Le jour où nos deux armées se sont enfin rejointes, j’étais sous un orme centenaire, à attendre des hommes que je ne connaissais pas. Quand le capitaine ennemi – enfin, l’autre capitaine – est…

Le jour où nos deux armées se sont enfin rejointes, j’étais sous un orme centenaire, à attendre des hommes que je ne connaissais pas. Quand le capitaine ennemi – enfin, l’autre capitaine – est...

Le 12 septembre 1944, dans un petit village de Bourgogne, deux généraux français se sont retrouvés face à face pour la première fois. Deux hommes qui portaient la même flamme, qui avaient combattu pour la même France, mais qui se haïssaient cordialement. Ce qui s’est dit ce jour-là n’a jamais été consigné dans les archives officielles. On connaît le début de la scène, on connaît sa fin.

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Mais entre les deux, il reste une question qui hante encore les historiens : qu’a vraiment dit Leclerc à de Lattre ? Et cette rencontre entre les deux plus grands chefs de guerre français de la Seconde Guerre mondiale a-t-elle failli tourner au désastre ? C’étaient deux visions de la France qui se rencontraient. Deux façons d’avoir survécu, deux façons d’avoir choisi.

Et cette différence allait peser sur chaque mot échangé entre eux. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter quelques semaines en arrière. Deux opérations militaires se déroulaient en parallèle sur le sol français à l’été 1944, sans se connaître. Le 6 juin, les plages de Normandie s’étaient embrasées.

Des dizaines de milliers de soldats alliés avaient débarqué sous un feu nourri. Parmi eux, les hommes du général Philippe Leclerc, la 2e division blindée, débarquée avec une seule mission : libérer Paris et honorer le serment de Koufra prononcé trois ans plus tôt dans un désert libyen. Le 2 mars 1941, après avoir pris le fort de Koufra aux Italiens avec une poignée de soldats, Leclerc avait juré de ne déposer les armes que lorsque les couleurs françaises flotteraient sur la cathédrale de Strasbourg. Des mots prononcés dans le sable du Sahara que personne ne prenait vraiment au sérieux à l’époque.

Personne, sauf lui. À quinze cents kilomètres au sud, un autre Français préparait quelque chose d’aussi ambitieux. Le 15 août 1944, l’armée du général Jean de Lattre de Tassigny débarquait sur les côtes de Provence. Là où Leclerc était un pur gaulliste, un homme de la France libre depuis 1940, de Lattre était une figure plus complexe.

Il avait servi sous Vichy, il avait même commandé une division contre les Alliés au Maroc en novembre 1942, avant d’être arrêté et emprisonné à Riom, puis de s’évader en septembre 1943 pour rejoindre les Forces françaises de l’intérieur. Son passé trouble le rendait suspect aux yeux de certains, mais son talent militaire était indiscutable. En deux semaines, ses hommes libérèrent Toulon, puis Marseille, puis Lyon. Un rythme de conquête hallucinant qui dépassait toutes les projections du commandement allié.

Les deux armées avançaient donc à toute vitesse, l’une vers le sud, l’autre vers le nord, comme les deux lames d’un couteau se refermant sur les Allemands encerclés. Et quelque part en Bourgogne, inévitablement, elles allaient se rejoindre. Ce qu’on sait moins, c’est à quel point ces deux hommes ne pouvaient pas se supporter. Aujourd’hui, leurs portraits sont accrochés côte à côte dans les musées.

Deux maréchaux à titre posthume, deux noms gravés dans le marbre de la République. Mais en septembre 1944, derrière les façades héroïques, la tension était palpable. Tout les opposait. Leclerc était né en 1902 dans une famille d’aristocrates picards.

Catholique fervent, discret, presque austère, il fuyait les honneurs et les cérémonies. Quand il commandait, il commandait brièvement, fermement, sans excès de mots. Ses officiers l’adoraient précisément parce qu’il ne se perdait pas en discours. De Lattre, lui, était né en 1889 en Vendée.

Flamboyant, théâtral, impossible à ignorer dans une pièce. Ses hommes l’appelaient « le roi Jean » par admiration, mais avec une légère pointe d’ironie dans la voix. Il avait le goût du panache, des uniformes impeccables, des cérémonies grandioses. Là où Leclerc arrivait en jeep poussiéreuse pour se fondre parmi ses soldats, de Lattre arrivait dans une voiture brillante, képi d’apparat, pour inspecter, impressionner, dominer.

Deux conceptions du commandement diamétralement opposées, et par-dessus tout, une sourde rivalité pour la gloire. Qui libérerait les plus grandes villes ? Qui aurait la place d’honneur dans les livres ? De Gaulle, fin stratège politique autant que militaire, avait d’ailleurs su entretenir cette rivalité avec habileté, maintenant une forme de concurrence entre ses deux meilleurs généraux qui le servait mieux qu’une entente cordiale n’aurait jamais pu le faire.

Revenons en Bourgogne. Nous sommes le matin du 12 septembre 1944. Dans le village de Nuits-sur-Seine, quelques centaines d’habitants vaquent à leurs occupations, ignorant que leur commune va entrer dans les livres d’histoire avant la tombée du soir. Vers neuf heures, monsieur et madame Merle, propriétaires du bureau de tabac du village, enfourchent leurs vélos pour aller se ravitailler à Châtillon-sur-Seine.

Une scène banale. Mais en arrivant, ils aperçoivent des uniformes qu’ils n’avaient pas vus depuis longtemps. Des uniformes kaki, français. Ils s’approchent, incrédules.

Ce sont des soldats de la 2e division blindée, des hommes de Leclerc qui cherchent le contact avec la 1re armée française venant du sud. Les époux Merle leur disent qu’ils n’ont croisé aucun Allemand sur la route. Alors, pourquoi ne pas aller plus loin ? Le capitaine Godet, commandant l’avant-garde, accepte.

Une cinquantaine d’hommes, un char, quelques automitrailleuses se positionnent à la sortie du village. Et là, ils attendent. Ils savent que quelqu’un arrive du sud, ils ne savent pas encore quand. L’après-midi avance.

Les enfants du village, qui ont passé la journée au bord de la route nationale, donnent l’alerte à seize heures trente. Le maire arrive en courant. Tout le village suit. Sous un orme centenaire qui borde la nationale, deux officiers qui ne se sont jamais vus se font face : le capitaine Godet, de la 2e DB, et le capitaine Guerrard, de la 1re division française libre de l’armée de Lattre.

Ils se serrent la main. C’est tout. Pas de fanfare, pas de drapeau. Juste deux capitaines, quelques dizaines de soldats épuisés et les yeux mouillés des habitants.

Cette poignée de main signifie pourtant quelque chose d’immense. Overlord et Dragoon viennent de se rejoindre. Les deux grandes offensives alliées qui ont encadré la libération de la France se referment sur elles-mêmes. Les vingt mille soldats allemands encerclés entre les deux armées n’ont désormais plus aucune issue.

Mais dans les heures qui suivent, quelque chose de plus tendu se prépare, parce que les généraux, eux, ne se sont pas encore vus. Leclerc apprend la jonction dans la soirée. Il la note avec la sobriété qui le caractérise, sans grand éclat. De Lattre, lui, envoie immédiatement un message au commandement allié en soulignant l’importance stratégique de l’événement.

Deux hommes, un même fait, deux façons de le recevoir qui disent tout sur leur personnalité. La rencontre officielle des deux généraux a lieu dans les jours suivants, alors que les armées se réorganisent autour de Châtillon-sur-Seine. On est dans une atmosphère de victoire, certes, mais une victoire encore fragile. Les Allemands se ressaisissent à l’Est, la ligne de front se stabilise, les Vosges approchent.

Et derrière les sourires pour les photographes entre Leclerc et de Lattre, l’air crépite. Voici ce qu’on sait des échanges de cette période, reconstitués à partir de témoignages d’officiers présents des deux côtés. Quand les deux généraux se retrouvent face à face, les félicitations sont brèves, presque protocolaires. De Lattre, l’homme du Sud, a libéré Toulon, Marseille, Lyon.

Des villes immenses, une course effrénée remontant la vallée du Rhône en moins d’un mois. Il a des raisons d’être fier, et il le fait savoir avec cette façon qu’il a de tenir les bras légèrement écartés, comme pour prendre tout l’espace disponible. Leclerc écoute. Il a libéré Paris, il n’a pas besoin d’en rajouter.

Mais ce qui transparaît dans les témoignages de l’époque, c’est que Leclerc a prononcé quelque chose qui a figé les sourires. Quelque chose de bref, de factuel, mais qui portait une charge. La teneur exacte de cette phrase n’est pas consignée officiellement. Mais plusieurs récits concordent sur son sens.

Alors que de Lattre valorisait sa progression foudroyante, la vitesse de sa campagne du Rhône, Leclerc a fait une remarque sur la différence entre avancer dans le vide laissé par un ennemi qui fuit et forcer un passage face à un ennemi qui tient. Paris avait résisté. Alençon avait résisté. Chaque kilomètre au nord de la Normandie s’était payé en blindés détruits, en hommes tués.

Le sud avait été plus rapide, oui, mais la résistance n’avait pas été la même. C’était vrai. C’était aussi insupportablement condescendant. De Lattre était un homme d’honneur blessé, et les hommes d’honneur blessés se souviennent longtemps.

La campagne d’Alsace qui allait suivre, quelques semaines plus tard, allait transformer cette tension sourde en une rivalité quasi ouverte. La libération de Strasbourg, le 25 novembre 1944, devait revenir à de Lattre selon les ordres du commandement allié. C’était juste, c’était son tour d’avoir la gloire symbolique après Paris et Marseille. Mais Leclerc n’a pas attendu.

Il a foncé. Il a libéré Strasbourg avant que de Lattre ait eu le temps de se positionner, accomplissant ainsi son serment de Koufra, mais au passage, soufflant à son rival la victoire qui lui revenait. Les historiens débattent encore de savoir si c’était un coup calculé ou simplement l’expression de l’audace naturelle de Leclerc. De Lattre, lui, avait son opinion sur la question, et elle n’était pas flatteuse.

Revenons à la question en suspens depuis le début. Qu’a dit Leclerc à de Lattre ? Et plus profondément, cette rencontre entre les deux plus grands généraux français de 1944 était-elle un moment d’unité nationale ou le début d’une fracture qui allait coûter cher à la France ? La réponse honnête, c’est que c’était les deux à la fois.

D’abord, la réalité concrète du 12 septembre 1944. La jonction n’est pas seulement symbolique. Militairement, elle change tout. Environ trente mille soldats allemands qui tentent de fuir vers l’Est se retrouvent encerclés.

Ils n’ont plus d’issue. Dans les jours qui suivent, des milliers d’entre eux se rendent. La résistance allemande dans ce couloir entre Dijon et la Suisse s’effondre. La route vers les Vosges est ouverte.

Stratégiquement, c’est une victoire majeure. Et cette victoire, les deux armées l’ont construite ensemble, même sans se parler, même sans se coordonner directement. Leclerc avait foncé vers le sud depuis Paris, de Lattre avait remonté le Rhône depuis Marseille, et quelque part dans un village de Côte-d’Or, leurs éclaireurs s’étaient retrouvés sous un orme. La France, deux fois envahie, deux fois humiliée, s’était refermée sur elle-même comme une blessure qui cicatrise.

Il y avait quelque chose de profondément émouvant dans cette image, même si les deux généraux concernés étaient trop orgueilleux pour l’exprimer ouvertement. Mais la fracture était réelle aussi. Parce que derrière la jonction militaire, il n’y avait pas eu de jonction humaine. Deux armées s’étaient rejointes.

Deux hommes, non. Et dans les semaines qui suivirent, cette tension non résolue allait produire des conséquences concrètes sur le terrain, en Alsace, dans les Vosges, à Colmar. Des officiers des deux camps témoignent de difficultés de coordination, de querelles de priorités, de ressources disputées. Des historiens notent que la rivalité entre les deux généraux a eu pour effet des pertes supplémentaires lors de la campagne d’hiver 1944-1945.

Des hommes sont morts parce que deux généraux brillants n’arrivaient pas à s’entendre. C’est ça, la part d’ombre de cette histoire. De Gaulle regardait tout ça de loin, depuis Paris. Il connaissait ces deux généraux mieux que quiconque.

Il savait que Leclerc était irremplaçable comme symbole de la France libre, l’homme du serment de Koufra, le libérateur de Paris. Il savait que de Lattre était irremplaçable comme chef d’armée, l’organisateur hors pair, l’homme capable de transformer une armée d’Afrique en machine de guerre en quelques mois. Il avait besoin des deux, et il les a maintenus tous les deux sans jamais trancher en faveur de l’un contre l’autre, cultivant savamment cette rivalité comme un jardinier entretient deux plantes qui poussent mieux sous tension que dans la tranquillité. Le 8 mai 1945 à Berlin, c’est de Lattre qui signe la capitulation allemande au nom de la France.

Il est impeccable comme toujours. Les photographes immortalisent ce moment : un général français dans le bunker où tout a commencé, qui efface cinq ans d’humiliation nationale d’un seul trait de plume. C’est l’image que la France attendait. Et de Lattre la donne avec une maîtrise parfaite.

Le geste calculé, la posture étudiée, parce que c’était sa nature, parce qu’il savait que l’histoire regardait, et parce qu’il avait toujours su se tenir dans le regard de l’histoire. Leclerc est alors en route vers l’Asie, où il représentera la France à la reddition du Japon en septembre 1945. Deux hommes, deux cérémonies de reddition sur deux théâtres différents, aux deux extrémités du monde. De Gaulle avait tout arrangé pour que ni l’un ni l’autre n’ait l’impression d’avoir perdu.

C’était son génie propre : utiliser les ambitions des uns et des autres comme des leviers sans jamais les briser, sans jamais les unifier complètement non plus. La France avait besoin de ses deux champions, et ces deux champions, inconsciemment, avaient besoin l’un de l’autre pour se mesurer. Philippe Leclerc est mort le 28 novembre 1947 à Béchar, en Algérie, dans un accident d’avion. Il avait quarante-cinq ans.

La France a pleuré. De Lattre, dit-on, est resté silencieux ce jour-là. Personne n’a su ce qu’il pensait vraiment. Il y a dans ce silence quelque chose de révélateur.

Parce qu’au fond, malgré toute la rivalité, malgré les piques, malgré Strasbourg, de Lattre savait mieux que quiconque ce que représentait Leclerc. Pas un adversaire. Un pair. Le seul général français avec lequel la comparaison avait un sens.

Et quand Leclerc est mort, c’est une part de la mesure de sa propre grandeur qui s’est éteinte avec lui. Lui qui avait tout pour être la mémoire vivante de leur rivalité se retrouvait seul avec elle. Il a survécu à Leclerc de quatre ans seulement, mourant à Paris le 11 janvier 1952 d’un cancer, à soixante-deux ans, quelques mois après la mort de son fils Bernard en Indochine. Maréchal de France à titre posthume, deux géants auxquels la mort n’a pas laissé le temps de se réconcilier.

Aujourd’hui, à Nuits-sur-Seine, il y a un monument. Pas grand-chose à vrai dire : une stèle, quelques panneaux d’explication. L’orme centenaire ne s’y trouve plus, mais sa mémoire est entretenue. Chaque année, une petite cérémonie rassemble quelques dizaines de personnes, des élus locaux, des anciens combattants, des curieux.

La jonction de Nuits-sur-Seine n’est pas entrée dans le panthéon des grandes dates de la libération de la France. Pas de 6 juin, pas de 25 août, pas de 23 novembre. C’est une date discrète pour une rencontre discrète dans un village discret de Bourgogne. Mais c’est peut-être là son véritable sens.

Parce que la jonction de Nuits-sur-Seine, c’est la France dans ce qu’elle a de plus vrai. Deux hommes qui ne s’aimaient pas, qui se regardaient en travers depuis trois ans, qui portaient des histoires et des blessures que l’autre ne comprenait pas complètement, et qui, malgré tout, se sont retrouvés au même endroit, au bon moment, pour la même cause. Ce n’est pas une histoire de fraternité idéale. Ce n’est pas non plus une légende dorée comme on aimerait en fabriquer.

C’est quelque chose de plus authentique, de plus rugueux. C’est une histoire de France. La France des caractères impossibles, des rancœurs tenaces, des jalousies professionnelles qui couvent sous la cendre, et de cette capacité unique, presque mystérieuse, à mettre tout ça de côté quand les enjeux sont suffisamment grands. Ce que Leclerc a dit à de Lattre ce jour-là, on ne le saura jamais avec certitude.

Les mots exacts sont perdus, comme tant de choses vraies le sont, avalés par le bruit des moteurs et la poussière des routes de Bourgogne en septembre 1944. Peut-être que ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est que leurs deux armées ont accompli ensemble, par leur simple présence sur cette route de Bourgogne à seize heures trente, un 12 septembre 1944, la preuve que la France était encore là, debout, et qu’elle n’avait pas fini.