Il traite les Français de lâches, de traîtres. Il raconte en privé qu’une nation capable de s’écrouler en six semaines a perdu tout droit au respect. Le mot est terrible, injuste pour les soldats qui sont tombés en mai et juin 1940, mais c’est la conviction qu’il garde cinq ans durant. Je suis devant un duel que l’histoire a longtemps gardé secret.

Un duel entre deux hommes que tout oppose. L’un est l’homme le plus puissant du monde, l’autre un général sans armée, sans territoire, sans légitimité. Et pourtant, c’est le second qui va gagner. Tout commence en juin 1940.
La France s’effondre en quarante-six jours. Les divisions allemandes contournent la ligne Maginot. Paris tombe sans un coup de feu. Le maréchal Pétain signe l’armistice le 22 juin dans le même wagon où l’Allemagne avait capitulé en 1918.
La France officielle rend les armes. Mais dans un avion qui décolle de Bordeaux le 17 juin, un homme refuse. Charles de Gaulle, quarante-neuf ans, général de brigade depuis trois semaines, le grade le plus bas chez les généraux. Dans sa poche, cent mille francs empruntés à un ami.
Sa femme et ses trois enfants sont restés en Bretagne. Il ne sait pas s’il les reverra. Le 18 juin, il s’installe devant un micro de la BBC. Sa voix tremble d’abord, puis il dit que la France a perdu une bataille, pas la guerre.
À Washington, Roosevelt écoute la nouvelle de la défaite française. Et le sentiment qui l’envahit, ce n’est pas de la colère contre l’ennemi. C’est du mépris contre la France elle-même. Une nation qui s’effondre aussi vite a trahi sa propre histoire, pense-t-il.
Il y a désormais deux France possibles pour Roosevelt. La première, c’est Vichy. Le gouvernement de Pétain contrôle encore les deux tiers du territoire et l’empire colonial. La deuxième, c’est ce général inconnu à Londres, sans armée constituée, sans reconnaissance internationale.
Roosevelt choisit Vichy. Il y envoie son ambassadeur, l’amiral Leahy, un officier conservateur, intime de Pétain. Leahy adopte rapidement la méfiance du vieux maréchal et la transmet fidèlement à Washington. Dans ses rapports, il décrit de Gaulle comme un dictateur en apprentissage.
Roosevelt lit ces rapports et les croit. De Gaulle, lui, travaille dix-huit heures par jour depuis son petit bureau de Carlton Gardens à Londres. Et la France libre grandit. Le Tchad se rallie dès août 1940, puis le Cameroun, le Congo, la Polynésie française.
Des officiers traversent la Méditerranée pour rejoindre ses rangs. Des étudiants et des pêcheurs bretons prennent la mer dans des chalutiers pour gagner l’Angleterre. Et plus la France libre grandit, plus Roosevelt la regarde avec méfiance. Une France libre forte, c’est une France qui n’aura pas besoin des Américains pour décider de son destin.
En décembre 1941, un épisode cristallise tout. Les forces gaullistes s’emparent de Saint-Pierre-et-Miquelon, deux petits îlots au large du Canada qui émettent des messages radio pour l’Allemagne. L’opération est militairement impeccable. Politiquement, c’est une catastrophe.
Washington avait explicitement demandé à de Gaulle de ne pas toucher à ces îles. Il l’a fait quand même. Le secrétaire d’État américain explose. Il parle de faux Français libres.
Roosevelt ne décolère pas. De Gaulle vient de lui montrer qu’il n’obéit à personne, pas même aux Américains. En novembre 1942, le conflit atteint un nouveau sommet. Les Alliés débarquent en Afrique du Nord dans l’opération Torch.
Grande victoire stratégique. Mais de Gaulle n’est pas informé. Il apprend le débarquement par la radio, comme n’importe quel civil. Les Américains ont préféré négocier avec les officiers de Vichy encore en place, avec l’amiral Darlan, un homme qui a participé aux lois antisémites de Vichy, plutôt que d’associer de Gaulle.
Pour Roosevelt, c’est du pragmatisme. Pour de Gaulle, c’est une trahison. Darlan est assassiné en décembre 1942 dans des circonstances obscures. Les Américains le remplacent par le général Giraud, un officier courageux, évadé spectaculairement d’une prison allemande, mais politiquement naïf, sans base populaire réelle.
Roosevelt mise sur Giraud pendant plus d’un an. Son plan est clair : faire de Giraud le chef de la France résistante, marginaliser de Gaulle et garder la main sur la politique française après la guerre. C’est dans ce contexte que se tient la conférence d’Anfa, à Casablanca, en janvier 1943. Roosevelt, Churchill et de Gaulle se retrouvent dans une villa entourée de barbelés.
La conférence est ultra secrète. Churchill, avec son humour caractéristique, dit à Roosevelt que de Gaulle se prend pour Jeanne d’Arc et que, pour sa part, il voudrait bien la brûler, mais que ses compatriotes l’en empêchent. L’anecdote circule dans les couloirs du pouvoir. Le 22 janvier, Roosevelt reçoit de Gaulle pour la première fois en entretien privé.
Les deux hommes sont aux antipodes. Roosevelt est souriant, charmeur, à l’aise dans la conversation mondaine. De Gaulle est raide, cérémonieux, incapable de déguiser ce qu’il pense. Roosevelt lui fait valoir qu’il n’a pas été démocratiquement élu et n’a donc pas de légitimité pour représenter la France.
De Gaulle répond froidement :
« Jeanne d’Arc non plus n’a pas été élue. »
Roosevelt trouve la réplique insupportable. Dans une note à Churchill écrite peu après, il qualifie de Gaulle d’homme doté d’un complexe messianique. Il confie à son entourage que c’est l’homme en qui il a le moins confiance.
Dans un mémorandum, il écrit noir sur blanc que de Gaulle est peut-être un honnête homme, mais qu’il souffre d’un complexe messianique. La photo officielle des deux hommes assis côte à côte au soleil marocain est une mise en scène. Tout le monde le sait. Tout au long de 1943, Roosevelt continue de soutenir Giraud contre de Gaulle.
Il écrit à Churchill pour suggérer d’envoyer de Gaulle gouverner Madagascar, loin des centres de décision. Il envisage de couper les livraisons d’armes à la France libre. Dans ses télégrammes, il parle de l’activité de de Gaulle en termes de machination. Mais voilà où l’histoire devient intéressante.
Giraud, l’homme de Washington, n’a tout simplement pas la stature politique. De Gaulle, lui, manœuvre avec une patience redoutable. En juin 1943, à Alger, il prend le contrôle du Comité français de libération nationale. Giraud est progressivement écarté.
En novembre 1943, il est évinçé. De Gaulle a gagné cette bataille-là sans tirer un seul coup de feu. Juste avec des mots, de la tactique et une volonté. Juin 1944.
Les Alliés préparent le débarquement en Normandie. Sous le nom d’Overlord. Cent cinquante mille soldats le premier jour, sept mille navires, onze mille avions. Des mois de préparation dans le secret absolu.
Et de Gaulle. Roosevelt ne lui dit rien. Ni la date, ni le lieu. De Gaulle est convoqué à Londres le 4 juin 1944, comme si on lui annonçait un fait accompli.
Churchill est visiblement embarrassé. Il sait que c’est inacceptable de traiter ainsi le chef du gouvernement provisoire de la France. Il sait aussi que Roosevelt ne bougera pas d’un pouce. L’administration américaine a préparé dans le plus grand secret le plan AMGOT.
Le Gouvernement militaire allié des territoires occupés. Ce plan prévoit que la France libérée sera administrée par des officiers américains, exactement comme l’Allemagne vaincue ou l’Italie occupée. Des billets de banque ont déjà été imprimés aux États-Unis. Une nouvelle monnaie française officielle, estampillée par les autorités américaines, que les soldats distribueraient sur le sol français dès le débarquement réussi.
Des officiers ont été formés pour occuper les fonctions administratives dans les préfectures et mairies françaises. La France, libérée de l’occupant allemand, se retrouverait sous tutelle américaine. Ce n’est pas une théorie conspirationniste. C’est un plan concret, dont les documents ont été déclassifiés, dont les billets ont physiquement existé.
De Gaulle entre dans une rage froide. Il refuse de donner le discours que l’état-major américain lui avait préparé pour encourager les Français à obéir aux forces alliées. Il rédige son propre texte. Le 6 juin 1944, il parle à la radio depuis Londres.
«La bataille suprême est engagée. C’est la bataille de France, et c’est la bataille de la France. »
Quelques heures plus tôt, Eisenhower avait lu un texte soigneusement rédigé par les services américains. De Gaulle a simplement fait à sa tête.
Encore une fois. Le 14 juin 1944, de Gaulle débarque en Normandie. Il passe sur les plages où les soldats canadiens ont débarqué huit jours plus tôt. Puis il gagne Bayeux.
Les rues sont pavées de Normands en larmes qui chantent La Marseillaise. Un vieux pharmacien s’avance et lui dit simplement :
« Mon général, vous êtes la France. »
Ce n’est pas un dictateur que ces gens voient. C’est l’incarnation d’une résistance qui a duré quatre ans dans l’isolement et le doute.
Les agents de l’AMGOT dépêchés en Normandie pour prendre en main l’administration française se retrouvent seuls et dépassés. Ils ne connaissent pas le terrain, pas les gens, pas les réseaux. Les préfets et commissaires de la République nommés par le gouvernement provisoire de de Gaulle prennent les choses en main partout où ils arrivent, avec une efficacité remarquable. Eisenhower est lucide et pragmatique.
Il tire les conclusions qui s’imposent. Travailler avec de Gaulle est tout simplement plus efficace. Il renonce à l’AMGOT sur le terrain. Roosevelt, lui, s’accroche encore.
Le 16 juillet 1944, il se rend à une cérémonie en l’honneur d’un général canadien. De Gaulle est présent. Ainsi les deux hommes se retrouvent pour la dernière fois, un mois avant la libération de Paris. En public, Roosevelt se montre chaleureux, presque ému.
Il pose pour les photographes avec un large sourire. En privé, selon les témoins directs de la rencontre, dont sa propre fille, il reste sur ses positions. Il explique à de Gaulle que, dans le monde d’après-guerre qu’il a planifié, la France n’aura pas de rôle de premier plan. Les quatre grandes puissances qui dirigeront le monde seront les États-Unis, l’Union soviétique, le Royaume-Uni et la Chine.
Un club dont la France est explicitement exclue. La France, un pays secondaire. Un spectateur. Roosevelt dit cela en face, avec sa courtoisie habituelle, sans lever la voix.
De Gaulle encaisse. Il sourit et il part. Le lendemain, à New York, la foule l’acclame dans les rues. Des milliers d’Américains, des Français d’Amérique, des gens qui ont suivi la guerre depuis leur radio se pressent pour le voir passer.
Le New York Times parle d’un accueil triomphal. Roosevelt lit les journaux. Il ne dit rien. Le 25 août 1944, Paris est libéré.
La deuxième division blindée du général Leclerc entre dans la capitale. De Gaulle descend les Champs-Élysées le lendemain sous une pluie de confettis et de fleurs, devant deux millions de personnes. Il s’arrête devant la tombe du soldat inconnu, sous l’Arc de Triomphe. Ce moment filmé et photographié fait le tour du monde.
Même à Washington, on ne peut plus prétendre que les Français ne savent pas qui est de Gaulle. Eisenhower passe sous l’Arc le 28 août au côté de de Gaulle. Il sait très bien ce que ce geste signifie diplomatiquement. C’est une reconnaissance de facto.
Les Britanniques suivent. Et le 23 octobre 1944, les États-Unis reconnaissent officiellement le gouvernement provisoire de la République française, avec de Gaulle à sa tête. Roosevelt a perdu. Pas sur le terrain militaire.
Pas dans les grandes conférences. Il a perdu face à un peuple. Les Français avaient choisi de Gaulle librement, massivement, sans qu’on leur demande. C’est la réalité du terrain qui a eu raison du préjugé présidentiel.
Roosevelt meurt le 12 avril 1945 à Warm Springs, en Géorgie, d’une hémorragie cérébrale. Il n’a pas vu la capitulation de l’Allemagne. Et il n’a jamais modifié son jugement sur de Gaulle dans ses déclarations publiques. Pourtant, dans ses derniers mois, alors que les victoires s’accumulent et que la France de de Gaulle envoie des divisions entières combattre sur le Rhin et dans le sud de l’Allemagne, il a bien fallu reconnaître les faits.
La France de Pétain, celle sur laquelle Roosevelt avait misé, avait collaboré. La France de de Gaulle, celle qu’il avait méprisée pendant cinq ans, avait résisté. Et elle était là, au bout du compte, dans le rang des vainqueurs. Ce qu’on retient de cette histoire, ce n’est pas la victoire.
C’est quelque chose de plus simple et de plus universel. Un homme peut avoir tout le pouvoir du monde, tous les renseignements, toutes les ressources. Et se tromper quand même. Roosevelt a fait le calcul de la puissance.
Il a raté le calcul à l’humain. Il n’a pas vu, ou n’a pas voulu voir, ce que de Gaulle avait compris dès le début. Qu’une nation ne se réduit pas à son gouvernement officiel. Que la légitimité d’un leader ne vient pas toujours des urnes.
Mais parfois d’un micro, d’une voix dans la nuit, et d’un mot qui résonne comme une évidence. De Gaulle, de son côté, n’a jamais oublié cet épisode. Toute sa politique étrangère des années 1960, son refus catégorique que la France soit sous la dépendance des États-Unis, sa sortie du commandement intégré de l’OTAN en 1966, sa méfiance permanente envers l’hégémonie américaine, tout cela est la mémoire de ces années-là. La mémoire de ce que Washington était prêt à faire d’un pays allié qu’il jugeait trop faible ou trop insoumis pour mériter le respect.
Voilà l’histoire que Roosevelt et de Gaulle n’ont jamais racontée ensemble. Un duel invisible, sans armes, entre deux visions du monde, deux conceptions de ce que signifie défendre son pays. D’un côté, Roosevelt. Pragmatique, dominant, convaincu que la puissance américaine lui donnait le droit de décider de l’avenir de nations entières.
De l’autre, de Gaulle. Sans argent, sans territoire, sans armée au départ. Mais avec une idée si absolue de ce qu’était la France qu’aucune pression, aucune menace, aucun mépris ne pouvait l’en démordre. L’histoire leur a donné raison à tous les deux, en partie.
Roosevelt avait raison sur l’importance cruciale de la puissance américaine dans la victoire contre l’Allemagne nazie. Mais de Gaulle avait raison sur quelque chose de plus fondamental. Qu’un peuple ne se laisse pas administrer par des étrangers, même bienveillants.
Et que la dignité d’une nation vaut parfois plus, sur le long terme, que l’alliance avec le plus puissant.


