Mai 1942. Désert de Libye. Pour la troisième fois, un général français reçoit des émissaires ennemis venus sous drapeau blanc. Pour la troisième fois, on lui demande de déposer les armes.

Pour la troisième fois, il répond quelque chose que personne, dans le camp d’en face, ne s’attendait à entendre. Ce général s’appelle Marie-Pierre Kœnig. L’endroit s’appelle Bir Hakeim. Un nom que peu de gens connaissent encore aujourd’hui, sauf comme celui d’une station de métro parisienne.
Avant 1949, cette station s’appelait Grenelle. Elle a été rebaptisée en mémoire de ce qui s’est passé à sept mille kilomètres de là, au fond du désert libyen, autour d’un puits à sec perdu au milieu de nulle part. Pour comprendre ce que Kœnig a fait là-bas, il faut d’abord comprendre dans quel état était la France au printemps 1942. L’Allemagne nazie occupe le pays depuis deux ans.
Le régime de Vichy a signé l’armistice. Il a choisi la collaboration. Pour la plupart des observateurs du monde allié, la France, en tant que nation combattante, est une question réglée. Elle n’existe plus.
Elle est hors jeu. Ce qui reste des Forces françaises libres, ce sont les hommes qui ont répondu à l’appel du 18 juin 1940. Une poignée de soldats dispersés sur différents théâtres d’opérations, parfois regardés avec méfiance par les Britanniques eux-mêmes. Mal équipés, peu nombreux, et portant le poids symbolique écrasant de représenter un pays qui s’était effondré en six semaines devant les panzers allemands.
Dans ce contexte, la mission confiée à la Première brigade française libre du général Kœnig, au sud de la Libye, n’est pas considérée au départ comme un enjeu majeur. La brigade compte exactement 3723 hommes. Elle est positionnée à l’extrémité méridionale du dispositif défensif allié, sur la ligne de Gazala. Son rôle : empêcher que les forces de l’Axe contournent cette ligne par le sud.
Le point à tenir s’appelle Bir Hakeim. Un ancien fortin turc en ruine, posé sur un plateau rocheux semi-désertique, entouré de pistes sans aucun obstacle naturel. Un périmètre de seize kilomètres, protégé uniquement par un champ de mines que les hommes ont posé eux-mêmes, à la pioche, dans un sol dur comme du béton. Kœnig a quarante-quatre ans.
Il a fait la Première Guerre mondiale, servi dans la Légion étrangère, participé aux campagnes de Norvège et de Syrie. C’est un officier rigoureux, calme, qui ne fait pas dans l’emphase. Quand il donne ses ordres, il le fait avec une précision qui ne laisse aucune place à l’interprétation. Sa brigade est une mosaïque.
Des légionnaires de la 13e demi-brigade, des marins fusiliers, des soldats venus du Sénégal, de Madagascar, de Nouvelle-Calédonie, des Maoris, des Syriens, des Libanais, des Indiens des comptoirs français, des volontaires de métropole. Vingt nationalités différentes, portant l’uniforme de la France libre au milieu du désert. Ce qui les unit, c’est précisément ce refus de l’armistice. Le refus d’avoir accepté la défaite de 1940 comme définitive.
Fin mai 1942, Rommel lance l’opération Theseus. Son objectif : Tobrouk, puis l’Égypte, puis le canal de Suez. Pour y parvenir, il doit contourner la ligne de Gazala par le sud. Ce contournement passe par Bir Hakeim.
Dans la nuit du 26 mai, soixante-dix chars ennemis se mettent en mouvement en direction de la position française. Rommel pense régler l’affaire en quelques heures. Le 27 mai 1942, à six heures du matin, la division blindée italienne Ariete arrive au sud de Bir Hakeim. La brigade française est enterrée dans des tranchées camouflées, invisibles depuis le ciel comme depuis le sol.
Les Italiens avancent en formation, persuadés d’avoir affaire à une position secondaire qui va céder rapidement. Ce qui se passe ensuite les surprend complètement. Les canons antichars français ouvrent le feu depuis leurs positions enfouies. La précision est remarquable.
En quelques heures, la division Ariete laisse quarante chars détruits sur le terrain et se retire. Le soir du 27 mai, Bir Hakeim tient encore. Pas un centimètre n’a cédé. Rommel, qui était certain que Bir Hakeim n’était qu’une formalité, reçoit la nouvelle avec une irritation croissante.
Il a un calendrier, une logistique tendue, qui dépend de la rapidité de son avancée. Cette résistance imprévue est une épine dans son opération. Il ne peut pas se permettre de la laisser derrière lui, menaçant ses lignes de communication. Il va devoir s’en occuper sérieusement.
Le 28 mai, la position est encerclée. À partir de là, les Français sont seuls. Pas de renfort terrestre possible. Le ravitaillement doit passer de nuit, à travers les lignes ennemies, dans des camions qui roulent sans phares dans l’obscurité du désert.
Un convoi réussira à forcer le siège et à acheminer trente camions de munitions et de vivres à l’intérieur du périmètre. C’est l’une des seules bonnes nouvelles dans une situation qui va progressivement devenir très difficile. Parce que l’ennemi revient. Et il revient plus fort à chaque fois.
Les bombardements de la Luftwaffe commencent. Les Junkers 87, les Stukas, plongent en piqué sur les positions françaises, plusieurs fois par jour. La poussière, la chaleur, le bruit continu des explosions. Les hommes vivent dans leurs tranchées, dans l’obscurité de leurs abris creusés à même la roche.
En surface, la température dépasse souvent cinquante degrés. L’eau est rationnée à un gallon par homme pour plusieurs jours. Pas de douche, pas de repos véritable, pas de silence. Et pourtant, les assauts sont repoussés.
Le 2 juin, deux officiers italiens arrivent à pied, les yeux bandés, portant un drapeau blanc. Ils parlent au nom du général Rommel, qu’ils appellent le « grand vainqueur de Libye ». Ils demandent à Kœnig la reddition sans conditions, sous peine d’extermination. Kœnig les écoute.
Il les traite avec courtoisie. Puis il leur répond que non. Les deux Italiens repartent. Avant de partir, l’un d’eux dit aux Français : « Vous êtes de grands soldats.
»
Le 3 juin, Rommel écrit de sa main un message destiné directement aux troupes de Bir Hakeim. Un soldat britannique capturé est chargé de le remettre à Kœnig. Le message dit que toute résistance prolongée ne signifie qu’une effusion de sang inutile. Il dit que les brigades anglaises de Got el Ualeb ont été anéanties.
Il dit que les troupes n’ont qu’à hisser le drapeau blanc et marcher vers les lignes allemandes sans leurs armes. La seule réponse que Rommel reçoit, c’est une salve d’artillerie du premier régiment, qui détruit plusieurs de ses camions. Le 5 juin, dans l’obscurité du petit matin, une voiture, tous phares allumés, s’approche des lignes françaises. Un officier allemand en descend.
C’est la troisième fois que Rommel envoie des parlementaires. Cette fois, Kœnig refuse même de le recevoir. Il lui accorde cinq minutes pour repartir. L’officier allemand lit, à la lueur de ses phares, une déclaration en allemand qui somme la garnison de se rendre, sous peine d’extermination.
Puis il remonte dans sa voiture. Les légionnaires rient. La voiture saute sur une mine. L’Allemand repart à pied.
C’est dans ce moment précis que Kœnig prononce la phrase. Pas en discours. Pas en déclaration solennelle devant ses officiers. En réponse directe, nette, sans ambiguïté, aux représentants envoyés par l’un des généraux les plus redoutés de la Wehrmacht.
« Nous ne sommes pas ici pour nous rendre. »
Rommel, de retour à son quartier général, écrit dans son journal de route quelque chose de révélateur. Il note que l’assaut a été repoussé. Il note que c’est un magnifique exploit de la part des défenseurs.
Un général allemand, en plein milieu de la campagne qu’il est en train de mener, salue la résistance de ceux qu’il essaie d’écraser depuis dix jours. C’est le genre de détail qui ne s’invente pas. Mais Rommel ne renonce pas pour autant. Après la troisième tentative, il décide de frapper différemment.
S’il ne peut pas avoir la capitulation, il va avoir l’anéantissement. À partir du 7 juin, l’intensité des bombardements change d’échelle. En deux jours, Bir Hakeim reçoit quarante mille obus de gros calibre. La Luftwaffe effectue plus de quatorze cents sorties au-dessus du périmètre défensif.
Les Stukas tournent en permanence. Les positions nord de la brigade sont enfoncées sur plusieurs points. Les hommes qui tiennent ce secteur combattent depuis plus de dix jours dans des conditions que les témoins de l’époque comparent à Verdun. Un officier qui a fait 1916 dit que la préparation d’artillerie du 9 juin est supérieure en intensité au plus fort matraquage de la Grande Guerre.
Le 10 juin, la situation est critique. Les munitions manquent. L’eau manque. Les derniers vivres ont été distribués.
La face nord du périmètre est entamée. Les Allemands ont fait des brèches dans le champ de mines. La 15e Panzer et la 90e division légère sont en position pour l’assaut final. Dans la journée, cent avions bombardent simultanément la position, tandis que vingt-et-un groupes d’artillerie pilonnent les lignes françaises.
Ce jour-là, les Britanniques transmettent à Kœnig l’autorisation de se replier. « La mission est accomplie au-delà de tous les espoirs », disent-ils. Le général Auchinleck met en place un dispositif de recueil à quinze kilomètres des lignes françaises. Deux cents camions attendent dans la nuit.
Kœnig communique ses ordres à la tombée du soir. La brigade sortira de vive force cette nuit. Elle s’ouvrira un passage vers le sud-ouest, les armes à la main. Un faible détachement sera laissé en place pour tromper l’ennemi jusqu’à deux heures du matin.
Cap magnétique 213°, 30 minutes. Trois lampes à feu rouge marqueront le point de destination à quinze kilomètres. Pas de reddition. Pas de drapeau blanc.
Une sortie armée à travers les lignes ennemies, en pleine nuit, dans le désert. Dans la nuit du 10 au 11 juin 1942, à vingt-trois heures, les hommes de la Première brigade française libre commencent à bouger. Ce qui se passe ensuite, dans les deux heures qui suivent, ressemble à quelque chose que la fiction n’oserait pas écrire. Au moment où la colonne française s’élance vers le sud-ouest, les Allemands détectent le mouvement.
Les mitrailleuses ouvrent le feu. Les fusées éclairantes illuminent le désert. Le barrage d’artillerie commence. Dans ce chaos de lumière et de métal, des véhicules sautent sur des mines.
Des hommes tombent. La colonne se fractionne en petits groupes qui avancent chacun de leur côté dans l’obscurité, guidés seulement par leurs boussoles et par les lumières rouges qui les attendent au loin. Le lieutenant-colonel qui commande la tête de colonne détruit deux chars sous les chenilles de son engin avant d’être tué par un canon de 50 mm. Son équipage périt avec lui, sauf le conducteur, qui continue d’avancer seul.
Le capitaine de la Masse prend la tête. Il élargit le passage. Il est tué à son tour. La camionnette de commandement du général Kœnig est conduite par une femme.
Susan Travers, une Britannique enrôlée dans les rangs des Forces françaises libres à Londres, sert de chauffeur au général depuis plusieurs mois. Dans cette nuit du 10 au 11 juin, elle fonce à travers les tirs, traverse le champ de mines, reçoit des balles dans la carrosserie, perd trois véhicules voisins qui explosent dans l’obscurité de chaque côté, et parvient à rejoindre les lignes britanniques. Elle dira plus tard que sa principale préoccupation, pendant toute la traversée, était que le moteur ne cale pas. Au matin du 11 juin, Rommel lance son assaut final sur Bir Hakeim.
Ses hommes n’y trouvent que des cadavres, quelques blessés qui n’ont pas réussi à partir, et le silence du désert. La garnison est partie. La forteresse est vide. La Luftwaffe, qui a épuisé tout son carburant dans les quatorze cents sorties des derniers jours, n’en a plus assez pour poursuivre les colonnes françaises et britanniques qui s’éloignent vers l’est.
Rommel a perdu Bir Hakeim deux fois. D’abord parce qu’il n’a pas réussi à la prendre. Ensuite parce que, lorsqu’il a finalement pensé la voir, il n’y avait plus rien dedans. La question que vous attendez depuis le début : est-ce que Kœnig et ses hommes ont survécu ?
Est-ce que cette sortie nocturne a réussi, et quel prix ont-ils payé ? Environ 2100 hommes, sur les 3723 présents au départ, ont réussi à rejoindre les lignes britanniques cette nuit-là. Les autres sont morts, blessés ou capturés. Le bilan total des seize jours de combat est de 140 tués, 130 blessés et 763 disparus, dont environ 600 prisonniers.
Parmi les prisonniers capturés ce soir-là, certains ont connu un sort particulièrement brutal. Le 15 août 1942, le cargo Nino Bixio, qui transportait quatre cents d’entre eux vers le port de Brindisi, en Italie, a été torpillé par un sous-marin. Cent cinquante-quatre survivants de Bir Hakeim ont trouvé la mort dans les eaux de la Méditerranée, moins de trois mois après leur capture. Ce n’est pas une victoire au sens conventionnel du terme.
Bir Hakeim a été évacué, pas tenue indéfiniment. Mais ce qui s’y est passé a changé quelque chose de fondamental dans la façon dont les Alliés, et les Français eux-mêmes, regardèrent les Forces françaises libres. Les forces de l’Axe ont engagé plus de trente mille hommes contre Bir Hakeim pendant seize jours. Elles y ont perdu 3300 soldats tués, blessés ou disparus.
272 prisonniers ont été faits par les Français. 52 chars détruits, 13 automitrailleuses, des dizaines de camions, 7 avions abattus par la DCA et 42 Stukas par la RAF. En immobilisant Rommel pendant seize jours, Kœnig a offert aux Britanniques le temps dont ils avaient besoin pour se replier et organiser leur défense à El Alamein. C’est là, quelques mois plus tard, en juillet 1942, que l’avancée de Rommel vers l’Égypte sera définitivement arrêtée.
Winston Churchill, qui reçoit de Gaulle à Londres le 10 juin 1942, lui dit : « C’est un des plus hauts faits d’armes de cette guerre. »
De Gaulle envoie à Kœnig un message qui dit : « Sachez et dites à vos troupes que toute la France vous regarde et que vous êtes son orgueil. »
La BBC diffuse, pendant les deux semaines du siège, des bulletins quotidiens sur la résistance de Bir Hakeim. Les radios alliées en parlent.
Même la presse collaborationniste de Vichy, contrainte par les faits, salue dans son numéro du 20 juin 1942 la résistance héroïque de ce qu’elle appelle les « Français dissidents ». « Ils résistèrent héroïquement sous un feu d’enfer », écrit le journal collaborateur L’Illustration, avant de prétendre que les survivants ont été faits prisonniers, ce qui est faux. Kœnig, promu général de brigade sur le terrain, sera fait compagnon de la Libération. Il continuera à se battre en Afrique du Nord, en Italie, puis en France, jusqu’à la victoire finale.
En 1984, quarante-deux ans après Bir Hakeim, il sera élevé à titre posthume à la dignité de maréchal de France. Ce qui s’est passé dans le désert libyen en mai et juin 1942, c’est quelque chose qui avait une valeur qui dépassait de très loin la valeur militaire stricte de la position de Bir Hakeim. Une position qui, en elle-même, n’avait aucune importance stratégique particulière. Ce qui avait de l’importance, c’était ce que la résistance de ces hommes démontrait.
Pour la première fois depuis juin 1940, une unité française avait tenu tête aux meilleures troupes allemandes dans une bataille ouverte, et avait infligé à l’Afrika Korps de Rommel des pertes significatives. Pour la première fois depuis la défaite, la France avait prouvé devant le monde entier qu’elle pouvait se battre. Il y a quelque chose d’important dans la composition de cette brigade. Ces hommes venaient de partout.
De la métropole, d’Afrique, d’Asie, des îles du Pacifique. Ils n’avaient pas tous la même langue, pas toujours la même culture, pas le même parcours. Ce qui les avait amenés là, dans ce désert libyen, sous le feu de la Luftwaffe et des Panzers de Rommel, c’était le même refus. Le refus que 1940 soit le dernier mot.
Le refus que la France ne soit plus rien d’autre qu’un pays vaincu et occupé. Rommel avait envoyé ses parlementaires trois fois. Trois fois la réponse avait été la même. Et la troisième fois, quand l’officier allemand était reparti à pied après que sa voiture avait sauté sur une mine, les légionnaires avaient ri.
Pas par légèreté, mais parce que quelque chose dans cet épisode absurde, cette voiture qui saute sur une mine au moment précis où son occupant vient d’exiger la capitulation, résumait quelque chose d’essentiel sur l’état d’esprit de ces hommes dans ces semaines-là. Ils n’étaient pas là pour se rendre. Ils n’étaient pas là pour compter leurs chances. Ils ne regardaient pas les chiffres : la proportion de un contre dix en termes d’effectifs, les quarante mille obus, les quatorze cents sorties aériennes, la chaleur, la soif, les rations qui diminuent.
Ils étaient là parce qu’ils avaient fait un choix deux ans plus tôt, et que ce choix n’avait pas de demi-mesure. C’est peut-être ça, la chose la plus importante à retenir de Bir Hakeim. Pas les chiffres. Pas les tactiques.
Pas les détails de la percée nocturne du 10 au 11 juin. Mais le fait que, au printemps 1942, à l’heure où la guerre semblait encore pouvoir basculer dans un sens ou dans l’autre, quelques milliers d’hommes ont montré au monde que la France existait encore. Pas le gouvernement de Vichy. Pas l’armistice.
Pas la collaboration. La France. Celle qui ne se rend pas.
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