Je suis général d’armée, quatre étoiles gagnées après trente ans de carrière, et on vient de me demander de rétrograder pour pouvoir me battre. Devant moi, l’officier américain qui va devenir mon…

Je suis général d’armée, quatre étoiles gagnées après trente ans de carrière, et on vient de me demander de rétrograder pour pouvoir me battre. Devant moi, l’officier américain qui va devenir mon...

Le 29 septembre 1943, près de Sorrente, deux hommes se font face pour la première fois en tête-à-tête. Alphonse Juin, général d’armée français à quatre étoiles, vient d’accepter de rétrograder volontairement pour se placer sous les ordres d’un lieutenant-général américain. En face de lui, Mark Clark, quarante-six ans, ambitieux, admiré par Roosevelt et Churchill, le plus jeune lieutenant-général de l’histoire de l’armée américaine. Juin a passé des décennies à gravir la hiérarchie militaire.

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Fils de gendarme, né en Algérie dans une famille modeste, il n’avait que le mérite pour avancer. En 1912, il sort major de Saint-Cyr, devant un certain Charles de Gaulle. Grièvement blessé en Champagne en mars 1915, le bras droit paralysé à vie, il demande à retourner au front. Il connaît les montagnes du Rif, parle la langue de ses tirailleurs marocains et de ses goumiers, comprend ces soldats nord-africains que personne d’autre ne sait commander comme lui.

En mai 1940, il commande la 15e division d’infanterie motorisée. Il se bat jusqu’au bout, couvre la retraite vers Dunkerque, défend Valenciennes et Lille. Encerclé, à court de munitions, il est fait prisonnier le 30 mai 1940 et interné à la forteresse de Königstein, réservée aux prisonniers les plus importants. Libéré en juin 1941 à la demande de Vichy, il commande les forces d’Afrique du Nord, maintient l’armée en condition et résiste aux pressions allemandes.

Quand les Alliés débarquent en novembre 1942, il choisit leur camp dans les 48 heures. En décembre 1942, il est promu général d’armée. Quatre étoiles. En mai 1943, il entre dans Tunis acclamé par la foule, après des mois de combats acharnés dans les montagnes du Dorsal.

C’est ce général couvert de gloire qu’Eisenhower approche en juillet 1943 pour lui demander d’intégrer un corps expéditionnaire français à la campagne d’Italie, sous commandement américain. Le problème est simple. Juin est général d’armée, un grade au-dessus de celui de Clark. Si un subordonné est théoriquement plus haut gradé que son commandant, la chaîne de commandement devient absurde.

Juin prend seul sa décision : il se reclasse général de corps d’armée. Il retire lui-même une étoile de son uniforme. Quand il arrive à Naples le 25 novembre 1943, l’accueil américain est glacial. Pas d’honneurs, pas de réception, pas de déférence particulière pour l’officier qui vient de sacrifier un grade pour rejoindre la coalition.

Les combats font rage dans les Abruzzes, la 34e division américaine saigne sur les pentes du Monte Pantano. Personne n’a le temps pour les protocoles. Mais Juin avait déjà eu sa vraie conversation avec Clark deux mois plus tôt. Et là, il lui a dit ce qu’il avait sur le cœur.

« Je ne suis pas ici pour mon grade. Je suis ici pour que la France retrouve son honneur sur un champ de bataille. Et pour cela, je suis prêt à descendre d’un rang, parce que ce rang ne vaut rien si les Français ne se battent pas. »

Juin n’est pas homme à grandes tirades.

Il est direct, parfois abrupt, profondément pragmatique. Il explique à Clark que l’armée d’Afrique porte avec elle le souvenir de la défaite de 1940 et le soupçon de la collaboration vichiste. La seule manière d’effacer ces deux ombres, c’est de gagner des batailles que les autres n’ont pas pu gagner. Pas un succès relatif, un succès éclatant.

Clark écoute. Puis il répond avec une franchise équivalente. Il dit qu’il a besoin de Juin. Il a vu comment les soldats nord-africains se battaient en Tunisie, et il veut cette force sur son flanc gauche, dans les montagnes italiennes.

Il promet à Juin la latitude opérationnelle dont il aura besoin. Ce n’est pas une promesse vague. C’est un engagement entre deux professionnels qui se regardent en face. Clark tient parole.

Le 13 décembre 1943, la 2e division d’infanterie marocaine du général d’Ornano reçoit l’ordre de prendre le Monte Pantano, à 1 100 mètres d’altitude. Les Américains de la 34e division y ont perdu 1 500 hommes sans y parvenir. Après des jours de combats acharnés contre la 305e division allemande, le 5e régiment de tirailleurs marocains s’empare du sommet. En janvier 1944, les combats du Belvédère, dans le massif du Monte Cairo, voient le 4e régiment de tirailleurs tunisiens tenir des positions que personne d’autre n’aurait pu conserver.

Des centaines de morts, des semaines de combat dans la neige, sur des crêtes battues par un vent coupant, à des températures qui descendent en dessous de zéro. Puis vient mai 1944, le tournant de toute la campagne. Depuis janvier, les Alliés tentent de percer la ligne Gustave, le système défensif allemand qui court de la mer Tyrrhénienne à la mer Adriatique, avec le monastère du Monte Cassino comme point névralgique. Trois batailles, des bombardements massifs, des milliers de morts.

Rien. Les Polonais s’écrasent sur les pentes du monastère, les Néo-Zélandais ne passent pas, les Indiens ne passent pas, les Américains ne passent pas. Juin présente à Clark un plan différent. Pas une attaque frontale sur Cassino, mais une percée par les monts Aurunci, à l’ouest.

Un terrain que les Allemands considèrent comme impraticable, naturellement défendu par sa propre géographie. Des rochers, des ravins, des éboulis, pas de routes, des pentes à 50 degrés. Clark hésite. Ses officiers doutent.

Le plan paraît insensé. Mais il se souvient de ce que Juin lui a dit à Sorrente. Il se souvient de l’engagement qu’il a pris. Le 11 mai 1944 à 23 heures, il approuve.

L’opération Diadème commence. Les goumiers marocains escaladent dans l’obscurité des parois que les Allemands n’ont pas fortifiées, parce qu’ils les croyaient infranchissables. En quatre jours, Juin fait ce que quatre mois d’attaques alliées n’avaient pas réussi. Il brise la ligne Gustave.

Le 16 mai, le corps expéditionnaire français a avancé de 16 kilomètres sur son flanc gauche, jusqu’au Mont Revole. Clark écrira plus tard que la force entière du général Juin a montré une agressivité heure après heure que les Allemands ne pouvaient pas contenir. Le maréchal Kesselring lui-même avouera après la guerre que la percée française dans les monts Aurunci avait été une surprise totale, tant par son timing que par son agressivité. Le 4 juin 1944, deux jours avant le débarquement en Normandie, les Alliés entrent dans Rome.

Clark y entre debout dans une jeep, au milieu d’une foule en liesse. Assis à côté de lui, Alphonse Juin, à la place d’honneur. Ce tableau a une signification que la plupart des commentateurs n’ont pas relevée. Clark sait ce que la victoire de mai 1944 doit à Juin.

Il sait que sans le plan des monts Aurunci, sans la décision de Juin d’accepter un grade inférieur pour pouvoir combattre, Rome n’aurait peut-être pas été prise avant des mois, peut-être jamais dans les délais qui ont permis aux Alliés de se concentrer sur la Normandie. Juin entre dans Rome en ayant sacrifié une étoile. Il en ressort avec quelque chose que nul ne peut mesurer : la preuve que l’armée française, celle qui avait capitulé en 1940, celle qui portait les stigmates de Vichy, était capable de faire ce que les autres ne pouvaient pas faire. Mais il faut dire ce que cette campagne a aussi produit d’inavouable.

Les crimes commis par des soldats du corps expéditionnaire français contre des civils italiens sont réels et documentés. Les violences des goumiers marocains dans les villages de la Ciociaria, au sud de Rome, au printemps 1944, ont laissé dans la mémoire italienne des cicatrices qui n’ont pas disparu. Des milliers de femmes et d’hommes ont été victimes de viols, de pillages, de meurtres. Quand les rapports sont remontés jusqu’à lui, Juin a ordonné des poursuites immédiates.

Environ 360 soldats du corps ont été traduits devant des juridictions militaires. Certains ont été exécutés, d’autres emprisonnés. Mais les crimes ont eu lieu, et l’histoire ne peut pas les effacer. Juin lui-même l’a vécu comme une honte personnelle.

Après Rome, le corps expéditionnaire français remonte vers Sienne et la Toscane du Nord. En juillet 1944, il quitte l’Italie pour rejoindre l’opération Dragoon, le débarquement en Provence du 15 août 1944. La campagne d’Italie est terminée pour les Français. Elle a coûté 7 000 morts.

Ce que Juin a dit à Clark, ce jour-là, à Sorrente, c’est une phrase qui tient en quelques mots mais qui porte le poids d’une nation entière. Il lui a dit : « Je suis là pour la France, pas pour mes galons. »

Il l’a prouvé en se retirant une étoile lui-même.

Et il l’a prouvé dans les montagnes italiennes, où les hommes qu’il commandait ont fait ce que personne d’autre n’avait pu faire.