Le 19 février 1942, à 13h33 précises, dans une salle d’audience de Riom, en Auvergne, une foule de journalistes venus de toute l’Europe se presse devant les grilles du palais de justice transformé en tribunal spécial. Il fait un froid sec d’hiver. Le président du tribunal ouvre la séance devant une salle comble. On procède à la vérification d’identité des accusés, une formalité de routine.

Mais à peine cette formalité achevée, un homme se lève. Un général aux cheveux blancs, celui qui commandait, deux ans plus tôt, l’ensemble des forces armées françaises et alliées sur le front occidental. L’homme qui tenait entre ses mains le destin de millions de soldats. Il annonce d’une voix posée, mais parfaitement audible dans le silence de la salle, qu’il refuse de répondre à la moindre question.
Dans l’intérêt même de l’armée, dit-il en substance, son honneur de soldat et son devoir de chef lui commandent désormais de se taire une fois pour toutes. Un murmure parcourt la salle. Les juges, pris au dépourvu par ce coup de théâtre, échangent des regards gênés et feuillètent nerveusement leurs dossiers. Cet homme s’appelle Maurice Gamelin.
Il vient d’ouvrir, sans prononcer un mot de plus ce jour-là, l’un des procès politiques les plus étranges de toute l’histoire de France. Ce silence, tenu pendant des semaines face à ses propres juges, cache une stratégie de défense d’une intelligence redoutable, mûrement réfléchie bien avant l’ouverture des débats. Et ce qu’il va provoquer dépassera largement ce que Vichy avait imaginé en organisant ce procès à grand spectacle. Pour comprendre comment Maurice Gamelin s’est retrouvé sur ce banc des accusés à Riom, il faut remonter près de soixante-dix ans en arrière.
Il naît le 20 septembre 1872 à Paris, dans une famille profondément marquée par la tradition militaire. Son père, Zéphirin Gamelin, contrôleur général des armées, avait lui-même été blessé au combat à Solférino en 1859. Sa famille maternelle était d’origine alsacienne, une région dont l’histoire tourmentée avec l’Allemagne voisine imprègne toute son enfance. Le jeune Maurice grandit boulevard Saint-Germain, juste en face du ministère de la Guerre, comme si son destin militaire s’était dessiné avant même qu’il ait eu le temps de le choisir.
Brillant élève, passionné d’histoire militaire et de philosophie, il intègre l’école militaire de Saint-Cyr et en sort major de sa promotion en 1893. Durant la Première Guerre mondiale, Gamelin s’illustre rapidement. Conseiller proche du commandant en chef Joseph Joffre, il joue un rôle actif dans la planification de la première bataille de la Marne en 1914, cette victoire décisive qui sauve Paris de l’invasion allemande. On raconte même que c’est lui qui aurait suggéré le nom de cette bataille dans les documents officiels.
Sa réputation grandit d’année en année. En 1925, il commande les troupes françaises au Levant. En 1931, il devient chef d’état-major de l’armée. Puis, en 1935, il atteint le sommet absolu de la hiérarchie militaire française en devenant chef d’état-major général de la défense nationale, poste qui fait de lui le futur généralissime désigné en cas de conflit avec l’Allemagne.
Mais les années qui précèdent la guerre vont révéler, une à une, les failles profondes de cet homme que tout le monde considérait pourtant comme irréprochable. Entre 1931 et 1939, Gamelin remodèle l’armée française et commet une série d’erreurs qui pèseront extrêmement lourd quelques années plus tard. Plutôt que d’unifier la chaîne de commandement, il la dilue en multipliant les échelons intermédiaires, compliquant inutilement la moindre prise de décision urgente. Il crée deux théâtres d’opérations distincts sur le sol français, dispersant son attention et ses ressources.
Il ne saisit jamais véritablement le rôle que l’aviation va jouer dans la guerre moderne. Il s’oppose aussi fermement à la création de grandes unités blindées autonomes, pendant que l’Allemagne construit méthodiquement les siennes depuis le milieu des années trente. Certains officiers français, un certain colonel Charles de Gaulle en tête, tentent en vain de l’alerter publiquement sur ce retard stratégique majeur. Mais Gamelin préfère la sécurité rassurante d’une doctrine défensive héritée de la Première Guerre mondiale plutôt que le risque d’une réforme en profondeur.
Retranché au château de Vincennes, séparé volontairement du grand quartier général principal installé plus près du front, il ne communique avec ses troupes que par téléphone et par estafettes à moto, se méfiant profondément des transmissions radio pourtant déjà largement utilisées par l’adversaire. Des scènes surréalistes se produisent : des motocyclistes traversent des routes déjà bombardées pour apporter, avec des heures de retard, des informations que l’ennemi connaissait depuis longtemps grâce à ses liaisons radio instantanées. Un décalage temporel qui, dans le rythme effréné d’une guerre de mouvement, se révèle tout simplement fatal. En 1939, à la veille de la guerre, il n’a plus ni la confiance pleine et entière de ses collaborateurs les plus proches, ni l’estime particulière de la troupe qui le perçoit de plus en plus comme un homme distant, presque hors sol, retranché derrière ses cartes et ses dossiers.
C’est ce même homme qui met au point, dans les mois précédant l’invasion, le plan qui va porter son nom dans les livres d’histoire : le plan Dyle, bientôt complété par ce qu’on appellera la variante Breda. L’idée centrale consiste à faire avancer les meilleures divisions françaises ainsi que le corps expéditionnaire britannique jusqu’en Belgique, sur la rivière Dyle, dès le déclenchement de l’attaque allemande, afin de raccourcir la ligne de front et de faire jonction avec l’armée belge encore neutre. En mars 1940, Gamelin étend encore cette manœuvre en poussant la 7e armée du général Giraud jusqu’à la ville de Breda, aux Pays-Bas, pour y tendre la main aux troupes néerlandaises, contre l’avis même du général Georges, chargé sur le terrain d’exécuter ce plan qu’il juge en privé dangereusement risqué. Cette décision engage ainsi la quasi-totalité des meilleures unités françaises et de leur soutien aérien à des centaines de kilomètres du point exact où l’armée allemande prépare, dans le plus grand secret, son véritable coup de force à travers un massif forestier que l’état-major français considère depuis des décennies comme un obstacle naturel suffisant : les Ardennes.
Il existe dans cette trajectoire une ironie que les contemporains n’ont pas manqué de souligner. L’homme qui avait contribué en 1914 à sauver Paris grâce à un plan audacieux exécuté dans l’urgence la plus totale se retrouve, vingt-six ans plus tard, incapable d’empêcher cette même capitale de tomber sans un coup de feu, à cause d’un plan trop rigide, élaboré des mois à l’avance et appliqué avec une confiance aveugle. Le 10 mai 1940, après huit mois d’une drôle de guerre, l’Allemagne déclenche enfin son offensive. Comme Gamelin l’avait anticipé, les divisions allemandes entrent effectivement en Belgique et aux Pays-Bas, et les meilleures troupes françaises foncent à leur rencontre conformément au plan Dyle-Breda.
Le piège allemand se referme pourtant ailleurs, à l’endroit précis où personne n’avait sérieusement envisagé une attaque massive : la forêt des Ardennes, jugée impraticable pour des colonnes blindées d’une telle ampleur. Face à cette zone jugée secondaire, l’armée française n’a placé que des divisions de second ordre, moins bien entraînées, moins bien équipées. Entre le 13 et le 15 mai, les blindés allemands traversent la Meuse près de Sedan et pulvérisent ce secteur en quelques heures, ouvrant une brèche de plusieurs dizaines de kilomètres dans le dispositif allié. Les meilleures troupes françaises se retrouvent immobilisées en Belgique, incapables de faire demi-tour à temps pour colmater cette brèche fatale, prisonnières de leur propre plan initial devenu soudain totalement obsolète.
Le désastre de mai et juin 1940 coûte à la France près de deux cent mille morts en à peine six semaines de campagne et près de deux millions de soldats faits prisonniers, dont beaucoup resteront en captivité en Allemagne jusqu’au tout dernier mois du conflit. La nouvelle de la percée de Sedan plonge le gouvernement dans une panique difficile à décrire. Le président du Conseil, Paul Reynaud, déjà tenté depuis des semaines de remplacer son généralissime, franchit enfin le pas entre le 17 et le 19 mai. Gamelin est démis de ses fonctions, remplacé par le général Weygand, alors âgé de soixante-treize ans et rappelé en urgence depuis la Syrie.
En quelques jours à peine, l’homme qui incarnait depuis 1935 toute la puissance militaire française se retrouve écarté, humilié, rendu responsable aux yeux de tous d’un désastre dont les racines remontaient à des années entières de choix doctrinaux contestables. L’armistice signé fin juin 1940 ne referme pas le dossier Gamelin. Bien au contraire. Le nouveau régime installé à Vichy, cherchant désespérément à légitimer sa propre existence aux yeux d’une population traumatisée, a besoin d’un coupable visible et identifiable à qui faire porter tout le poids de l’effondrement de juin.
Le 6 septembre 1940, Gamelin est arrêté sur ordre direct du gouvernement, en même temps que plusieurs figures majeures de la Troisième République : l’ancien président du Conseil Édouard Daladier, Léon Blum, Paul Reynaud, Georges Mandel et le contrôleur général des armées Robert Jacomet. Interné d’abord au château de Chazeron, puis transféré au fort du Portalet dans les Pyrénées, une ancienne prison militaire perchée au-dessus des gorges d’Aspe, réputée pour son isolement quasi total, Gamelin attend pendant plus d’un an dans une incertitude complète, sans nouvelles précises sur la date ni même sur la nature exacte des charges qui pèseront finalement sur lui. Ce que Vichy prépare méthodiquement, c’est un procès à grand spectacle destiné à démontrer publiquement que les dirigeants politiques et militaires de la Troisième République portent l’entière responsabilité d’avoir plongé la France dans une guerre pour laquelle elle n’était pas préparée. Ce projet judiciaire répond à un dessein plus vaste : la révolution nationale, qui vise à rejeter en bloc l’héritage tout entier de la République parlementaire.
Le maréchal Pétain lui-même s’implique personnellement en coulisse dans la préparation de ce dossier, convaincu qu’un tel procès viendra définitivement légitimer son régime aux yeux des Français comme des Allemands. Les charges retenues contre les accusés sont vertigineuses dans leur formulation : s’être rendu coupables de crimes et délits dans l’exercice de leur fonction, ne pas avoir décelé les lacunes profondes du pays, ne pas avoir su prévoir l’insuffisance matérielle et technique des armées, et avoir ainsi, en juin 1940, précipité la défaite totale de la France. Le tribunal spécial mis en place pour l’occasion s’appuie sur un texte juridique rétroactif créant après coup des infractions qui n’existaient tout simplement pas au moment des faits reprochés. Une entorse majeure aux principes les plus élémentaires du droit pénal.
C’est dans ce contexte que s’ouvre, ce 19 février 1942, la scène décrite au début. Gamelin, en refusant purement et simplement de répondre à la moindre question, prive d’emblée l’accusation de son témoignage, de ses justifications, de tout ce que Vichy espérait lui faire admettre publiquement sur ses propres erreurs et celles du régime précédent. Il choisit de ne jamais reconnaître à ce tribunal la moindre légitimité pour juger des décisions purement militaires prises dans le cadre légal parfaitement en vigueur de la Troisième République à l’époque des faits. Ce silence, tenu avec une discipline absolue pendant toute la durée des audiences, sans jamais fléchir malgré les provocations répétées de l’accusation, déroute complètement les magistrats, privés de leur accusé le plus emblématique.
Cette stratégie du silence obéissait à un calcul d’une grande cohérence interne. Gamelin savait qu’aucune explication technique sur le plan Dyle-Breda, aussi détaillée soit-elle, ne pourrait jamais convaincre une salle d’audience acquise d’avance à l’idée de sa culpabilité, ni renverser des mois de propagande vichyste. Il choisit donc de retirer à ses accusateurs la matière première dont ils avaient besoin : ses propres mots, ses propres justifications, ses propres aveux implicites. Daladier, à l’inverse, choisit une stratégie diamétralement opposée, presque offensive.
Il répond à chaque question, conteste chaque chiffre avancé par l’accusation, produit des documents d’archive contredisant les affirmations du parquet. Les deux hommes, silencieux pour l’un, combatifs pour l’autre, aboutissent pourtant aux mêmes résultats pratiques : ni l’un ni l’autre ne permet jamais au tribunal de Riom d’obtenir la condamnation nette et indiscutable que Vichy espérait. Et c’est là que le piège tendu par Vichy se referme de façon totalement inattendue sur ses propres organisateurs. Loin de se contenter de se justifier timidement, Blum et Daladier contre-attaquent méthodiquement, rappelant sans relâche devant la cour que le maréchal Pétain lui-même avait été ministre de la Guerre et membre du Conseil supérieur de la guerre en 1934, directement impliqué dans les mêmes choix de doctrine militaire aujourd’hui présentés comme scandaleux par ses propres services.
Chaque audience expose un peu plus les faiblesses réelles de la préparation militaire française, sans que l’on puisse jamais en isoler la responsabilité sur les seuls accusés présents dans le box, puisque les mêmes généraux, les mêmes conseils, les mêmes budgets avaient traversé sans discontinuer les gouvernements successifs de la décennie précédente, y compris ceux où siégeait Pétain lui-même. L’Allemagne, qui avait pourtant encouragé l’organisation de ce procès en espérant y voir établie noir sur blanc la responsabilité de la France dans le déclenchement du conflit mondial, observe avec une inquiétude croissante cette tournure imprévue des débats. La presse internationale suit chaque audience avec attention. Vers la mi-mars 1942, Adolf Hitler, exaspéré par ce qu’il perçoit comme un dérapage totalement incontrôlable, exige que le procès soit purement et simplement arrêté.
Le 14 avril 1942, après vingt-quatre audiences houleuses et de plus en plus embarrassantes pour Vichy, le procès de Riom est suspendu officiellement pour un simple supplément d’information. En réalité, il ne reprendra jamais. L’affaire ne sera définitivement close, sans le moindre verdict prononcé contre qui que ce soit, que le 21 mai 1943, dans une indifférence quasi totale éclipsée par l’actualité bien plus dramatique du reste de la guerre. Non, jamais aucun tribunal, ni celui de Riom, ni aucun autre par la suite, ne prononcera la moindre condamnation formelle contre Gamelin.
Mais l’histoire de sa captivité, elle, était loin d’être terminée. Les autres accusés du procès connaissent des destins tout aussi mouvementés. Léon Blum est transféré aux autorités allemandes en mars 1943 et déporté dans une petite maison forestière attenante au camp de Buchenwald, où il survit dans des conditions extrêmement précaires jusqu’à sa libération le 4 mai 1945 par l’armée américaine. Édouard Daladier rejoint le groupe du château d’Itter en mars 1943, en même temps que Gamelin.
Malgré l’effondrement du procès lui-même, les détenus de Riom restent prisonniers de Vichy, maintenus en détention par une simple décision administrative plutôt que par un jugement. En novembre 1942, le débarquement allié en Afrique du Nord pousse l’Allemagne à envahir la zone dite libre. Progressivement, les prisonniers de Vichy passent directement sous la garde des Allemands. En mars 1943, Gamelin est envoyé à Buchenwald, non pas dans le camp principal, mais dans une annexe réservée à quelques prisonniers de marque jugés utiles comme monnaie d’échange éventuel, avant d’être transféré vers un lieu bien plus surprenant encore : le château d’Itter, une forteresse médiévale perchée dans le Tyrol autrichien, transformée en une sorte de prison dorée pour une poignée de personnalités françaises que les nazis considèrent comme précieuses.
Là-bas, Gamelin retrouve dans une promiscuité forcée plusieurs des hommes dont le destin avait déjà croisé le sien : Édouard Daladier, Paul Reynaud, l’homme même qui l’avait limogé en 1940, l’ancien président de la République Albert Lebrun, le syndicaliste Léon Jouhaux, et quelques mois plus tard Maxime Weygand lui-même, celui qui avait pris sa place à la tête des armées françaises cinq ans plus tôt. Entre ces murs se croisent ainsi, sous la surveillance permanente de gardiens Waffen-SS, presque tous les grands protagonistes du désastre de 1940, contraints de partager le même quotidien, les mêmes repas frugaux, les mêmes journées interminables rythmées par l’ennui et l’incertitude. À l’aube du 4 mai 1945, alors que le Troisième Reich s’effondre de toutes parts, les gardiens du château d’Itter s’enfuient précipitamment dans la nuit face à l’avancée rapide des troupes américaines, abandonnant leurs prisonniers à un sort incertain. S’ensuit l’un des épisodes les plus rocambolesques de toute la guerre.
Une poignée de soldats américains d’une colonne blindée isolée, rejoints par des soldats allemands de la Wehrmacht ayant choisi de retourner leurs armes contre leurs propres camarades SS, unissent leurs forces avec les prisonniers français eux-mêmes, qui empoignent des fusils pour la première fois depuis des années pour repousser une colonne SS fanatique bien décidée à exécuter les prisonniers avant l’arrivée définitive des Alliés. La bataille dure plusieurs heures, ponctuée d’échanges de tirs nourris à travers les fenêtres du château médiéval. Le 5 mai 1945, au terme de ce combat acharné et improbable, Maurice Gamelin sort enfin libre de cette captivité qui aura duré près de cinq années entières depuis son arrestation par Vichy à l’automne 1940. Contrairement à Weygand, arrêté quelques jours à peine après sa propre libération sur ordre du gouvernement provisoire du général de Gaulle, Gamelin ne subit strictement aucune poursuite au retour de la paix.
Considéré comme une victime du régime de Vichy plutôt que comme l’un de ses artisans, il rentre librement à Paris quelques jours après sa libération, sans qu’aucune charge nouvelle ne soit jamais retenue contre lui. Il doit malgré tout s’expliquer une dernière fois, non plus devant un tribunal, mais devant une commission d’enquête parlementaire créée après la Libération pour examiner les événements survenus en France entre 1933 et 1945. Cette commission interroge longuement Gamelin sur ses choix stratégiques, sans toutefois disposer du pouvoir de prononcer la moindre sanction pénale. Ses conclusions publiées dans les années qui suivent restent nuancées, reconnaissant les difficultés structurelles héritées de plusieurs gouvernements successifs tout en pointant les responsabilités personnelles de l’ancien généralissime.
Les historiens d’aujourd’hui restent partagés. Certains estiment que la responsabilité de Gamelin, bien que réelle, doit être replacée dans un contexte bien plus large : sous-investissement chronique dans l’aviation depuis les années vingt, doctrine défensive héritée des leçons mal digérées de la Première Guerre mondiale, budgets militaires votés et refusés au gré des majorités parlementaires successives. D’autres, plus sévères, considèrent que même dans ce contexte contraint, Gamelin disposait d’une marge de manœuvre suffisante pour corriger certaines erreurs les plus flagrantes et qu’il a personnellement choisi de ne pas le faire par prudence excessive ou par simple aveuglement doctrinal. Entre ces deux lectures, aucun tribunal n’aura jamais eu à trancher.
De retour à Paris, Gamelin se consacre presque entièrement à la rédaction de ses mémoires, publiés en trois volumes entre 1946 et 1947 sous le titre Servir, un ouvrage dans lequel il défend méthodiquement, chapitre après chapitre, chacun de ses choix stratégiques les plus contestés, convaincu jusqu’au bout que l’histoire finira par lui rendre justice. Cette confiance pourtant ne sera guère récompensée par les historiens des décennies suivantes. En dépit de l’absence totale de condamnation judiciaire, la plupart des travaux consacrés à la campagne de 1940 continuent aujourd’hui encore à faire porter à Gamelin une part majeure de la responsabilité du désastre militaire français. Maurice Gamelin meurt à Paris le 18 avril 1958, à quatre-vingt-cinq ans, quelques mois avant l’avènement de la Cinquième République qu’il n’aura jamais connue.
Voilà donc l’issue véritable de cette histoire commencée dans une salle d’audience de Riom ce 19 février 1942 à 13h33 précises. Un général accusé publiquement d’avoir perdu son pays choisit le silence plutôt que la défense verbale, et ce silence même contribue indirectement mais très concrètement à faire s’effondrer tout le procès censé le condamner sans appel. Un procès suspendu sans verdict, jamais rouvert, jamais rejugé. Une détention de près de cinq années purement administrative, sans jugement.
Et enfin, à la Libération, un homme traité non pas comme un coupable qu’on aurait dû punir davantage, mais comme une victime supplémentaire d’un régime qui avait cherché en vain à faire de lui son bouc émissaire idéal. Gamelin n’a donc jamais été condamné par aucun tribunal. Il l’a été en revanche, et de façon bien plus durable, par un autre tribunal sans juge ni procureur, sans salle d’audience ni date de suspension possible : celui, patient et implacable, des historiens qui ont continué des décennies durant à éplucher son dossier ligne après ligne. Contrairement à celui de Riom, ce tribunal-là n’a jamais suspendu ses travaux, et son verdict ne cesse de se préciser au fil des nouvelles archives ouvertes et des nouvelles biographies publiées.
Peut-être est-ce là la vraie leçon de cette histoire. Un homme peut échapper à toutes les cours de justice de son vivant et se retrouver malgré tout jugé, sans possibilité d’appel cette fois, par le temps qui continue de tourner après lui.
:max_bytes(150000):strip_icc():focal(745x436:747x438)/Esa-Pole-Mereosi-061826-tout-8bb4e50b28884a578bbb16f0d0c975b2.jpg)

