorraine », est une formulation polie d’une réalité beaucoup plus dure.

C’est la version de salon d’une accusation intime. Et surtout, c’est une phrase qui a le génie de fonctionner dans les deux sens. Elle insulte de Gaulle tout en lui rendant hommage. Elle dit qu’il est insupportable et en même temps qu’il est irremplaçable.

On ne se débarrasse pas d’une croix qu’on porte volontairement. De Gaulle refusa de plier. Il refusa de prononcer le discours préparé par les Alliés, un discours qui ne mentionnait ni le gouvernement provisoire ni lui-même. Il refusa d’envoyer les cent vingt officiers de liaison français que les Américains réclamaient pour accompagner les troupes sur les plages normandes.

Churchill, au paroxysme de sa rage, commença à rédiger une lettre. Une lettre à de Gaulle. Elle existe encore, conservée aux archives nationales britanniques, avec une annotation au crayon bleu : « Non envoyé ». Dans cette lettre, Churchill écrivait qu’il avait essayé à maintes reprises, pendant quatre ans, d’établir une base raisonnable pour une camaraderie amicale, que cet espoir n’avait plus lieu d’être, et qu’il ferait savoir au monde à la première occasion que la personnalité du général de Gaulle était le seul et principal obstacle entre les grandes démocraties de l’Ouest et le peuple de France.

Il n’a pas envoyé la lettre. Le lendemain matin, le 5 juin 1944, de Gaulle accepta un compromis partiel. Il prononcerait un discours, mais son propre discours, pas celui des Alliés. Vingt officiers de liaison français rejoindraient les troupes alliées, sur les cent vingt demandés.

C’était une capitulation en termes militaires. C’était une victoire en termes gaulliens, parce que de Gaulle avait obtenu que la France soit présente, ne serait-ce qu’à travers vingt hommes et une voix sur la BBC, sur les plages de Normandie le 6 juin 1944. Et Churchill n’a pas envoyé la lettre. C’est peut-être le moment le plus révélateur de cette relation impossible.

L’homme qui avait dit que de Gaulle était sa croix la plus lourde, l’homme qui avait menacé de le détruire publiquement, qui avait la preuve écrite de sa propre colère sous la main, a choisi de ne pas appuyer sur la gâchette. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il savait au fond que de Gaulle avait raison, que traiter la France comme un territoire à administrer sans consulter son gouvernement légitime était une insulte à la France et aux Français. Peut-être parce qu’il comprenait que détruire de Gaulle à quarante-huit heures du débarquement serait une erreur dont personne ne se remettrait.

Ou peut-être simplement parce qu’après quatre ans à se battre contre de Gaulle et grâce à de Gaulle en même temps, il y avait quelque chose qui ressemblait, même sans le dire, à du respect. Le 11 novembre 1944, cinq mois après le débarquement, Churchill arriva à Paris. De Gaulle l’attendit à l’aéroport et le conduisit à pied sur les Champs-Élysées sous les acclamations de centaines de milliers de Parisiens. Harold Nicolson, député britannique présent ce jour-là, écrivit dans son journal qu’Anthony Eden lui avait dit que Churchill n’avait pas arrêté de pleurer une seule minute pendant toute la cérémonie.

Les Parisiens criaient son nom d’une façon qu’il n’avait jamais entendue. Et Churchill pleurait. Pas de tristesse. D’une émotion qu’il n’aurait probablement pas pu nommer avec des mots.

De Gaulle marchait à côté de lui. Il ne pleurait pas. Ce n’était pas son style. Le 6 novembre 1958, Charles de Gaulle, redevenu président de la République française depuis quelques mois, rouvrit à titre exceptionnel l’ordre de la Libération, fermé depuis la victoire de 1945, pour y admettre un seul nouveau compagnon, un Britannique.

Il épingla lui-même la croix de la Libération sur la poitrine de Winston Churchill et dit : « Je tiens à ce que Sir Winston Churchill sache ceci. La cérémonie d’aujourd’hui signifie que la France sait ce qu’elle lui doit. »

Churchill, qui avait dit que la croix de Lorraine était sa croix la plus lourde, portait maintenant une vraie croix de Lorraine en cristal, offerte par les compagnons de la Libération. Avec une pointe d’humour que certains avaient voulu pousser beaucoup plus loin : ils avaient proposé de lui offrir une croix en métal très lourde, portée sur un brancard par quatre compagnons.

Le bon goût l’avait emporté. La croix en cristal pesait à peine plus d’un kilo. Churchill l’emporta à Chartwell, sa maison dans le Kent. Elle y resta jusqu’à sa mort en janvier 1965.

Et de Gaulle était à ses funérailles. Pas en tant qu’invité ordinaire. En tant que représentant de la France, en tant que chef d’État. Et peut-être, en dehors de tout protocole, en tant que quelqu’un qui savait mieux que quiconque ce que cela avait coûté à Churchill d’être Churchill, ce que cela avait coûté de tenir, de ne pas envoyer la lettre, de porter la croix jusqu’au bout.

En 1965, après la mort de Churchill, de Gaulle dit de lui : « Dans le grand drame, il a été le plus grand. » Cinq mots. Un homme qui en disait toujours trop peu a dit exactement ce qu’il fallait dire. Et il n’a jamais expliqué pourquoi il avait attendu la mort de Churchill pour le dire.

Peut-être parce que ces deux hommes-là ne se disaient les choses importantes qu’indirectement. À travers des symboles, des croix, des lettres non envoyées, des poignées de main recommencées pour les photographes. À travers une phrase sur un fardeau qui était peut-être, formulée autrement, une déclaration d’un respect que ni l’un ni l’autre n’était capable de formuler autrement. Une phrase qui dit que vous êtes le fardeau le plus lourd d’un homme est paradoxalement aussi une façon de dire que cet homme ne vous a jamais lâché, qu’il vous a porté, que vous étiez suffisamment important pour peser quelque chose.

Et de Gaulle, qui comprenait les symboles mieux que quiconque, qui avait choisi une croix comme emblème de la résistance française, devait savoir ce que cela voulait dire. Porter une croix en France n’est pas une métaphore ordinaire. C’est une métaphore de sacrifice consenti, de quelque chose qu’on aurait pu poser mais qu’on n’a pas posé. Churchill ne l’a pas posée.

Même quand il avait rédigé la lettre. Même quand il avait le crayon dans la main et le mot « envoyé » à portée de geste. Il ne l’a pas posée.