Le 6 août 1945, à 8 h 15 du matin, une seule bombe détruit la ville japonaise d’Hiroshima. En quelques secondes, le monde bascule dans une nouvelle ère. Depuis quatre-vingts ans, la même question revient sans cesse : cette bombe était-elle vraiment nécessaire ? Pour y répondre, il faut remonter vingt-quatre jours avant ce bombardement fatal.

Le 16 juillet 1945, à 5 h 29 du matin, dans le désert du Nouveau-Mexique, les États-Unis réalisent le premier essai nucléaire de l’histoire. Son nom de code : Trinity. Des années plus tard, Oppenheimer, le chef du projet Manhattan, racontera qu’en repensant à cette explosion, un vers de la Bhagavad-Gita lui était revenu en mémoire. Plus de cent trente mille personnes avaient travaillé dans le plus grand secret pendant plus de trois ans.
Ce projet avait coûté plus de deux milliards de dollars. Jamais une telle entreprise scientifique n’avait été menée. Pendant ce temps, Harry Truman, qui venait de remplacer Roosevelt à la tête du gouvernement américain, arrivait à Potsdam, en Allemagne, pour une conférence décisive avec Staline et Churchill afin d’envisager la suite de la guerre. C’est là qu’il reçut un message codé : le premier essai nucléaire de l’histoire avait parfaitement réussi.
À partir de cet instant, le président américain détenait une arme que personne d’autre ne possédait. L’histoire était prête à basculer. À l’été 1945, le Japon était au bord de l’effondrement. Sa marine n’existait pratiquement plus.
Ses villes brûlaient. Le nouveau commandant du bombardement stratégique américain, le général Curtis LeMay, avait renoncé aux attaques de jour, car à haute altitude les vents soufflaient à quatre cents kilomètres par heure. Il bombardait désormais de nuit, à deux ou trois mille mètres d’altitude. Le 9 mars 1945, un raid sur Tokyo avait provoqué la mort de cent mille habitants et détruit une partie de la cité, dont les maisons étaient construites en bois et en papier.
Au total, le bombardement stratégique allait provoquer la mort de cinq cent mille Japonais pour cent soixante mille tonnes de bombes larguées sur l’archipel, bien loin toutefois du million de tonnes déversées sur l’Allemagne par les Alliés. Dans le même temps, l’aviation japonaise se révélait impuissante. Les voies maritimes étaient coupées. La famine menaçait l’archipel.
Le 28 mai 1945, Douglas MacArthur avait présenté les plans d’une opération gigantesque : l’opération Downfall, la chute. Il s’agissait d’envahir l’archipel nippon après avoir établi un blocus aérien et naval et lancé une campagne intensive de bombardements destinée à détruire les forces navales et aériennes de l’ennemi. Jamais les États-Unis n’avaient envisagé un débarquement d’une telle ampleur. Mais les souvenirs d’Iwo Jima et surtout d’Okinawa étaient encore bien présents.
Ces combats avaient coûté près de vingt mille morts américains et des dizaines de milliers de blessés. Les attaques kamikazes avaient frappé des centaines de navires. Pour les chefs militaires américains, une invasion des îles principales pourrait être d’une violence encore supérieure. Les estimations faisaient tourner les têtes.
Pour une campagne de quatre-vingt-dix jours, certaines projections prévoyaient plus d’un million de pertes, dont trois cent mille morts, en s’inspirant du théâtre d’opérations du Pacifique. D’autres évaluaient trois cent quarante-huit mille pertes, dont soixante-sept mille morts, en se fondant sur l’expérience européenne. Et ces chiffres ne prenaient même pas en compte le tribut que devraient payer la marine et l’aviation. Difficile de savoir réellement combien de victimes ce débarquement aurait pu engendrer.
Les historiens continuent aujourd’hui de débattre de la portée réelle de ces estimations et de leur utilisation dans la justification de la décision. Mais une chose est sûre : au printemps 1945, le Japon n’était pas prêt à capituler. L’interception de plusieurs télégrammes par les services de renseignement américains était formelle. Les Japonais, militaires et civils, continueraient la guerre jusqu’à l’ultime limite de leurs possibilités.
Seul levier pour Washington : l’intervention de l’URSS sur le front asiatique. À la conférence de Téhéran, fin 1943, Staline avait promis que son pays attaquerait le Japon trois mois après la capitulation du Reich. Le petit père des peuples espérait bien récupérer les territoires perdus par le tsar en 1905. La guerre devait donc durer assez longtemps pour que les Soviétiques attaquent le Japon.
La date de l’assaut était fixée au 15 août 1945. Le 17 juillet 1945, à Potsdam, près de Berlin, les vainqueurs de l’Europe se retrouvèrent donc une dernière fois. Harry Truman participait à sa première grande conférence internationale. Président depuis seulement trois mois, il succédait à Franklin Roosevelt, mort brutalement en avril.
Face à lui se trouvaient Winston Churchill, bientôt remplacé par Clement Attlee, élu Premier ministre britannique le 25 juillet, et Joseph Staline. Pourtant, Truman arrivait à Potsdam avec un atout dans sa manche. Les États-Unis possédaient désormais une arme qu’aucune autre puissance ne détenait. Quelques jours plus tard, Truman glissa discrètement à Staline que les États-Unis venaient de mettre au point une arme d’une puissance exceptionnelle.
Mais à la surprise des Américains, Staline ne manifesta presque aucune émotion. Truman crut l’avoir surpris. En réalité, grâce au renseignement soviétique infiltré dans le projet Manhattan, Staline connaissait déjà l’existence de la bombe. Pendant que les Alliés discutaient à Potsdam, à Tokyo, une autre bataille se jouait.
Grâce au programme Magic, les États-Unis avaient réussi à déchiffrer plusieurs codes diplomatiques. Washington lisait donc une partie des messages échangés entre Tokyo et ses ambassades, notamment en Allemagne. L’un de ces messages attira particulièrement l’attention. Le ministre japonais des Affaires étrangères, Shigenori Togo, demandait à son ambassadeur à Moscou d’obtenir une médiation soviétique.
Les deux pays étaient liés depuis longtemps par un pacte de non-agression, et les dirigeants japonais espéraient profiter de la neutralité bienveillante de Moscou. Une vaste partie de poker menteur avait commencé, car Staline espérait bien tirer parti de la chute du Japon en récupérant notamment l’île de Sakhaline. La guerre devait donc durer assez longtemps pour que les Soviétiques attaquent le Japon. Les diplomates de Moscou exigeraient d’ailleurs toujours une capitulation inconditionnelle de la part des Japonais.
Pour certains historiens, les efforts diplomatiques de Tokyo prouvent que le Japon cherchait déjà la paix. Mais ce n’était qu’une partie de l’histoire, parce que ces mêmes télégrammes montraient aussi que Tokyo refusait toujours la capitulation sans condition. Le gouvernement espérait encore préserver son régime, conserver l’empereur, limiter l’occupation américaine et éviter les procès. Certains hauts dignitaires nippons rêvaient même de conserver une partie des conquêtes, notamment la Corée et Taïwan.
Autrement dit, Washington comprenait que le Japon cherchait une négociation, mais pas la reddition exigée par les Alliés à Potsdam. Et cette différence allait devenir fondamentale, car négocier la paix, ce n’est pas capituler. Le 26 juillet, les Alliés publièrent leur dernier avertissement : la déclaration de Potsdam. Le texte laissait cependant subsister une ambiguïté essentielle.
Il ne donnait aucune garantie explicite sur le sort de l’empereur, précisément l’une des questions autour desquelles aurait pu se construire un compromis avec les partisans d’une sortie de guerre. Le Japon devait capituler sans condition. Sinon, il subirait une destruction totale. En réalité, Harry Truman avait donné l’ordre d’utiliser la bombe atomique la veille, le 25 juillet.
Le président américain souhaitait mettre fin au conflit, et il savait parfaitement que l’usage de cette nouvelle arme allait modifier le rapport de force avec Moscou. Pour lui, les enjeux commençaient à se confondre : terminer la guerre avec le Japon tout en déterminant dans quelles conditions commencerait le monde d’après. Pour Washington, la déclaration de Potsdam laissait au Japon une dernière possibilité. Pour Tokyo, elle était politiquement inacceptable.
Et c’est ici que survient l’un des épisodes les plus célèbres et les plus discutés de toute la guerre. Interrogé par la presse, le Premier ministre japonais Kantaro Suzuki utilisa un mot : mokusatsu. Depuis quatre-vingts ans, on raconte souvent que ce mot signifie « nous rejetons l’ultimatum ». Mais la réalité est plus nuancée.
Mokusatsu peut également signifier « sans commentaire » ou « nous suspendons notre réponse ». Les historiens débattent encore de l’intention exacte de Suzuki. Mais une chose est certaine : à Washington, cette déclaration fut interprétée comme un refus. Elle conforta ceux qui considéraient désormais que le Japon ne céderait pas sans un choc supplémentaire.
À partir de cet instant, le compte à rebours s’accéléra. Le 6 août 1945, à 2 h 45, depuis l’île de Tinian, un bombardier B-29, nommé Enola Gay, décolla. À son bord, une arme que personne n’avait encore jamais utilisée en temps de guerre. Son nom de code : Little Boy.
Pourquoi Hiroshima ? La ville présentait plusieurs caractéristiques. C’était un important centre militaire et logistique. Elle avait été relativement épargnée par les bombardements conventionnels.
Les effets de la nouvelle arme pourraient donc être observés avec précision. Les responsables américains ne choisissaient pas leur cible au hasard. Depuis plusieurs semaines, un comité scientifique, le comité des cibles, étudiait plusieurs villes. Kyoto figurait d’abord parmi les priorités, mais le secrétaire à la Guerre, Henry Stimson, s’y opposa personnellement.
Ancien visiteur de l’ancienne capitale impériale, il insista sur son immense valeur culturelle. Kyoto fut retirée de la liste. Hiroshima devint donc la cible principale. À 580 mètres d’altitude, Little Boy explosa.
En quelques secondes, la température au sol atteignit trois mille degrés Celsius. Cinquante mille des trois cent mille habitants moururent le jour même. Beaucoup d’autres succombèrent dans les jours, les semaines et les mois qui suivirent. Contrairement à une idée largement répandue, Hiroshima ne provoqua pas immédiatement la capitulation du Japon.
Le 7 août, le préfet de la cité martyre ordonna même aux habitants de retourner travailler. Le Conseil suprême nippon se réunit, mais les divisions demeuraient. Certains responsables voulaient poursuivre les combats, d’autres souhaitaient désormais accepter les conditions alliées. Aucune décision ne fut finalement prise.
Et c’est ici qu’intervient un événement souvent oublié en Occident. Le 8 août 1945, soucieux de ne pas laisser les États-Unis décider seuls de l’issue de la guerre, Staline accéléra son calendrier. L’Union soviétique déclara la guerre au Japon. Quelques heures plus tard, l’Armée rouge déferla sur la Mandchourie.
En quelques jours, l’armée japonaise, longtemps considérée comme l’une des meilleures formations de l’empire, fut balayée. Le 9 août, une seconde bombe décolla de Tinian. Sa cible initiale n’était pas Nagasaki, mais les nuages empêchèrent le bombardement prévu. L’équipage se dirigea alors vers son objectif secondaire, qu’il atteignit à 11 h 58.
Soixante-dix mille Japonais furent balayés en quelques secondes. Pendant plusieurs heures, les dirigeants japonais restèrent encore profondément divisés. Dans la nuit du 9 au 10 août, devant l’impossibilité du Conseil suprême de parvenir à un accord, Hirohito accomplit un geste exceptionnel. Il intervint personnellement et trancha en faveur de l’acceptation des conditions alliées, sous réserve de la question impériale.
Mais les Américains refusèrent. Pour eux, dès la capitulation, l’autorité de l’empereur et du gouvernement japonais serait soumise au commandant suprême allié. La forme future du gouvernement japonais devrait être déterminée par la volonté du peuple japonais. La situation était d’autant plus désespérée que les Soviétiques étaient en train de sonner le glas des espoirs de l’armée impériale, et que mille bombardiers de l’US Air Force pilonnaient l’archipel, tuant quinze mille Japonais entre le 10 et le 14 août.
Le 15 août 1945, l’empereur Hirohito décida d’intervenir personnellement une nouvelle fois. Sa voix fut diffusée à la radio. Une première dans l’histoire du Japon. Il annonça à son peuple l’acceptation de la déclaration de Potsdam.
La guerre était terminée. Alors, la bombe atomique était-elle indispensable ? Il faut absolument répondre à cette question en historien. L’analyse des archives ne permet pas d’apporter une réponse simple, parce qu’aucune grande décision historique ne s’explique par une seule cause.
Les documents d’époque montrent au contraire une accumulation de facteurs. La difficulté pour les Américains d’envisager une invasion terrestre du Japon qui aurait été meurtrière. Le refus japonais de la capitulation sans condition et le jusqu’au-boutisme des dirigeants nippons. La réussite du projet Manhattan.
Les calculs diplomatiques américains face à l’Union soviétique. La première explosion à Hiroshima, puis l’offensive soviétique du 8 août. Enfin, l’autre bombardement destructeur sur Nagasaki. L’histoire ne tranche pas toujours.
Elle nous oblige parfois à accepter une forme de complexité. Mais tenter de comprendre une décision, tenter de se l’expliquer, ce n’est jamais la justifier. Une chose est pourtant sûre : la décision de bombarder Hiroshima puis Nagasaki est le premier acte du monde nucléaire qui est encore le nôtre aujourd’hui.


