On ne m’avait jamais dit qu’un homme pouvait savoir qu’il allait à la mort et partir quand même. Mon grand-père m’a raconté l’histoire du général de Lestrein, ce vieil officier de soixante-quatre…

On ne m’avait jamais dit qu’un homme pouvait savoir qu’il allait à la mort et partir quand même. Mon grand-père m’a raconté l’histoire du général de Lestrein, ce vieil officier de soixante-quatre...

Ce qui s’est joué dans ce bureau de Carlton Gardens, à Londres, en février 1943, personne ne l’a jamais oublié. Pas même Charles de Gaulle, pourtant peu habitué à montrer ses émotions. En face de lui se tenait le général Charles de Lestrein, soixante-quatre ans, le chef de l’armée secrète, l’homme qui dans quelques heures allait remonter dans un avion pour rejoindre la France occupée. L’entretien avait été bref.

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De Gaulle avait répété ce qu’il savait déjà : le débarquement allié n’aurait pas lieu avant le printemps 1944. Il restait plus d’un an à tenir. Plus d’un an à survivre, à s’organiser, à armer des réseaux que la Gestapo traquait chaque jour davantage. De Lestrein avait écouté, approuvé d’un hochement de tête, sans poser de questions.

Avant de se lever, il avait dit quelques mots à de Gaulle. Rien de dramatique. Rien de solennel. Juste une constatation froide, faite avec la distance d’un homme qui a depuis longtemps fait la paix avec l’idée de sa propre mort.

Il savait que les Allemands resserraient l’étau. Il savait que des membres de son propre état-major avaient déjà été compromis. Il savait que ce retour signifiait peut-être la fin. Il repartait quand même.

De Gaulle n’avait rien répondu. Que pouvait-il répondre ? Il savait que l’on ne retenait pas un homme comme de Lestrein. Et de Lestrein n’aurait jamais accepté d’être retenu.

Pour comprendre ce qui s’est joué dans cette pièce, il faut d’abord comprendre qui était cet homme. Charles Georges Antoine de Lestrein n’était pas né dans la gloire. Il était entré à Saint-Cyr en 1897, fils d’un simple comptable d’usine, sans nom illustre ni relation dans les hautes sphères. La discipline, le sens du devoir, l’intelligence tactique : il les avait en lui dès le début.

La Grande Guerre avait forgé son caractère pour toujours. En août 1914, sa compagnie avait repoussé un détachement allemand qui tentait de franchir la Meuse, un exploit qui lui valut immédiatement la Légion d’honneur. Quelques jours plus tard, il était fait prisonnier. Quatre ans de captivité, quatre ans derrière des barbelés, quatre ans à attendre.

Quand il était revenu, il n’était pas brisé. Il était autre. Plus calme, plus déterminé, convaincu d’une chose que personne dans l’armée française ne voulait entendre : la prochaine guerre serait une guerre de mouvement, et les chars en seraient le moteur. Dans les années vingt et trente, il devint l’un des rares officiers français à penser sérieusement cette idée.

À Metz, il commandait une brigade de chars. Parmi ses subordonnés, il y avait un lieutenant-colonel du nom de Charles de Gaulle. De Lestrein aimait dire plus tard : « Je suis aux ordres du général de Gaulle qui fut naguère à mes ordres. » Ce n’était pas de l’ironie.

C’était le reflet d’une relation fondée sur le respect mutuel entre deux hommes qui partageaient la même vision, à une époque où cette vision était jugée hérétique. En juin 1940, la France s’effondre en six semaines. De Lestrein dirige un groupement cuirassé, combat jusqu’au dernier moment, lance des contre-attaques. Puis l’armistice arrive.

La France capitule. Lui ne capitule pas intérieurement. Il se retire dans le Jura, officiellement inactif. Mais dans sa tête, la guerre n’est pas terminée.

En août 1942, Jean Moulin, délégué du général de Gaulle en France occupée, cherche un chef militaire pour structurer l’armée secrète, cette organisation clandestine qui doit regrouper les branches armées des trois grands mouvements de résistance de la zone sud. Il faut quelqu’un d’autoritaire, d’expérimenté, capable d’imposer une discipline à des réseaux qui ont chacun leurs habitudes, leurs égos, leurs méfiances. Henri Frenay propose de Lestrein. De Gaulle donne son accord par un message radio en forme de code : « De Charles à Charles, d’accord.

»

Le 11 novembre 1942, le jour même de l’invasion de la zone sud par les Allemands, de Lestrein reçoit sa lettre de mission. Il a soixante-trois ans. Il entre dans la clandestinité. Il prend le pseudonyme de Vidal.

Dès le départ, la tâche est énorme. Frenay, qui pensait obtenir lui-même le commandement, conteste ses décisions, refuse de diffuser ses ordres, tente d’imposer ses hommes. De Lestrein tient bon. Il s’installe à Lyon, constitue son état-major, commence à structurer les groupes armés dispersés.

En quelques mois, les effectifs passent de trente mille à plus de deux cent mille hommes. Mais les arrestations se multiplient. Les réseaux sont infiltrés. De Lestrein le sait.

Il continue. Le retour en France, le 20 mars 1943, n’est pas un acte de bravoure naïve. C’est un calcul froid. Quelqu’un doit être là-bas.

Et cet homme, c’est lui. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est que pendant son séjour à Londres, plusieurs membres de son état-major ont été arrêtés. Des documents ont été saisis. La Gestapo a des noms, des adresses, des rendez-vous.

Et elle a une source. Le 7 juin 1943, dans un train reliant Paris à Lyon, un homme est arrêté discrètement par la Gestapo. Il s’appelle René Hardy, chef du troisième bureau de l’armée secrète, responsable du réseau de sabotage ferroviaire. Hardy est interrogé.

Puis, chose étrange, il est relâché, libre, sans explication. Ce qu’on apprendra bien plus tard, c’est que Hardy avait une maîtresse, une jeune femme de vingt ans d’une beauté saisissante. Son véritable amant n’était pas Hardy. C’était un officier de la Gestapo.

C’est elle qui avait intercepté le message fixant le rendez-vous entre Hardy et de Lestrein, et transmis l’information à Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, celui qu’on appellera bientôt le boucher de Lyon. Hardy avait été arrêté dans le train, confronté à ce qu’on savait de lui, puis lâché en échange de sa coopération. Il avait accepté. Et surtout, il avait caché son arrestation à l’ensemble de son réseau.

Le 9 juin 1943, à neuf heures du matin, le général de Lestrein arrive au métro La Muette, dans le seizième arrondissement de Paris. Il est ponctuel, comme toujours. Il a rendez-vous avec Hardy, censé faire le point sur les opérations en zone nord. Mais deux hommes l’attendent sur le quai.

Ce ne sont pas des résistants. — Mon général, Didot ne peut pas venir. Nous devons vous conduire à lui. Didot, c’est le pseudonyme de Hardy.

De Lestrein, confiant, monte dans le taxi qui attend. Direction la rue des Saussaies, le siège de la Gestapo à Paris. Le piège s’est refermé sans un coup de feu. À l’avenue Foch, les interrogatoires commencent.

Cinquante heures d’affilée, sans interruption, sans sommeil. De Lestrein ne livre rien d’essentiel. Il reconnaît être le chef de l’armée secrète et agir sous les ordres du général de Gaulle. C’est tout.

En juillet 1943, il est incarcéré à la prison de Fresnes, au sud de Paris. Les murs de sa cellule sont humides. La nourriture est insuffisante. Il a soixante-quatre ans.

Pendant ce temps, la catastrophe se propage. Douze jours après l’arrestation de de Lestrein, Jean Moulin convoque une réunion d’urgence à Caluire-et-Cuire, dans la banlieue de Lyon, pour organiser le remplacement du chef de l’armée secrète. La rencontre est camouflée en consultation médicale chez un docteur. René Hardy, qui n’était pas invité, se présente quand même.

Le 21 juin 1943, la Gestapo fait irruption. Jean Moulin est arrêté. Raymond Aubrac est arrêté. Cinq autres résistants sont pris.

Hardy, lui, s’échappe dans des circonstances qui ne convainquent personne. Il est le seul à fuir. Jean Moulin meurt le 8 juillet 1943, des suites des tortures que Klaus Barbie lui a infligées. De Lestrein survit dans un premier temps.

Mais une survie qui ressemble peu à la vie. Le 10 mars 1944, il est déporté sous le statut Nacht und Nebel, « nuit et brouillard », le régime réservé aux prisonniers que l’on veut faire disparaître sans laisser de traces. Il arrive au camp de concentration de Natzweiler-Struthof, en Alsace annexée. Puis, le 6 septembre 1944, il est transféré à Dachau, en Bavière.

Même épuisé, même affaibli, de Lestrein reste lui-même. Les témoignages de ses compagnons de captivité décrivent un homme qui maintient sa dignité, qui conseille, qui soutient les autres détenus. Il participe à la création d’un comité international clandestin à l’intérieur du camp, destiné à organiser la résistance au cas où les SS décideraient d’exécuter tous les prisonniers avant l’arrivée des Alliés. Jusqu’au bout, il organise.

Jusqu’au bout, il commande. Mi-avril 1945, les troupes américaines approchent. À Munich, à moins de quarante kilomètres de là, les combats font rage. Dans les couloirs de Dachau, les gardiens reçoivent des ordres venus de Berlin.

Certains prisonniers de haute valeur ne doivent pas tomber vivants entre les mains des Alliés. Le 19 avril 1945, au matin, un prêtre nommé Élie Lavigne répare la veste effilochée du général de Lestrein. Les deux hommes parlent. De Lestrein lui remet un peigne, un tricot, un bout de papier hygiénique sur lequel il a écrit quelques mots demandant à Edmond Michelet de reprendre la direction de la résistance intérieure au camp.

C’est son dernier ordre. Celui d’un homme qui, à l’article de la mort, pense encore à la suite, à ceux qui viennent après, à l’organisation qui doit survivre même si lui ne survit pas. Le même jour, le général Charles de Lestrein est emmené à l’écart et abattu d’une balle dans la nuque. Son corps est incinéré dans le crématoire du camp.

Il avait soixante-six ans. Les soldats américains libèrent Dachau dix jours plus tard, le 29 avril 1945. Dix jours. Il était à dix jours de la liberté.

Reste maintenant la question que beaucoup attendent depuis le début. L’homme qui a trahi de Lestrein a-t-il été puni ? Le 12 décembre 1944, René Hardy est arrêté. Les accusations sont précises : avoir eu des contacts avec l’ennemi ayant conduit à l’arrestation du général de Lestrein et aux arrestations de Caluire.

Son procès s’ouvre en janvier 1947 devant la Cour de justice de la Seine. Hardy est défendu par l’un des avocats les plus brillants de France. Il est soutenu par Henri Frenay, son ancien chef au mouvement Combat, et par plusieurs figures importantes de la résistance qui refusent de croire à sa culpabilité, ou qui ont leurs propres raisons de ne pas vouloir que la vérité éclate complètement. Le 24 janvier 1947, Hardy est acquitté, faute de preuve suffisante, dit le tribunal.

Le patron de la DST apporte alors une preuve nouvelle : les archives attestant l’arrestation de Hardy dans le train Lyon-Paris dans la nuit du 7 au 8 juin 1943. Hardy avait menti. Il avait prétendu n’avoir jamais été arrêté par la Gestapo. La preuve disait le contraire.

Un second procès s’ouvre en mai 1950 devant un tribunal militaire. Quatre juges sur cinq estiment Hardy coupable. Un seul juge l’innocente. En droit militaire français de l’époque, il faut une majorité de deux voix pour condamner.

Une voix de trop en faveur de l’innocence. Hardy est acquitté une deuxième fois, au bénéfice de ce qu’on appelle la minorité de faveur. René Hardy vit encore quarante-deux ans après la fin de la guerre. Il meurt le 12 avril 1987, sans avoir jamais été condamné pour quoi que ce soit.

Quant à Klaus Barbie, il s’était enfui en Bolivie après la guerre, avec l’aide des services de renseignement américains qui le jugeaient utile contre le communisme. Il vivra sous une fausse identité pendant des décennies, jusqu’à ce que les journalistes Serge et Beate Klarsfeld le localisent à La Paz en 1983. Extradé en France, il est jugé en 1987, condamné à la réclusion à perpétuité pour crimes contre l’humanité. Il meurt en prison à Lyon en 1991.

La justice est venue, mais tardivement, et de façon incomplète. Le nom du général Charles de Lestrein, lui, a été gravé en lettres de bronze au Panthéon de Paris le 10 novembre 1989. Son corps, incinéré dans les fours de Dachau, n’a jamais été retrouvé. Ce qui reste, c’est une plaque et une phrase que ses compagnons de captivité rapportèrent après la guerre.

À Dachau, même épuisé, même mourant, il répétait à ceux qui l’entouraient : « Confiance, confiance encore, confiance toujours. »

Ces mots, il les avait prononcés pour la première fois en juin 1940, dans son dernier ordre du jour avant la capitulation de la France. Il les avait gardés avec lui pendant cinq ans. Ils avaient traversé Fresnes, Struthof et Dachau.

Ils avaient résisté à tout ce que la Gestapo, les camps et le temps pouvaient faire à un homme. Ce que de Lestrein avait dit à de Gaulle en février 1943, avant de monter dans cet avion pour rentrer en France, personne ne peut le rapporter mot pour mot. Mais tous ceux qui ont étudié cet homme de près arrivent à la même conclusion. Il savait.

Il savait qu’il allait vers quelque chose dont il ne reviendrait peut-être pas. Il l’avait dit à de Gaulle avec la sobriété d’un soldat, sans dramatisme, sans demander de garanties qu’il n’obtiendrait pas. Il avait pris acte du danger, et il était reparti quand même. Parce que pour lui, la France ne se défendait pas depuis Londres.

Elle se défendait en France. Il n’a pas eu de sépulture. Mais il a eu quelque chose que beaucoup de vainqueurs n’ont jamais eu. Il a eu raison.

Et peut-être que c’est ça, la vraie victoire. Pas celle qu’on inscrit dans les traités, mais celle qu’on porte en soi jusqu’à la dernière seconde, dans une cellule de Dachau, avec une balle dans la nuque et la certitude d’avoir fait ce qu’il fallait faire. Dix jours avant la liberté.

Les yeux ouverts.