Le maréchal Keitel s’arrête net. Autour de lui, dans cette école militaire de Karlshorst, les officiers soviétiques, américains et britanniques attendent. Son regard balaie les drapeaux accrochés au mur, puis se fige sur le tricolore bleu, blanc, rouge, planté entre la bannière étoilée et l’Union Jack. Un Français est assis à la table des vainqueurs.

Alors Keitel, celui-là même qui avait humilié la France en 1940, grommelle une phrase que personne n’oubliera. Pour comprendre ce qui se joue cette nuit-là, il faut revenir au 22 juin 1940. Dans la clairière de Rethondes, dans le même wagon-salon que Hitler a fait sortir du musée par provocation, la France signe l’armistice. Les conditions sont impitoyables : les deux tiers du territoire occupés, l’armée démobilisée, les prisonniers retenus.
Parmi les officiers allemands présents, le maréchal Keitel incarne la victoire totale du Reich. Dans la France vaincue, un général de 41 ans nommé Jean de Lattre de Tassigny regarde cette capitulation avec une rage froide qu’il ne pardonnera jamais. De Lattre est un soldat d’une autre trempe. Né en Vendée, en 1899, dans le même village que Clemenceau, comme si cette terre produisait des têtes dures.
Il a fait la Première Guerre mondiale à cheval, transpercé par une lance de cavalier ennemi dès 1914, décoré, cité sept fois. En 1940, il commande la 14e division d’infanterie et se bat jusqu’au bout, le fusil à la main, quand ses supérieurs signent déjà les ordres de reddition. Dans les Alpes, il continue de faire tirer sur les colonnes allemandes après l’armistice, jusqu’à ce qu’on lui envoie un émissaire pour le forcer à s’arrêter. Il rentre ensuite dans la France de Vichy et accepte d’abord de servir sous le régime.
Une décision qui lui coûtera des années de réputation. Mais en novembre 1942, lorsque les Allemands envahissent la zone libre, il refuse d’obéir à l’ordre de livrer ses troupes sans résistance. À Montpellier, seul, sans ordre de Paris, il fait donner sa garnison contre les forces allemandes. Il est arrêté par la milice quelques jours plus tard, jugé pour désobéissance par un tribunal de Vichy et condamné à dix ans de prison.
Enfermé au fort de Riom, il s’évade en septembre 1943. Une corde de draps noués, une fenêtre, une descente clandestine, puis la traversée de la France, l’Espagne, Londres. De Gaulle le reçoit. Les deux hommes ne se ressemblent en rien.
De Lattre est flamboyant, théâtral, passionné. Il pleure en public, embrasse ses soldats, fait pleurer les foules. De Gaulle est monolithique, distant, calculateur. Mais ils se comprennent immédiatement sur l’essentiel : la France doit être dans la guerre, et elle doit gagner sa place parmi les vainqueurs.
Pas comme force auxiliaire, comme puissance à part entière. En juin 1944, de Gaulle confie à de Lattre le commandement de la première armée française. Celle qui débarque en Provence le 15 août 1944. Toulon est libéré le 27 août, Marseille le 28, deux semaines avant les délais prévus.
De Lattre pousse ses troupes à une vitesse que personne n’anticipait. Lyon est libéré le 3 septembre, Dijon le 11. En novembre, l’armée traverse les Vosges dans un froid brutal. En décembre, pendant la crise de Strasbourg, de Lattre tient la ville contre l’offensive allemande sans céder un mètre.
En janvier et février 1945, il réduit la poche de Colmar, le dernier bastion ennemi sur le sol français, au prix de milliers de morts. Puis vient mars 1945. Le moment que tout le monde attendait. La France va franchir le Rhin.
Le 31 mars, la première armée française passe le fleuve à Germersheim. Ce sont des soldats français qui posent le pied en Allemagne. Dans le pays qui avait envahi la France par deux fois en trente ans, qui avait pillé, déporté, fusillé, rasé. Des centaines de milliers de soldats attendaient ce moment depuis 1940.
Depuis les colonnes de prisonniers sous les regards des vainqueurs. La progression stupéfie les états-majors alliés. Stuttgart est prise le 21 avril. L’armée descend vers la Bavière, vers l’Autriche.
Le 30 avril, jour même où Hitler se suicide dans son bunker, les soldats français entrent dans Bregenz. Le 6 mai, ils atteignent Innsbruck. Le 8 mai, la première armée française est au col du Brenner, à la frontière entre l’Autriche et l’Italie. Mais le 7 mai, de Lattre reçoit un télégramme qui change tout.
Il est convoqué à Berlin. La capitulation de l’Allemagne est sur le point d’être signée, et de Gaulle l’a désigné pour représenter la France. Le contexte diplomatique est crucial. Le 7 mai à 2h41 du matin, à Reims, le général Jodl a déjà signé une première capitulation.
Le général Sevez, adjoint français, a contresigné comme simple témoin. Staline est furieux. Une capitulation signée dans la zone occidentale, avec un rôle marginal pour les Soviétiques. Il exige une seconde cérémonie à Berlin, sous la présidence du maréchal Joukov.
Et cette fois, la France doit être représentée correctement. De Lattre décolle dans la nuit du 7 au 8 mai. Il arrive à l’aéroport de Tempelhof avec une délégation réduite : son chef d’état-major, le colonel Demetz, et quelques officiers. Les Soviétiques ont prévu un détachement d’honneur pour accueillir Tedder, le représentant d’Eisenhower.
Pour de Lattre, rien. Quand il pénètre dans l’école des sous-officiers du génie de Karlshorst, il découvre quelque chose qui le fige. Au mur, un faisceau de trois drapeaux : américain, britannique, soviétique. Le drapeau français n’est pas là.
Un officier britannique croisé dans le couloir lui demande avec un haussement d’épaules : « Mais que faites-vous ici ? » Quand de Lattre précise qu’il vient signer et recevoir la capitulation allemande, l’officier lâche une réflexion qu’on n’invente pas : « Et pourquoi pas les Chinois ? »
De Lattre ne répond rien. Il se retourne et va trouver Joukov.
Les deux hommes se connaissent. Ils ont combattu dans la même coalition. De Lattre dit à Joukov ce qu’il exige : un drapeau français dans la salle et une place à la table des signataires. Pas comme observateur, pas comme invité, comme représentant d’une puissance victorieuse.
Joukov écoute, puis il accepte. Il ordonne qu’on couse à la hâte un drapeau tricolore. Ce qui se passe ensuite tient du roman. Les jeunes couturières russes, qui n’ont jamais vu de drapeau français de leur vie, cousent les trois bandes.
Mais quand on déroule le résultat, c’est un magnifique drapeau hollandais. Le bleu, le blanc et le rouge ont été cousus les uns au-dessus des autres au lieu des uns à côté des autres. Il faut recommencer. On manque de tissu bleu.
Il n’y a plus de temps. Il reste à peine quelques heures avant la cérémonie. Les groupes électrogènes sont convoqués pour éclairer la salle, car les générateurs ont été ménagés. Des bougies éclairent les secrétaires qui tapent les protocoles de capitulation.
La fin du Troisième Reich se prépare dans un chaos de couturières, de bougies et de drapeaux mal cousus. À 20h enfin, le drapeau tricolore est fixé entre ceux de la Grande-Bretagne et des États-Unis, dans le faisceau que surmonte le drapeau soviétique. À 23h, le maréchal Keitel entre. Il est l’archétype du militaire prussien.
Grand, raide, avec son monocle et son bâton de maréchal. Il a ordonné des crimes de guerre. Il sera jugé à Nuremberg et exécuté le 16 octobre 1946. Mais ce soir-là, il entre comme si c’était lui le vainqueur.
Tête haute, regard fixe. Il promène les yeux sur la salle, les drapeaux, les officiers alliés. Puis son regard s’arrête sur le drapeau tricolore, puis sur de Lattre. Et là, Keitel grommelle la phrase qui entrera dans l’histoire : « Il y a aussi les Français.
Il ne manquait plus que cela. » Il jette son bâton et sa casquette sur la table et s’assoit. De Lattre a raconté ce moment dans ses mémoires. Il l’a décrit comme l’un des plus intenses de sa vie.
Keitel capitulait. Keitel, qui cinq ans plus tôt à Rethondes regardait les représentants français signer l’armistice sous ses yeux. Keitel signerait ce soir sous le regard d’un général français. Sous le drapeau français.
Assis à côté d’un Français. Ce moment, de Lattre l’avait attendu depuis 1940. La cérémonie commence. Joukov pose la question rituelle : « Avez-vous des observations à formuler sur l’exécution de l’acte de capitulation que vous allez signer ?
» Keitel demande un délai de 24 heures pour faire cesser le feu sur tout le front. Joukov hausse les épaules. Cette demande a déjà été rejetée. « Avez-vous d’autres observations ?
» « Non. » « Alors signez. »
Keitel ajuste son monocle. Il se lève, marche jusqu’à l’extrémité de la table où les protocoles de capitulation ont été placés dans une chemise bleue, et s’assoit à côté de de Lattre.
Il pose sa casquette et son bâton devant lui. De Lattre lui fait signe de les mettre ailleurs. Le maréchal du Reich obéit. Sous le regard du général français, il signe.
Keitel. Puis von Friedebourg. Puis Stumpff. Puis Joukov.
Puis Tedder. Puis de Lattre, qui signe avec le stylo de son chef d’état-major, le colonel Demetz, parce que ni lui ni le général américain Spaatz n’avaient pensé à apporter le leur. Il est 0h16, le 9 mai à l’heure de Moscou, le 8 mai à l’heure locale. La Seconde Guerre mondiale en Europe est officiellement terminée.
Et la France est à la table des vainqueurs. Mais ce n’est pas fini. Pendant le banquet qui suit, Joukov a prévu 200 couverts. Il commence à lever des toasts aux soldats américains, britanniques, soviétiques.
Et à un moment, il oublie la France. De Lattre repousse son assiette, se lève et manifeste à voix haute son mécontentement. Joukov se ravise et lève un toast à la gloire de l’armée française. Le banquet continue jusqu’au petit matin, avec des chants et des danses.
Ce que de Lattre a fait cette nuit-là n’était pas seulement un acte militaire. C’était un acte politique de première importance, dont les conséquences ont duré des décennies. La France n’était pas à Yalta en février 1945, quand Roosevelt, Churchill et Staline avaient redessiné l’ordre du monde. Elle avait été tenue à l’écart des grandes décisions, considérée comme une puissance de second rang, un pays qui avait capitulé en 1940.
C’est la performance militaire de la première armée française qui a rendu impossible d’ignorer la France plus longtemps. Le débarquement en Provence, la traversée du pays du sud au nord, le franchissement du Rhin, la progression jusqu’au col du Brenner. Elle était là physiquement sur le terrain. On ne pouvait pas redistribuer des territoires qu’une armée française occupait sans lui demander de les évacuer.
Et c’est la présence de de Lattre à Berlin, ce drapeau tricolore cousu à la hâte, cette signature au bas de l’acte de capitulation, qui a transformé cette performance militaire en position diplomatique irréfutable. La France a obtenu une zone d’occupation en Allemagne. Une zone d’occupation à Berlin. Et surtout, elle a obtenu un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, fondé à San Francisco en juin 1945.
Un droit de veto sur les décisions du conseil le plus puissant du monde. Ce siège, la France l’occupe encore aujourd’hui, plus de quatre-vingts ans après que de Lattre a signé sous le drapeau tricolore dans une école militaire de Karlshorst. Ce n’est pas un cadeau qu’on lui a fait. C’est quelque chose qu’elle a pris, parce que ses soldats avaient combattu pour mériter de le prendre.
Keitel, lui, sera jugé à Nuremberg à partir d’octobre 1945. Il tentera de se défendre en arguant qu’il n’était qu’un soldat obéissant aux ordres. L’argument que le tribunal démontrera être insuffisant pour absoudre un criminel de guerre. Reconnu coupable de crimes contre la paix, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité pour avoir signé des ordres d’exécution de prisonniers soviétiques, pour avoir ordonné le massacre de résistants en France et en Europe occupée.
Condamné à mort, exécuté le 16 octobre 1946. L’homme qui avait grommelé « il ne manquait plus que cela » en voyant le drapeau français à Berlin avait répondu de ses actes devant la justice internationale. Et la France, que lui et ses pareils avaient cru abattre définitivement en juin 1940, siégeait depuis le premier jour de ce procès parmi les nations victorieuses qui jugeaient les vaincus. De Lattre ne vivra pas longtemps après ses heures de gloire.
En 1950, il est nommé commandant en chef des forces françaises en Indochine, dans une guerre qui se détériore contre les forces de Hô Chi Minh. Il redresse la situation militaire dans des conditions épuisantes, impose de nouvelles lignes de défense, reconstitue une armée vietnamienne alliée, remporte plusieurs victoires importantes. Mais il est rongé par un cancer qui progresse pendant qu’il commande. En octobre 1951, il apprend la mort au combat de son fils Bernard, 23 ans, tué lors d’une attaque dans la région de Ninh Binh.
Il rentre en France épuisé, mourant. Il s’éteint à Paris le 11 janvier 1952, à 62 ans. De Gaulle fait de lui un maréchal de France à titre posthume. Le cinquième maréchal de la Libération.
Le dernier maréchal de France de l’histoire. Sur sa tombe à Mouilleron-en-Pareds, là où il est né, les mots sont simples : « Maréchal de France ». Ces trois mots contiennent tout ce qu’il a été, tout ce qu’il a accompli, et la distance immense parcourue entre la capitulation humiliante de juin 1940 et cette nuit de Karlshorst où Keitel avait signé sous ses yeux. La France avait perdu la guerre en quarante jours en 1940.
Quarante jours qui semblaient avoir effacé des siècles d’histoire militaire. Et pourtant, cinq ans plus tard, elle était là. À la table des vainqueurs. Avec son drapeau au mur et sa signature au bas du document le plus important du vingtième siècle.
Cette remontée, de la forêt de Compiègne en juin 1940 à l’école de Karlshorst en mai 1945, est l’une des plus stupéfiantes de l’histoire militaire moderne. Elle n’a pas été possible parce que la France avait des armes ou des alliés puissants. Elle a été possible parce que des hommes comme de Lattre avaient refusé d’accepter que la défaite soit le dernier mot. Keitel avait capitulé à ses côtés sous ce drapeau mal cousu par des jeunes filles russes, fixé au mur à la hâte, juste à temps pour qu’il puisse le voir et grommeler.
Et cette image dit tout sur ce qu’était devenue la France entre juin 1940 et mai 1945.


