Un sous-officier allemand a écrit noir sur blanc : « Nous pensions tenir des semaines. Nous avons tenu treize jours. » J’ai découvert cette phrase dans un rapport jauni après-guerre, et elle m’a…

Un sous-officier allemand a écrit noir sur blanc : « Nous pensions tenir des semaines. Nous avons tenu treize jours. » J’ai découvert cette phrase dans un rapport jauni après-guerre, et elle m’a...

Le 28 août 1944, un canonnier allemand prisonnier sur la presqu’île de Saint-Mandrier confie à un journaliste français une phrase qui résume toute la bataille : « On nous avait dit que cette presqu’île tiendrait jusqu’à l’hiver. Nous n’avons pas tenu deux semaines. » Quelques jours plus tôt, ce même sous-officier, retranché derrière ses casemates de béton, regardait converger vers lui une armada de plus de deux mille bâtiments. Dans un rapport retrouvé après-guerre, il avait écrit : « Nous pensions tenir des semaines.

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Nous avons tenu treize jours, et ces treize jours nous ont semblé plus longs que toute la guerre. »

Treize jours pour faire tomber deux des ports les plus fortifiés d’Europe occidentale. Deux villes qu’Adolf Hitler lui-même avait désignées comme forteresses, avec l’ordre explicite de se battre jusqu’à la dernière cartouche. Deux objectifs que l’état-major américain, prudent, ne prévoyait de conquérir qu’à la toute fin de l’été.

Et pourtant, avant la fin du mois d’août, Toulon et Marseille sont libérées, avec plus de soixante jours d’avance sur le calendrier prévu. Ce n’est pas une armée américaine qui accomplit cet exploit. Ce n’est pas non plus une armée britannique. C’est une armée française, l’armée B.

Pour chaque soldat né en métropole, on trouve un tirailleur sénégalais, un tirailleur algérien, un goumier marocain descendu de ses montagnes, un marsouin venu du Pacifique ou des Antilles. Une armée que la mémoire populaire a rangée dans un tiroir fermé, pendant que le grand récit collectif ne retenait qu’un seul débarquement, une seule date, un seul rivage. Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette armée entière, ces deux villes reconquises en un temps record, ces soldats venus de quatre continents pour reprendre leur propre pays, ont-ils disparu du grand récit de la Libération ?

Pour comprendre, il faut remonter au cœur de cet été-là, sur des plages que presque personne ne filme, sous un soleil que presque personne ne raconte. Le débarquement de Provence n’était pas une évidence. Il a fallu l’imposer. Winston Churchill s’y opposait avec une énergie rare, préférant concentrer les efforts alliés sur une percée depuis l’Italie vers les Balkans.

Le projet, d’abord nommé Anvil, ne survit que grâce à l’insistance du général de Gaulle et à l’accord du président Roosevelt. Churchill le rebaptise Dragoon, un nom qui dans sa langue signifie « contraindre ». Une manière de rappeler, jusque dans le nom de code, qu’il n’a jamais voulu de ce second front. Et pourtant, ce second front est vital.

Depuis le 6 juin, les armées alliées débarquées en Normandie manquent de tout. Les ports du nord sont détruits, encore aux mains de l’ennemi, ou trop éloignés du front pour ravitailler correctement des centaines de milliers d’hommes. Il faut un port en eau profonde, capable d’absorber des centaines de milliers de tonnes de matériel. Il en existe deux sur la Méditerranée française : Toulon, le grand port de la marine nationale, et Marseille, le premier port de la Méditerranée occidentale.

À l’aube du 15 août, l’opération se déclenche entre Toulon et Cannes. Des commandos français escaladent les falaises du Cap, pendant que des milliers de parachutistes américains sautent dans l’arrière-pays varois. Le lendemain, le gros des forces débarque à son tour. En un seul jour, plus de cent mille soldats et mille véhicules touchent le sol de Provence.

Face à eux, une quarantaine de milliers de soldats allemands de la 19e armée, déjà amputés de leurs meilleures unités, envoyés renforcer le front normand deux mois plus tôt. Sous le commandement du général américain Patch, deux forces avancent de concert : cent vingt mille soldats américains chargés de remonter vers le nord par la vallée du Rhône, et l’armée B, deux cent trente mille soldats français commandés par le général de Lattre de Tassigny, chargée d’un seul objectif : prendre Toulon et Marseille. Ce que peu de récits disent, c’est que la moitié de cette armée B n’est pas née en métropole. Elle vient d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne, des Antilles, du Pacifique.

Des hommes qui, pour beaucoup, découvrent la France qu’ils viennent libérer. De Lattre de Tassigny a une idée fixe. Officier brillant, blessé à plusieurs reprises pendant la Première Guerre, il a vécu l’humiliation de la défaite de 1940 comme une blessure personnelle. Emprisonné par le régime de Vichy pour avoir tenté de résister à l’occupation de la zone jusque-là libre, évadé, exilé en Afrique du Nord, il reconstitue une armée avec les moyens du bord et une conviction : « La France ne sera pas seulement libérée, elle se libérera elle-même, avec ses propres soldats, sous son propre drapeau.

»

Face à lui, le commandement allemand a fait un pari. Toulon et Marseille sont désignées comme forteresses au sens propre : des points que la 19e armée doit tenir coûte que coûte, même quand Hitler ordonne, le 18 août, le repli général du reste du dispositif vers le nord. Deux hommes portent la responsabilité de cette défense. Le contre-amiral Heinrich Ruhfus, qui commande les défenses navales de Toulon, retranché derrière des canons de marine de 340 millimètres capables de tenir tête à n’importe quelle flotte.

Et le général Schaefer, à la tête d’une division chargée de défendre Marseille, une garnison composée en grande partie de soldats plus âgés et d’unités auxiliaires venues du front de l’Est, incapables de la moindre manœuvre offensive. De Lattre, lui, dispose d’une force que l’état-major allemand n’a pas anticipée. Des régiments entiers de tirailleurs sénégalais formés au Sénégal, au Soudan français, en Guinée, aguerris par des années de campagne en Afrique et en Italie. Des groupements de tabors marocains, montagnards du Haut Atlas rompus au combat rapproché au couteau et à l’infiltration nocturne.

Des tirailleurs algériens, des marsouins de la coloniale. Pour la plupart de ces hommes, ce débarquement n’est pas une abstraction stratégique. C’est un retour. Beaucoup n’ont jamais vu la métropole.

Ils viennent la libérer sans l’avoir jamais connue. De Lattre fixe un délai qui fait sourire l’état-major américain : quinze jours pour prendre Toulon et Marseille, là où les Américains, prudents, en prévoient quarante. Pour toute consigne particulière à ses troupes, il ordonne d’épargner les populations civiles et de ne pas endommager les vignes qui couvrent les collines provençales. Un ordre presque incongru au milieu d’une guerre, qui en dit long sur l’idée qu’il se fait de cette reconquête : reprendre la France sans la détruire.

Le 19 août, l’armée B relève les forces américaines sur ce qu’on appelle la ligne bleue, le long d’un petit fleuve, le Gapeau. L’encerclement de Toulon commence. De Lattre divise ses forces en deux groupements distincts, un choix tactique audacieux. Plutôt que d’attaquer Toulon puis Marseille l’une après l’autre, il décide de frapper les deux villes presque simultanément, pour empêcher tout transfert de renforts allemands de l’une vers l’autre.

Au nord de Toulon, la 3e division d’infanterie algérienne progresse à travers les collines, contournant les points fortifiés, guidée dans l’obscurité par des résistants locaux qui connaissent chaque sentier. Au centre, la 9e division d’infanterie coloniale, où servent les tirailleurs sénégalais du colonel Raoul Salan, attaque frontalement les défenses nord-est de la ville. Au sud, la 1re division française libre affronte des positions bétonnées autour du Mont Redon, où des soldats allemands, retranchés dans des casemates, tirent jusqu’à épuisement de leurs munitions. Les combats sont d’une violence qui surprend les deux camps.

Dans le quartier de Saint-Anne, près de la poudrière de Saint-Pierre, des tirailleurs sénégalais galvanisés par leur chef de bataillon enlèvent position après position au corps à corps. Un prisonnier allemand interrogé après la bataille décrit cette progression avec une expression qui reviendra dans plusieurs rapports de la même semaine : « Ils avançaient comme si la mort ne comptait pour rien. On tirait, et ils avançaient encore. »

Au sixième jour de combat ininterrompu, le colonel Salan et son régiment de tirailleurs sénégalais s’emparent du fort d’Artigues, verrou de la défense nord-est de Toulon.

Sa chute marque un tournant. Mais il faut encore, pendant près d’une semaine, réduire un par un les derniers points d’appui allemands, au lance-flammes, à la grenade, position par position, dans une ville dévastée par des mois de bombardements alliés qui ont précédé l’assaut terrestre. Un sous-officier allemand capturé au fort de Malbousquet laisse cette confession, retranscrite dans un rapport français : « Nous avions reçu l’ordre de tenir. Personne ne nous avait dit contre qui.

Ces soldats africains ne combattaient pas comme une armée coloniale. Ils combattaient comme des hommes qui rentraient chez eux. »

Pendant que Toulon s’embrase, à une cinquantaine de kilomètres de là, une autre bataille commence presque au même instant. Dès le 19 août, à Marseille, le comité de libération locale lance un mot d’ordre de grève insurrectionnelle.

Les résistants de l’intérieur, mal armés, harcèlent les positions allemandes dans les quartiers est de la ville. Le 21 août, la préfecture est prise. Le général Schaefer, isolé dans son poste de commandement, voit ses lignes de communication se déliter, coincé entre une résistance urbaine qu’il ne parvient pas à écraser et une armée régulière qui approche à marche forcée. Cette armée régulière, ce sont les tabors marocains qui foncent en direction d’Aubagne, verrou routier vers Marseille, dans le sillage des blindés de la 1re division blindée.

Puis ce sont des tirailleurs algériens de la 3e division du général de Monsabert qui atteignent les faubourgs de la ville dès le 23 août. Le soir même, des tirailleurs algériens et des blindés français pénètrent au cœur de la cité. Le poste de commandement du général Schaefer se retrouve coupé de ses troupes de défense extérieure. De Monsabert exige une reddition immédiate et sans condition.

Schaefer refuse, cherchant simplement à gagner du temps. Les combats reprennent, cette fois dans une ville où résistants et soldats réguliers se battent côte à côte, rue par rue, immeuble par immeuble. Le point le plus disputé est une colline qui domine toute la ville, couronnée d’une basilique : Notre-Dame de la Garde, pivot de la défense allemande. Un bataillon de tirailleurs sénégalais, commandé par le commandant Valentin, que ses hommes décrivent comme habité d’une énergie inlassable, s’empare de la colline dans un assaut d’une rare violence, malgré une résistance acharnée.

Un rapport allemand rédigé dans les derniers jours du siège de Marseille tente d’expliquer l’incompréhensible à l’état-major : « Nous faisons face à deux ennemis à la fois : celui de l’intérieur et celui qui vient de la mer. Nous ne pouvons combattre les deux. » Ce même document reconnaît presque malgré lui la qualité des troupes qui montent à l’assaut, notant que les colonnes qui progressent vers le vieux port ne ressemblent à aucune des forces rencontrées jusqu’alors sur ce front. Pendant ce temps, à Toulon, la résistance des derniers îlots allemands se concentre sur l’arsenal même où l’amiral Ruhfus s’est retranché avec 2 500 hommes d’élite, protégés par une artillerie navale que ni l’aviation ni les tirs de marine alliés ne parviennent à totalement réduire.

Pour comprendre pourquoi Toulon et Marseille devaient, sur le papier, résister des semaines, il faut comprendre la doctrine allemande des ports forteresses. Depuis 1942, Toulon a été fortifiée méthodiquement : casemates de béton, champs de mines, canons de marine capables de couler un croiseur à trente kilomètres de distance. Marseille, elle, tire sa force de sa géographie : un vieux port encerclé de collines fortifiables, un accès maritime étroit et surveillé. Hitler, en ordonnant de tenir ces deux villes jusqu’à la dernière cartouche pendant que le reste du front s’effondre, misait sur une seule chose : le temps.

Chaque semaine gagnée à Toulon et à Marseille était une semaine où les Alliés ne disposaient pas d’un port en eau profonde pour ravitailler leur progression vers l’Allemagne. Trois éléments expliquent l’effondrement de ce calcul. Le premier tient à la qualité inégale des troupes allemandes. À Marseille, en particulier, la garnison compte une forte proportion de soldats âgés et d’hommes originaires de l’Est de l’Europe, enrôlés de force sous l’uniforme allemand, incapables de manœuvre offensive et réduits à une défense statique.

Le deuxième tient au pari tactique de De Lattre : attaquer les deux villes en même temps plutôt que l’une après l’autre interdit à l’ennemi tout transfert de renforts d’un front vers l’autre et le condamne à se battre sur deux fronts urbains simultanément, chacun déjà submergé par une insurrection intérieure. Le troisième élément, le moins souvent raconté, tient au type de combat que les troupes coloniales françaises apportent sur ce théâtre. Formées en Afrique du Nord à la guerre de mouvement, au combat rapproché, à l’infiltration nocturne dans un terrain de collines et de maquis qui ressemble par bien des aspects à leur terrain d’entraînement, les tabors marocains et les tirailleurs progressent là où une armée conventionnelle s’essoufflerait. Un officier allemand capturé à Toulon résume dans un compte-rendu d’interrogatoire ce que son état-major n’avait pas anticipé : « Nos plans prévoyaient une armée d’invasion classique.

Nous avons rencontré des combattants qui connaissaient ce terrain mieux que nous ne connaissions nos propres tranchées. »

Le 26 août, les troupes françaises entrent dans Toulon. Mais la ville n’est pas encore libérée. Il reste l’amiral Ruhfus et ses hommes, retranchés dans la presqu’île de Saint-Mandrier, protégés par leurs canons de 340 millimètres.

Pendant deux jours encore, l’aviation et la marine alliées pilonnent sans relâche cette dernière poche. Le 27 août en fin de journée, des tractations s’engagent entre un officier français et l’état-major de Ruhfus. Le 28 août au matin, l’amiral capitule sans condition, avec l’ensemble de sa garnison. Le même jour, à quelques kilomètres de là, le général Schaefer demande une suspension des combats à Marseille, avant de signer le lendemain matin la reddition de ses troupes.

Ces hommes prennent le chemin de la captivité. Deux villes, deux redditions quasiment le même jour. Toulon est tombé en six jours de combat, Marseille en huit. Les deux places fortes désignées par Hitler comme devant tenir jusqu’au bout viennent de céder, avec plus de soixante jours d’avance sur les prévisions alliées.

Un autre prisonnier, officier de la division Schaefer à Marseille, ajoute dans le même registre : « Nous nous attendions à combattre une armée. Nous avons combattu une ville entière et une armée à la fois, et les deux nous ont vaincus. »

Le bilan humain est lourd des deux côtés. L’armée française déplore environ 2 700 tués et blessés dans la seule bataille de Toulon.

Le régiment de tirailleurs sénégalais du colonel Salan, à lui seul, perd plusieurs centaines d’hommes tués, disparus ou blessés en une semaine de combat. Côté allemand, environ mille soldats sont tués et dix mille faits prisonniers. Ce jour-là, le général de Lattre télégraphie à Paris pour annoncer que, dans le secteur de son armée, il ne reste plus un seul soldat allemand qui ne soit mort ou capturé. La chute de Toulon et de Marseille change immédiatement la physionomie de la guerre à l’Ouest.

Le port de Marseille, dont les installations avaient été partiellement détruites par l’occupant avant sa reddition, est remis en service en quelques semaines à peine. À la fin du mois de septembre, plus de 320 000 soldats, 68 000 véhicules et près de 500 000 tonnes de ravitaillement auront transité par ce port. Sans ce couloir logistique, l’avancée alliée vers l’Allemagne, déjà freinée par l’éloignement des ports normands, aurait probablement ralenti de plusieurs mois. Les colonnes françaises et américaines remontent la vallée du Rhône à un rythme que peu avaient anticipé, jusqu’à faire jonction avec les forces débarquées en Normandie à la mi-septembre, quelque part en Bourgogne.

Neuf mois plus tard, le général de Lattre de Tassigny sera le représentant français à la signature de la capitulation allemande à Berlin. Une reconnaissance internationale qui doit beaucoup, en réalité, à ce mois d’août en Provence, où une armée à majorité coloniale a rendu à la France un statut de puissance combattante que la défaite de 1940 lui avait arraché. Et c’est précisément là que l’histoire prend un tournant que la mémoire nationale a longtemps préféré taire. À l’automne de la même année, alors que l’armée française remonte vers les Vosges et vers l’Alsace, l’état-major décide de retirer du front la quasi-totalité des tirailleurs sénégalais.

Ces mêmes hommes qui viennent de payer de leur sang la libération de Toulon et de Marseille. Entre quinze et vingt mille soldats venus d’Afrique subsaharienne sont discrètement démobilisés et remplacés par de jeunes résistants métropolitains, souvent sans expérience du combat. L’explication officielle invoque le climat : la crainte que ces soldats, habitués à un climat chaud, ne résistent pas aux hivers rigoureux des Vosges. Les archives montrent pourtant que le taux de gelures chez les soldats noirs n’était pas supérieur à celui des autres troupes.

Les raisons réelles sont plus complexes et plus dérangeantes : la volonté de construire un récit de libération porté par la résistance intérieure plutôt que par l’empire colonial, la pression de l’armée américaine encore ségréguée à cette date, et une réticence de l’état-major à voir des soldats noirs défiler en libérateurs dans les grandes villes de la métropole. Un lieutenant français, témoin de cette relève, se souvenait encore des décennies plus tard du moment où des tirailleurs couverts de gloire, après des mois de combat, durent retirer leur uniforme et le remettre à de jeunes recrues blanches à peine formées. Sur les photographies de la libération de Paris, prises seulement quelques jours après la chute de Toulon et de Marseille, on chercherait presque en vain un visage de ces hommes qui avaient pourtant ouvert la route. Alors, pourquoi ce silence ?

Pourquoi le récit collectif retient une plage normande et oublie une rade méditerranéenne conquise en treize jours, contre l’ordre exprès d’Adolf Hitler ? Pourquoi les noms de Salan, de Monsabert, de Larminat, ou des régiments entiers de tirailleurs et de tabors résonnent-ils si peu, comparés à ceux qui ont débarqué le même été sur les plages du nord ? La réponse tient peut-être à ce sous-officier retranché à Saint-Mandrier, celui qui pensait tenir des semaines et n’a tenu que treize jours. Il ne s’attendait pas à affronter une armée française.

Il s’attendait, comme le récit dominant de l’après-guerre allait bientôt le raconter lui aussi, à une France vaincue en 40, effacée, incapable de se relever seule. Ce qu’il a rencontré sur les collines de Toulon et dans les ruelles de Marseille, ce sont des hommes venus du Sénégal, du Maroc, d’Algérie, de métropole et d’exil, qui ont repris deux des ports les plus fortifiés d’Europe en un temps que personne, ni allié ni ennemi, n’avait jugé possible. Cette armée a gagné sa bataille. Elle n’a pas gagné la bataille du souvenir.

Les mêmes hommes qui avaient forcé la reddition d’un amiral allemand retranché derrière ses canons de marine ont été, quelques semaines plus tard, retirés du front et peu à peu retirés de la mémoire collective, effacés des récits comme ils l’avaient été de la ligne de combat. Il aura fallu des décennies, des historiens obstinés et les derniers témoignages de vétérans centenaires pour que cette histoire remonte lentement à la surface. Le second débarquement n’a pas eu besoin d’un mensonge pour disparaître. Il lui a suffi d’un silence, entretenu année après année, pendant que l’autre débarquement, celui du nord, occupait tout l’espace du souvenir.

Aujourd’hui encore, sur la presqu’île de Saint-Mandrier, les casemates de béton de l’amiral Ruhfus sont toujours là, silencieuses, face à une rade que ces canons n’ont pas suffi à défendre. Elles n’attendent, depuis plus de quatre-vingts ans, qu’une seule chose : qu’on se souvienne enfin de ceux qui les ont fait taire.