J’étais amarré dans la rade de Mers el-Kébir, ce matin du 3 juillet 1940, quand des navires britanniques sont apparus à l’horizon. Quelques semaines plus tôt, nous combattions encore côte à côte…

J’étais amarré dans la rade de Mers el-Kébir, ce matin du 3 juillet 1940, quand des navires britanniques sont apparus à l’horizon. Quelques semaines plus tôt, nous combattions encore côte à côte...

Le 3 juillet 1940, au large de Mers el-Kébir, la mer est calme et le ciel est d’un bleu limpide. Les navires français sont alignés le long de la jetée, certains équipages vaquent à leurs occupations. Personne n’imagine ce qui va suivre. Puis les premières salves tombent.

Thumbnail

Ce ne sont pas des navires allemands ni italiens qui tirent. Ce sont des navires britanniques, commandés par des officiers anglais qui, trois semaines plus tôt, combattaient encore aux côtés des Français contre Hitler. En moins d’un quart d’heure, un cuirassé explose, deux autres s’échouent en flammes. Près de 1 300 marins français meurent sous le feu de leur propre allié.

Ce carnage trouve son origine dans un salon de la préfecture de Tours, trois semaines plus tôt. Là, Winston Churchill a arraché à l’amiral François Darlan une promesse solennelle : la flotte française, la plus puissante d’Europe après la Royal Navy, ne tomberait jamais entre les mains de l’Allemagne. Cette promesse a-t-elle été trahie ? Et celui qui l’a portée a-t-il fini par payer pour ce qui s’est passé ensuite ?

Pour comprendre ce qui se joue à Tours, il faut d’abord comprendre Darlan. En juin 1940, il a cinquante-huit ans. Fils et petit-fils de marin, il porte l’uniforme depuis l’âge de dix-sept ans. Toute sa carrière, il l’a consacrée à reconstruire une marine française humiliée par les traités de désarmement de l’entre-deux-guerres.

En 1939, il obtient un titre qui n’a jamais existé avant lui : amiral de la flotte, commandant suprême de toute la marine française. Sous ses ordres, quatre cuirassés modernes, dont le Dunkerque et le Strasbourg, comptent parmi les navires les plus rapides et les mieux protégés du monde. Une flotte de près de 170 000 tonnes, la quatrième puissance navale du globe. Darlan est fier, ambitieux, et il n’aime pas particulièrement les Britanniques.

Il a passé des années à négocier avec eux des quotas navals qu’il juge humiliants. Depuis les traités de Washington puis de Londres, la marine française avait dû accepter un tonnage bien inférieur à celui de la Royal Navy. En cet été 1940, alors que l’armée de terre s’effondre en quelques semaines, sa flotte, elle, reste intacte. Elle devient soudain l’objet politique le plus précieux du pays.

La dernière carte qu’il a encore en main. En face, il y a Winston Churchill, Premier ministre depuis à peine un mois. Lui-même a dirigé l’Amirauté à deux reprises. Il sait exactement ce que représente une flotte moderne entre de mauvaises mains.

Fin mai, pendant qu’il négocie avec les Français, ses propres troupes achèvent tout juste d’évacuer Dunkerque. Plus de 300 000 soldats britanniques ont été ramenés d’extrême justesse de l’autre côté de la Manche, sans chars, sans canons, protégés seulement par le détroit et la flotte qui le contrôle. Depuis le début de l’invasion, une idée le hante. Si la France s’effondre et que l’Allemagne ou l’Italie met la main sur les cuirassés français, l’équilibre naval qui protège les îles Britanniques bascule en quelques semaines.

Le Royaume-Uni se retrouverait seul, face à une flotte combinée capable de rivaliser avec la Royal Navy. Pour un pays insulaire, c’est une question de survie. Le 12 juin 1940, Churchill s’envole pour la France. Paris tombera dans trois jours.

Le gouvernement français en fuite s’est replié dans la vallée de la Loire. La réunion se tient au château du Muguet, près de Briare, dans un décor de campagne paisible qui contraste violemment avec la catastrophe militaire en cours. Autour de la table, Paul Reynaud, le maréchal Pétain, le général Weygand, un jeune sous-secrétaire d’État nommé Charles de Gaulle. Le lendemain matin, l’amiral Darlan les rejoint.

Weygand décrit un front qui s’effondre. L’armée à bout de souffle réclame l’aviation britannique qu’elle n’obtiendra jamais. Churchill refuse d’envoyer ses derniers chasseurs. Il sait déjà qu’il en aura besoin pour défendre son propre ciel.

C’est dans cette atmosphère de reproches que, dans la matinée du 12 juin, Churchill se tourne vers Darlan. Il connaît la valeur de chaque bâtiment de cette flotte. Il l’a étudiée ligne par ligne. Il fixe l’amiral et lui dit qu’il ne faut jamais, sous aucun prétexte, laisser les Allemands mettre la main sur cette flotte.

Darlan ne bafouille pas. Il répond comme un officier de marine parle à un autre officier de marine : jamais, quoi qu’il arrive, un seul navire français ne sera livré à l’ennemi. Pour deux hommes qui ont grandi dans une tradition où la parole donnée entre marins vaut plus qu’un traité signé par des diplomates, cette phrase a un poids immense. Churchill la prend pour argent comptant.

Il rentre à Londres presque rassuré sur ce point précis. Le lendemain, 13 juin, ultime réunion du Conseil suprême interallié, cette fois à la préfecture de Tours. Churchill arrive furieux. Reynaud l’a averti par une ligne non sécurisée, une négligence qui l’a mis hors de lui avant même d’atterrir.

Son avion escorté par douze chasseurs Hurricane se pose à l’aérodrome de Parçay-Meslay sans que personne soit prévenu. Personne pour l’accueillir. Les grilles de la préfecture sont fermées. Quand la réunion débute enfin, Reynaud pose la question qui va décider du sort de l’Europe.

La France peut-elle être déliée de son engagement à ne jamais signer de paix séparée avec l’Allemagne ? Churchill, les larmes aux yeux selon plusieurs témoins, répond qu’il comprend la détresse française, mais que la Grande-Bretagne continuera le combat seule s’il le faut et qu’il ne peut relever la France de sa parole. C’est dans ce climat de promesses qui s’effritent que la question de la flotte revient sur la table, avec Darlan de nouveau présent. Le message qu’il a livré la veille à Briare est répété, confirmé : la flotte ne tombera jamais aux mains de l’ennemi.

C’est la dernière fois que Churchill entend cette promesse de la bouche même de l’amiral. À dix-sept heures trente, il reprend son avion pour Londres. Il ne reverra plus jamais Darlan en personne. Trois jours plus tard, tout s’effondre.

Le 16 juin, Paul Reynaud démissionne. Le président Albert Lebrun appelle Philippe Pétain pour former un nouveau gouvernement. Dès le lendemain midi, Pétain annonce à la radio qu’il faut cesser le combat. Le 22 juin, dans le même wagon-restaurant de la forêt de Compiègne où l’Allemagne avait signé sa capitulation en 1918, wagon que Hitler a fait spécialement extraire d’un musée pour l’occasion, la France signe l’armistice.

Le pays est coupé en deux. Une zone occupée au nord et à l’ouest, une zone dite libre au sud, administrée depuis Vichy. L’article 8 de ce texte concerne directement la flotte. Les navires de guerre français doivent être rassemblés dans leurs ports d’attache et désarmés sous contrôle allemand ou italien.

Pour les négociateurs français, ce contrôle signifie une simple vérification, une inspection technique, rien de plus. Pour Churchill, ce mot a une toute autre sonorité. Il a vu Hitler promettre à Munich en 1938 qu’il n’avait plus aucune revendication territoriale en Europe. Six mois plus tard, la Wehrmacht occupait ce qui restait de la Tchécoslovaquie.

Il a vu l’Allemagne signer un pacte de non-agression avec la Pologne, puis l’envahir. Un texte qui place la flotte française sous la surveillance d’une commission d’armistice germano-italienne n’est pas une garantie, c’est un délai. Ce que Churchill ignore, en revanche, c’est ce qui se passe dans le dos des négociateurs de l’armistice. Avant même l’arrivée des troupes allemandes, des marins français ont déjà sabordé certaines installations portuaires de l’Atlantique et de la Manche pour éviter qu’elles ne tombent intactes aux mains de l’ennemi.

Le 24 juin 1940, deux jours après la signature du texte, l’amiral Darlan envoie à tous les commandants de la flotte française un ordre secret rédigé de sa propre main. Si un jour l’ennemi tente de s’emparer d’un bâtiment français, ce bâtiment doit être sabordé, coulé par son propre équipage sur le champ. Et Darlan ajoute une précision glaçante : si plus tard un ordre contraire lui parvenait, donné sous la contrainte de l’occupant, cet ordre-là devrait être ignoré. Seul l’ordre de sabordage du 24 juin compte.

Autrement dit, Darlan vient de donner noir sur blanc la garantie exacte que Churchill lui avait demandée à Briare et à Tours. Mais ce document reste secret, verrouillé dans les états-majors de Vichy. Londres n’en voit jamais la moindre ligne. Tout ce que voit Churchill, c’est un texte d’armistice ambigu, un gouvernement français en pleine débandade politique et une flotte gigantesque qui pourrait à tout moment échapper au contrôle de ceux qui viennent tout juste de la promettre neutre.

Fin juin, la pression monte à Londres. Le cabinet de guerre britannique débat plusieurs jours durant. Certains amiraux jugent l’idée même d’attaquer un ancien allié proprement scandaleuse. Mais Churchill impose sa volonté.

Il a besoin d’un geste, un geste que le monde entier puisse voir, en particulier Roosevelt, encore hésitant à s’engager au côté d’un pays qui semble déjà à moitié vaincu. Le plan ne concerne d’ailleurs pas seulement Mers el-Kébir. Le même jour, des ultimatums presque identiques partent vers Alexandrie en Égypte, où mouille une escadre française, et vers Dakar au Sénégal, où repose le cuirassé Richelieu, encore inachevé mais redoutable. À Alexandrie, l’amiral français Godfroy et son homologue britannique Cunningham, tous deux soucieux d’éviter un bain de sang, négocient.

Les navires français resteront immobilisés sur place sans munitions jusqu’à ce que, deux ans plus tard, ils rejoignent finalement la cause alliée sans qu’un coup de feu n’ait jamais été tiré. À Dakar, le Richelieu est endommagé par une torpille lancée depuis un porte-avions britannique dans la nuit du 7 au 8 juillet, sans faire de victimes massives. Trois issues possibles donc, pour trois escadres françaises confrontées au même dilemme le même été. Seul Mers el-Kébir tournera au massacre.

Le 28 juin, l’Amirauté ordonne de rassembler à Gibraltar une force navale de choc. Porte-avions, cuirassé, croiseurs, destroyers. On la baptise Force H. Son commandant, l’amiral Somerville, reçoit une mission qu’il qualifiera lui-même dans un télégramme de l’une des plus pénibles jamais confiées à un officier de la Royal Navy.

La cible : la flotte française mouillée à Mers el-Kébir, près d’Oran en Algérie. La date fixée : le 3 juillet. Au matin du 3 juillet 1940, la rade de Mers el-Kébir ressemble à une carte postale. La mer est calme, le ciel algérien d’un bleu limpide.

Amarrés le long de la jetée, les fleurons de la marine française : les croiseurs de bataille Dunkerque et Strasbourg, les vieux cuirassés Bretagne et Provence, le porte-hydravions Commandant Teste et six contre-torpilleurs rapides. Sous le commandement du vice-amiral d’escadre Marcel Gensoul, à bord du Dunkerque, ces bâtiments respectent scrupuleusement les clauses de l’armistice. Culasses des canons démontées, avions désarmés, munitions regroupées. Une flotte au repos qui ne s’attend à rien.

À l’horizon apparaît la Force H britannique. Un porte-avions, deux cuirassés, un croiseur de bataille, des croiseurs légers, neuf destroyers. Un capitaine britannique, Cedric Holland, se fait conduire en canot jusqu’au Dunkerque pour transmettre l’ultimatum de Somerville à Gensoul. Les deux hommes se connaissent bien.

Ils ont servi ensemble lors d’opérations combinées avant la guerre. Ils s’apprécient, ce qui rend la scène qui suit plus douloureuse encore. Holland présente les options : rallier la flotte britannique pour continuer le combat contre l’Allemagne ; gagner un port britannique avec un équipage réduit ; se rendre dans un port français des Antilles, sous contrôle américain, pour y être désarmé ; ou se saborder sur place. Faute de réponse dans les six heures, les navires français seront coulés de force.

Gensoul est indigné. « La marine française n’a pas l’habitude de manquer à sa parole », lance-t-il au parlementaire britannique. Il refuse de considérer cet ultimatum comme autre chose qu’un déshonneur. Céder à une menace armée d’un pays qui, quelques semaines plus tôt, était encore son allié, reviendrait selon lui à trahir l’armistice qu’il a l’ordre de respecter.

Il tente de joindre Darlan pour obtenir des instructions, mais ne réussit à parler qu’à son adjoint, l’amiral Le Luc. À cinq heures du matin, les bâtiments français reçoivent l’ordre de se mettre en position de combat. À neuf heures dix, un second message circule : la flotte anglaise est venue proposer un ultimatum inacceptable. Il faut se tenir prêt à répondre à la force par la force.

Pendant que les négociations traînent, des avions britanniques venus de l’Ark Royal mouillent des mines magnétiques à l’entrée de la rade, verrouillant toute possibilité de fuite. Gensoul espère gagner du temps, réarmer ses batteries côtières, remettre ses navires en état de combattre, obtenir malgré tout une issue diplomatique. Puis, vers seize heures, un message radio circule entre l’état-major français et Gensoul, donné au nom de Darlan : les escadres françaises de Toulon et d’Alger se portent à son secours, prêtes à rallier la rade en tenue de combat et à répondre à la force par la force. Ce message est intercepté par les services britanniques.

À Londres, c’est le signal que tout le monde redoutait. La France pourrait rouvrir les hostilités contre la Grande-Bretagne elle-même, avec des renforts en approche. L’Amirauté ordonne à Somerville de régler l’affaire avant la tombée de la nuit. À dix-sept heures trente, Somerville prévient Gensoul que le délai touche à sa fin.

À dix-sept heures cinquante-six, la Force H ouvre le feu. Le déluge dure moins d’un quart d’heure. Trente-six salves, soixante-trois tonnes d’explosifs. Le cuirassé Bretagne, touché de plein fouet dès les premières minutes, prend feu, chavire et coule en quelques minutes à peine, entraînant avec lui près de mille hommes pris au piège sous les ponts.

À peine cinquante marins parviendront à s’échapper à la nage ou en chaloupe. Le Dunkerque et le Provence, gravement endommagés, s’échouent volontairement pour éviter de sombrer tout à fait. Le contre-torpilleur Mogador, touché à l’arrière, voit exploser ses propres grenades anti-sous-marines dans un second embrasement. Seul le Strasbourg, profitant de la confusion et de la fumée qui masque désormais toute la rade, parvient à forcer le passage avec plusieurs contre-torpilleurs et file vers Toulon, poursuivi sans succès par des avions britanniques.

Le porte-hydravions Commandant Teste, resté au mouillage et indemne, appareillera seul dans la nuit pour rallier lui aussi Toulon. Trois jours plus tard, le 6 juillet, une nouvelle vague de bombardiers-torpilleurs venus de l’Ark Royal achève le Dunkerque, encore immobilisé dans le port, faisant plus de deux cents morts supplémentaires. Au total, le bilan officiel s’établit à 1 297 marins français tués et plusieurs centaines de blessés. En une seule soirée, la Royal Navy a infligé à la marine française des pertes humaines plus lourdes que l’ensemble de la campagne de France.

La nouvelle frappe le pays comme une gifle. Les journaux français, y compris ceux qui n’ont aucune sympathie particulière pour l’Allemagne, parlent d’agression sans précédent, de guet-apens, de trahison des anciens frères d’armes. Les partisans de la collaboration avec l’Allemagne, encore minoritaires quelques jours plus tôt, trouvent soudain dans ce drame un argument en or pour éveiller une anglophobie que beaucoup de Français croyaient endormie. Le 5 juillet, le gouvernement de Vichy rompt ses relations diplomatiques avec Londres.

Ce même jour, à Mers el-Kébir, on enterre les marins morts. L’amiral Gensoul prononce devant leurs tombes des mots simples : ils avaient promis d’obéir pour l’honneur du pavillon, et si ce pavillon porte aujourd’hui une tâche, elle n’est certainement pas la leur. À Londres, à des kilomètres de là, un homme se retrouve dans une position presque insoutenable. Charles de Gaulle, réfugié depuis trois semaines à peine, tente déjà de convaincre les marins et les colonies françaises de rallier la France libre.

Le drame de Mers el-Kébir menace de briser net cet espoir naissant. Comment demander à des Français de rejoindre un pays qui vient de tuer treize cents de leurs compatriotes ? De Gaulle choisit malgré tout de ne pas rompre avec les Britanniques, convaincu que seule la poursuite du combat à leurs côtés peut encore sauver l’avenir de la France. Un choix qui lui vaudra pendant des années d’être accusé par ses adversaires d’avoir toléré l’injustifiable.

À Londres, l’ambiance est diamétralement inverse. Le 4 juillet, Churchill se présente devant la Chambre des communes pour rendre compte de l’opération. Selon plusieurs témoins présents ce jour-là, sa voix se brise en évoquant la décision, l’une des plus douloureuses de toute sa carrière. Quand il termine, la Chambre entière se lève dans une ovation rare, y compris sur les bancs de l’opposition.

Pour l’opinion britannique et pour Roosevelt, encore hésitant à s’engager, Mers el-Kébir devient la preuve éclatante que la Grande-Bretagne se battra jusqu’au bout, seule s’il le faut, quel qu’en soit le prix. Une même tragédie racontée sur deux rives de la Manche produit deux histoires opposées. Trahison d’un côté, sacrifice nécessaire de l’autre. Mais voici où l’histoire prend un tour que presque personne ne raconte.

La promesse faite à Briare et répétée à Tours a-t-elle vraiment été trahie sur le strict plan des faits ? Non, jamais, à aucun moment. Entre juin 1940 et l’attaque de Mers el-Kébir, pas un seul navire de la flotte française n’a été livré, remis ou même prêté à l’Allemagne. L’ordre secret de sabordage signé par Darlan le 24 juin restait en vigueur, verrouillé dans les tiroirs des états-majors, ignoré de Londres.

Le vrai problème n’était donc pas que la France avait menti. C’était que la Grande-Bretagne, échaudée par des années de promesses hitlériennes piétinées, ne pouvait plus se permettre de croire une parole sur simple confiance, même celle d’un allié de la veille. Mers el-Kébir n’est donc pas l’histoire d’une trahison consommée, c’est l’histoire d’une méfiance devenue elle-même meurtrière. Et cette promesse allait, deux ans plus tard, se réaliser exactement comme Darlan l’avait juré, dans les circonstances les plus tragiques qui soient.

Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du Nord. Darlan se trouve par hasard à Alger, au chevet de son fils malade. En quelques jours, il change de camp, négocie un cessez-le-feu avec les Américains et se retrouve du jour au lendemain du côté des Alliés qu’il avait vus tirer sur ses marins deux ans plus tôt. Furieux, Hitler ordonne l’occupation totale de la France et, le 27 novembre 1942, lance l’opération Lila.

Des colonnes blindées allemandes foncent vers Toulon pour s’emparer cette fois pour de bon de ce qui reste de la flotte française, celle-là même qui avait échappé au désastre de Mers el-Kébir. L’amiral Jean de Laborde, qui commande cette flotte à bord de son navire amiral, le Strasbourg, connaît l’ordre donné par Darlan plus de deux ans auparavant. Il s’y tient, malgré les appels de Darlan lui-même qui, désormais rallié aux Alliés, lui demande de prendre la mer pour les rejoindre. Aux premières lueurs du 27 novembre, alors que les blindés allemands se perdent dans le dédale du port et n’atteignent les quais qu’après cinq heures trente du matin, l’ordre de sabordage général est donné.

Près de soixante-dix bâtiments, soit environ 235 000 tonnes d’acier de guerre, la quasi-totalité des forces de haute mer françaises, se sabordent en l’espace de quelques heures. Le Strasbourg, celui-là même qui avait fui l’enfer de Mers el-Kébir, coule à son tour, coulé cette fois par son propre équipage plutôt que de servir l’Allemagne, au côté du vieux Provence, de sept croiseurs et de près de trente contre-torpilleurs. Seuls cinq sous-marins parviennent à s’échapper de la rade avant que les issues ne se referment. Trois d’entre eux rallient l’Afrique du Nord pour continuer le combat au côté des Alliés.

La promesse faite à Briare et à Tours en juin 1940 est enfin tenue à la lettre, deux ans, cinq mois et quinze jours plus tard. Dix-sept mois après que 1 300 marins français sont morts précisément parce que Londres n’avait pas cru qu’elle tiendrait. Reste la question posée au tout début de cette histoire. Quelqu’un a-t-il payé pour ce qui s’est passé le 3 juillet 1940 ?

La réponse, aussi frustrante soit-elle, est non, pas au sens où l’on pourrait l’attendre. Winston Churchill n’a jamais été inquiété pour cette décision. Il continue de diriger le Royaume-Uni, reste l’un des hommes d’État les plus célébrés du vingtième siècle. Aucune enquête, aucun tribunal, aucune excuse officielle ne viendra jamais sanctionner le choix qu’il a défendu comme nécessaire jusqu’à la fin de sa vie.

L’amiral Gensoul, dont la rigidité et l’orgueil ont peut-être rendu le drame inévitable en refusant tout compromis pendant ces heures cruciales de négociation, ne sera jamais non plus sanctionné. Il continuera sa carrière, prendra sa retraite et mourra tranquillement en 1973, plus de trente ans après le drame. Quant à François Darlan, l’homme dont la parole donnée à Tours est au centre de cette histoire, son destin bascule très vite après son ralliement aux Alliés. Le 24 décembre 1942, un mois à peine après que le sabordage de Toulon a validé dans le sang et le fer l’engagement qu’il avait pris deux ans plus tôt, Darlan sort de son bureau du palais d’Été à Alger.

Dans un couloir, un jeune homme de vingt ans, Fernand Bonnier de la Chapelle, l’attend. Il appartient à un petit groupe de conspirateurs monarchistes mené par Henri d’Astier de la Vigerie, qui voit en Darlan un obstacle politique à écarter. Les quatre conspirateurs ont tiré à la courte paille pour désigner celui qui passerait à l’acte. C’est Bonnier qui a tiré le bâton le plus court.

Le jeune homme se confesse le matin même auprès de l’abbé Cordier, qui lui donne l’absolution avant le geste. Il tire deux balles sur Darlan, une au visage, une dans la poitrine. Darlan meurt presque aussitôt. Arrêté sur place, jugé en quelques heures par un tribunal militaire expéditif, condamné à mort dans la nuit, Bonnier de la Chapelle est fusillé dès le lendemain matin, le 26 décembre, avant même que le dossier n’ait pu être réellement instruit.

Trois ans plus tard, en 1945, la justice française le réhabilite, estimant qu’il avait agi dans l’intérêt de la libération du pays. Darlan, lui, sera inhumé loin des siens. Son corps sera transféré en 1964 au cimetière militaire de Mers el-Kébir, sur décision du général de Gaulle devenu président de la République. Le règlement militaire interdira qu’il repose dans le même carré que les 1 300 marins tombés sous les tirs britanniques quatre ans avant sa propre mort, puisqu’il n’est pas mort à leurs côtés.

Sa tombe sera placée juste à l’extérieur du carré, à quelques mètres de ceux dont la mort, d’une certaine façon, découle directement de la promesse qu’il avait faite en leur nom. Ainsi se referme la boucle. L’homme qui avait juré un jour de juin 1940 que la flotte française ne tomberait jamais aux mains de l’ennemi meurt assassiné pour une tout autre raison, quelques semaines à peine après que sa parole s’est révélée vraie de la manière la plus tragique qui soit, au fond d’une rade où des dizaines de navires reposent désormais, coulés par leurs propres équipages plutôt que livrés à qui que ce soit. Personne, en définitive, n’a payé pour les 1 297 morts de Mers el-Kébir.

Pas de procès, pas de sanction, pas même un mea culpa partagé entre les deux nations. Ce que l’histoire a laissé à la place, ce sont deux récits qui continuent de s’affronter. L’un fait de sacrifice nécessaire, l’autre de trahison impardonnable. Et un simple fait glaçant dans sa sobriété : la parole donnée à un homme dans un couloir de préfecture à Tours, un jour de juin 1940, a fini par être tenue beaucoup trop tard pour ceux qui reposent au cimetière de Mers el-Kébir.

Aujourd’hui encore, la carcasse du Bretagne repose au fond de la rade algérienne, jamais renflouée. Chaque année, le 3 juillet, une cérémonie discrète réunit d’anciens marins et leurs descendants sur les quais français, loin des grandes commémorations nationales. Comme si ce chapitre précis restait trop inconfortable pour être célébré à voix haute.

Ni tout à fait un massacre gratuit, ni tout à fait un acte de guerre légitime, Mers el-Kébir occupe dans la mémoire française cette place étrange réservée aux blessures qu’on préfère ne pas rouvrir.