Narvik : Le Jour Où Les Français Ont Brisé Le Premier Plan d’Hitler

Narvik : Le Jour Où Les Français Ont Brisé Le Premier Plan d’Hitler

Le 28 mai 1940, à 2 heures et demie du matin, sous un soleil arctique qui ne se couche jamais, des hommes en manteaux blancs avancent en silence sur la glace du fjord de Narvik, et ils s’apprêtent à infliger à la Wehrmacht sa toute première défaite depuis le début de la guerre.

La neige absorbe leurs pas, le froid mord à travers les guêtres, traverse les capotes, s’insinue entre les doigts crispés sur les crosses des fusils. Derrière eux, les eaux noires de l’Ofotfjord réfléchissent les crêtes enneigées. Devant eux, les positions allemandes.

Ces hommes sont des légionnaires français, et dans quelques heures, ils vont réaliser quelque chose qu’aucune armée alliée n’avait encore accompli depuis le 1er septembre 1939.

Ils vont prendre une ville à la Wehrmacht, la première ville que des troupes du Reich auront jamais perdue. Un survivant allemand, capturé le 28 mai, décrit plus tard ce qu’il a vu depuis sa position. “Ils surgissaient de partout à la fois, des falaises que nous croyions impraticables, de la mer, du sommet des crêtes.

Je n’ai jamais compris comment ils avaient pu approcher sans que nous les entendions.”

C’est la question qui hante encore les archives allemandes de cette campagne. Comment une armée réputée vaincue, un pays que le monde entier regardait s’effondrer, a-t-elle réussi à infliger à la Wehrmacht sa première défaite ? Pour comprendre la réponse, il faut remonter au début, à un port sans importance que personne ne connaissait, à une montagne de fer.

Narvik n’est pas une ville au sens ordinaire du terme. C’est un port terminus, une gueule ouverte sur l’Atlantique, reliée par une ligne de chemin de fer aux mines de Kiruna en Suède, d’où l’on extrait le minerai de fer le plus pur d’Europe. En 1939, 50 pour cent des importations de fer de l’Allemagne transitent par ce port.

Sans ce fer suédois, les aciéries de la Ruhr ralentissent. Sans la Ruhr, les chars s’arrêtent. Les avions ne décollent plus.

Les navires ne sortent pas des chantiers.

Narvik n’est pas un point sur une carte. Narvik est le poumon de la machine de guerre nazie. Hitler le sait.

Churchill le sait. Et au printemps 1940, les deux camps ont élaboré des plans pour contrôler ce port. C’est l’Allemagne qui frappe la première.

Le 9 avril 1940 à 3 heures du matin, 10 destroyers de la Kriegsmarine pénètrent dans l’Ofotfjord dans le brouillard et la neige. Ils transportent environ 2000 soldats du 139e régiment de chasseurs de montagne, les Gebirgsjäger du général Eduard Dietl. À l’aube, Narvik est allemande.

Les deux navires de défense côtière norvégiens, le Norge et l’Eidsvold, ont été coulés. 265 marins norvégiens sont morts. La ville est prise sans véritable résistance.

Dietl installe son quartier général dans le Grand Hôtel de Narvik et envoie ce rapport laconique à l’OKW “Narvik occupé, résistance nulle, position consolidée.” Ce que le rapport ne dit pas, c’est que sa situation est immédiatement précaire car la Royal Navy, furieuse de l’audace allemande, réagit avec une violence que Dietl n’a pas anticipée.

Le 10 avril, une escadre britannique entre dans le fjord et coule deux destroyers allemands. Le 13 avril, le cuirassé Warspite et neuf destroyers finissent le travail. En 72 heures, la flottille qui a amené Dietl à Narvik n’existe plus.

Huit destroyers allemands gisent au fond du fjord. 2600 marins survivants se retrouvent à pied sur les rives, sans navire, sans ravitaillement par mer, transformés en fantassins improvisés par la force des événements.

Dietl, isolé, reçoit un ordre personnel d’Hitler “Tenir Narvik à tout prix.” Et Dietl tient. Il réorganise ses marins en bataillons d’infanterie, récupère les armes des dépôts norvégiens, organise les lignes de défense.

Un officier de son état-major note dans son journal “La situation est désespérée sur le papier. Dietl dit que le papier ment. On tient parce qu’on doit tenir.

La Wehrmacht n’a pas encore perdu une seule ville et Dietl n’a pas l’intention que Narvik soit la première.”

Ce que ni Dietl ni Hitler n’ont prévu, c’est que leurs adversaires seront français. Le 18 avril 1940, dans le port de Brest, un spectacle inhabituel se déroule sur les quais. Des soldats embarquent sur des navires de guerre.

Parmi l’équipement standard, des skis, des peaux de phoque pour monter les pentes, des crampons, des cordes d’alpinisme, des capotes blanches pour se fondre dans la neige. Ces hommes ne partent pas pour la France. Ils partent pour le cercle polaire.

Deux unités constituent le fer de lance de la contribution française à la campagne de Norvège. La 27e demi-brigade de chasseurs alpins, les diables bleus des Alpes, spécialistes du combat en haute montagne depuis des générations. Et pièce maîtresse de cette expédition, la 13e demi-brigade de marche de la Légion étrangère, la 13e demi-brigade de la Légion, unité créée quelques semaines plus tôt à peine, en février 1940, à Sidi Bel Abbès et à Fès.

La 13e est une unité d’exception au sens le plus littéral du terme. Sa devise, “Mor majorum”, selon la coutume des ancêtres, résume l’esprit de ces hommes. Elle est composée pour une large part d’anciens combattants républicains espagnols qui, après la défaite de la République en 1939, ont choisi de continuer à combattre le fascisme sous uniforme français.

Des hommes qui ont déjà connu la guerre, qui haïssent profondément tout ce que représente le Reich.

Son commandant, le lieutenant-colonel Raoul Magrin-Vernerey, Alsacien de naissance, vétéran de la Grande Guerre, homme trempé dans 18 ans de Légion, connaît ses hommes. Il les a choisis. Il leur fait confiance comme il fait confiance à la montagne, avec le respect dû à quelque chose à la fois dangereux et nécessaire.

Ces deux unités arrivent dans le secteur de Narvik entre la fin avril et les premiers jours de mai 1940.

Elles débarquent dans un froid qui mord à moins 15 degrés dans un pays qu’elles ne connaissent pas, face à un ennemi retranché sur des hauteurs qui dominent tout. L’un des premiers légionnaires à débarquer note dans une lettre “Le fjord ressemble à quelque chose que je n’aurais jamais imaginé. La montagne plonge directement dans l’eau noire, les sommets sont à 1800 mètres.

Les Allemands sont là-haut, quelque part. Nous devons les déloger.”

C’est là que le génie militaire français entre en scène. Le commandant des forces françaises en Norvège est le général Antoine Béthouart. L’histoire l’a injustement oublié, absorbée qu’elle était par la catastrophe de la France métropolitaine.

Ancien de Saint-Cyr, alpiniste accompli, homme de la haute montagne depuis 20 ans, il comprend quelque chose que ses alliés britanniques tardent à admettre. Narvik ne peut pas être prise frontalement.

Les hauteurs qui dominent la ville offrent à Dietl des positions défensives d’une puissance naturelle extraordinaire. L’amiral Andrew Cunningham, commandant des forces navales, estime d’ailleurs la prise de Narvik impossible. Il n’a pas oublié les Dardanelles, un assaut dans un fjord étroit lui paraît suicidaire.

Béthouart a une autre vision. D’abord Bjerkvik au nord pour déverrouiller l’accès aux crêtes, ensuite Ankenes au sud pour étrangler la ville.

Enfin, un débarquement amphibie direct sur les quais de Narvik quand l’ennemi sera débordé de toute part. Béthouart force la main, sa vision prévaut. Le 13 mai 1940 à 0 heure 20, les canons ouvrent le feu.

Le bombardement naval précède l’assaut sur Bjerkvik dans la nuit arctique éclairée par ce soleil qui ne se couche jamais vraiment. Les navires alliés martèlent les positions allemandes sur les hauteurs.

Le croiseur Effingham, des destroyers, des bâtiments français convergent leurs tirs sur les pentes enneigées au-dessus du petit village. À 1 heure 30, les premières embarcations se détachent des navires. Les légionnaires sont dedans.

Ce débarquement sous le feu ennemi à Bjerkvik est souvent présenté par les historiens comme le premier assaut amphibie réussi de la Seconde Guerre mondiale, la première opération de ce type depuis le désastre des Dardanelles en 1915, 25 ans d’absence dans les annales.

Et c’est la 13e demi-brigade de la Légion étrangère qui l’exécute sur un fjord norvégien à 2 heures du matin sous les balles. Les embarcations s’approchent du rivage. Les Gebirgsjäger allemands, postés sur les hauteurs, ouvrent le feu.

Les mitrailleuses crachent. Les obus de mortier soulèvent des colonnes d’eau froide autour des bateaux. Les légionnaires ne se couchent pas, ils rament, ils gardent leurs positions, ils calculent l’angle d’approche et cherchent les angles morts dans le terrain.

Un officier allemand du 139e régiment rédige un compte-rendu opérationnel dans lequel il décrit l’assaut en ces termes. “L’ennemi a traversé sous notre feu direct sans fléchir. La discipline de marche dans les embarcations était remarquable.

Nous n’avons pas réussi à les disperser.” Les légionnaires touchent le rivage. Quatre chars légers débarquent avec eux.

Le choc est violent. Les engagements sont rapprochés, brutaux, maison par maison dans les rues du petit village.

Un légionnaire, le légionnaire Gayoso, identifie un nid de mitrailleuse qui balayait la progression de sa section. Il y a une solution. Elle n’est pas élégante.

Gayoso rampe, deux camarades derrière lui. Deux d’entre eux tombent sous les balles. Gayoso continue seul.

Il atteint la position à la grenade. L’emplacement est neutralisé. Le légionnaire Gayoso recevra pour cet acte la médaille militaire.

Ce sera la plus belle récompense de sa vie, lui qui a déjà combattu sur les crêtes espagnoles de la Sierra Nevada quatre ans plus tôt.

Bjerkvik tombe et dans les jours qui suivent, les chasseurs alpins et les légionnaires entament la progression vers les hauteurs qui dominent Narvik. Les sommets culminent à 1800 mètres. En mai, ils sont encore sous la neige profonde.

Les légionnaires, dont beaucoup viennent du désert d’Afrique du Nord, découvrent une forme de guerre pour laquelle rien ne les a vraiment préparés. Pourtant, ils avancent.

Les chasseurs alpins, eux, sont dans leur élément. Ils lisent le terrain comme une langue maternelle. Ils identifient les angles d’approche que les Allemands n’ont pas fortifiés parce que ces angles leur paraissaient impossibles.

Un Gebirgsjäger allemand, Hans Prawer, incorporé au 139e régiment, décrit dans une lettre saisie par les Alliés ce qu’il observe. Il progresse sur des pentes que nous considérons comme des barrières naturelles. Nous avions placé nos positions en estimant que personne ne pourrait venir par là.

Nous avions tort.

Le 14 mai, une patrouille de la 7e compagnie du 2e bataillon de la Légion réussit un coup de main audacieux. Le lac à Rombaksvannet, gelé, sert d’aérodrome improvisé aux Allemands. Dix avions de la Luftwaffe y sont stationnés.

La patrouille s’approche dans la nuit. Dix avions détruits. La Luftwaffe perd en quelques heures ce qu’elle aurait mis des semaines à remplacer dans ce secteur reculé.

Mais la progression a un prix. Le commandant Albéric Ganincho, chef du 2e bataillon de la Légion, est tué à Ankenes en allant faire son rapport. Le capitaine Carré de Lussançay et le lieutenant Herzog sont mortellement touchés quand la Luftwaffe rappelle le poste de commandement à Bjerkvik le 17 mai.

Ce même jour, 12 légionnaires sont tués. Les Allemands ont perdu la mer. Ils dominent encore le ciel.

Les raids de la Luftwaffe rappellent les positions alliées, les navires dans le fjord, les convois. C’est la seule arme qui reste vraiment à Dietl et il s’en sert sans retenue. Un soldat de la 27e demi-brigade, André Morel, né à Annecy, raconte dans ses mémoires “On apprenait à distinguer le bruit des moteurs allemands, on apprenait à plonger dans la neige et à ne pas se relever trop vite.

Les camarades qui se relevaient trop vite ne se relevaient parfois plus du tout.”

Entre le 14 mai et le 27 mai, les forces françaises, norvégiennes et polonaises resserrent progressivement l’étau autour de Narvik. Les Polonais, la brigade des chasseurs de Podhale sous les ordres du général Boiszczko, tiennent le secteur d’Ankenes au sud de la ville et progressent vers Beisfjord dans des combats dont la violence est constante. Les Norvégiens du général Fleischer pressent les Allemands au nord et Béthouart coordonne le tout avec une précision d’horloger.

Dietl envoie des rapports de plus en plus alarmants à l’OKW. L’un d’entre eux, daté du 20 mai, contient cette phrase qui en dit long sur l’état moral de sa garnison. “Les forces adverses manifestent une capacité de manœuvre en terrain montagneux que nous n’avions pas anticipé.

L’ennemi utilise des voies d’approche que nos propres Gebirgsjäger auraient hésité à emprunter.”

C’est peut-être le plus beau témoignage de toute la campagne, le général allemand, lui-même spécialiste réputé du combat de montagne, admet que les Français font quelque chose que ses propres troupes de montagne auraient hésité à faire. Hitler, qui suit la situation de Berlin avec une anxiété croissante, envoie des renforts par voie aérienne. Un bataillon de parachutistes est largué puis des éléments du 137e régiment de chasseurs de montagne envoyés par avion après une instruction précipitée.

Ces renforts permettent à Dietl de tenir, mais ils ne changent pas fondamentalement la dynamique de la bataille. Narvik est encerclée. La question n’est plus de savoir si elle tombera, mais quand.

Le 27 mai à minuit, la bataille finale commence. Béthouart a attendu que toutes ses pièces soient en place. Les légionnaires traverseront le Rombaksfjord en embarcations pour débarquer directement sur les quais de Narvik.

Les Norvégiens attaqueront depuis le nord. Les Polonais fermeront l’étau par le sud.

Un officier d’état-major britannique note dans son journal de campagne “Les Français ont un plan d’une audace extraordinaire.” Béthouart n’a pas de doute, ses hommes non plus. “Ce que je vois dans leur façon de préparer cet assaut n’est pas de l’arrogance, c’est de la conviction.”

À 0 heure, les bombardements reprennent. Les navires alliés pilonnent les positions allemandes sur les crêtes qui dominent Narvik.

Le grondement des canons roule sur le fjord comme un tonnerre sans fin, se répercute contre les parois rocheuses, remplit l’espace de son écho. La neige sur les sommets tremble. À 2 heures du matin, sous le soleil de minuit qui baigne la scène d’une lumière irréelle et dorée, les légionnaires poussent leurs embarcations à l’eau.

Le Rombaksfjord est d’un calme de verre. Ils rament en silence. L’ennemi ne les entend pas encore.

Sur les deux rives, les flancs de montagne se dressent à pic, couverts de neige, indifférents. Les premiers légionnaires touchent les quais de Narvik à 2 heures 45. Le débarquement est brutal, immédiat.

Les Gebirgsjäger allemands qui tiennent encore les quais sont débordés par la rapidité de l’assaut. Sur les hauteurs au nord, les chasseurs alpins et les Norvégiens attaquent simultanément. Au sud, les Polonais poussent depuis Ankenes.

Dietl tente de coordonner la défense, mais il est débordé de partout en même temps. C’est exactement ce que Béthouart avait prévu. Le Gefreiter Wolfgang Schelle, fusilier du 139e régiment, décrit l’assaut dans un témoignage recueilli après la guerre.

“On ne savait plus d’où venait le danger. Ils étaient sur les quais, sur les crêtes, au nord, au sud. On avait plus de ligne de défense cohérente.

Le commandement essayait de nous regrouper, mais on ne savait plus où retraiter.”

À 6 heures du matin, les légionnaires français et les soldats norvégiens se rejoignent dans les rues de Narvik. La ville est à eux. Dietl, la situation perdue, abandonne la ville et se replie en direction de la frontière suédoise.

Les Polonais le poursuivent sur la voie ferrée jusqu’à la station de Sildvik. L’armée qui avait semblé invincible depuis le 1er septembre 1939 bat en retraite devant des légionnaires français. C’est la première fois.

Dans les archives de l’OKW, la prise de Narvik par les Alliés est consignée avec une sécheresse qui masque mal la sidération des Allemands, mais certains rapports de terrain sont plus révélateurs. Le lieutenant-colonel Hubert Lanz, officier d’état-major de la division de montagne, note “La prise de Narvik doit être analysée comme une défaite d’ordre tactique et opérationnel. L’ennemi a montré des capacités en terrain montagneux que nous n’attendions pas de troupes françaises.”

Cette phrase contient tout le paradoxe de la situation. Le monde entier, en ce mois de mai 1940, regarde la France s’effondrer à l’ouest. La percée de Sedan, les panzers qui déferlent vers la Manche, l’évacuation de Dunkerque qui commence le 26 mai.

Et deux jours plus tard, dans les fjords de Norvège, à 2000 kilomètres de Paris, des soldats français expulsent la Wehrmacht de Narvik.

Le 26 mai, 130000 soldats repêchés sur les plages de la mer du Nord. Le 28 mai, la même armée française prend Narvik. Ces deux événements coexistent dans la même semaine.

La France perd et gagne simultanément. Elle s’effondre et triomphe dans le même calendrier. Car la victoire de Narvik ne dure pas.

Elle ne peut pas durer. Le 24 mai, alors que la bataille n’est pas terminée, les gouvernements français et britanniques savent que leurs armées s’effondrent en France.

La Norvège n’est plus tenable. Béthouart reçoit l’ordre d’organiser le rembarquement. Il insiste pour prendre Narvik d’abord, estimant qu’évacuer sous pression ennemie serait un désastre.

Il obtient gain de cause. Narvik est prise. Puis le rembarquement commence.

Entre le 4 et le 8 juin 1940, les derniers soldats français quittent la ville. Ils font sauter les installations ferroviaires, la gare, les grues du port. Ils laissent derrière eux une ville libérée qu’ils ne peuvent pas tenir.

Leurs morts restent dans un petit cimetière qui surplombe le fjord. Le 10 juin, les Allemands réoccupent Narvik sans tirer un coup de feu. Un marin allemand qui entre dans la ville ce jour-là écrit à sa mère “Narvik a été reprise.

Mais la ville porte les traces d’une défense acharnée. Ce ne sont pas des Français qui se rendent qui ont combattu ici.” Cette phrase, écrite par un soldat ordinaire de la Kriegsmarine, contient une lucidité que des années d’historiographie dominante peineront à produire.

Ce marin avait compris quelque chose que la propagande allemande et curieusement la propagande de l’armistice française avait toutes deux intérêt à taire. Les soldats français de Narvik n’avaient pas fui. Ils avaient gagné puis avaient été rappelés par des décisions qui les dépassaient.

Il y a une amertume particulière dans le destin de ces unités. La 40e division d’infanterie qui rassemble les unités alpines revenues de Norvège et jetées dans la bataille de France, envoyées dans les plaines de la Somme pour colmater des brèches que rien ne peut colmater.

Des hommes qui viennent de vaincre en montagne se retrouvent dans des champs de blé sans l’appui naval, sans les conditions qui leur avaient permis de gagner. La 13e demi-brigade de la Légion, rapatriée à la mi-juin, gagne la Grande-Bretagne. Face à l’armistice du 22 juin, la majorité de ces hommes choisissent de continuer le combat sous l’étendard d’un général peu connu qui vient de lancer un appel depuis Londres.

La 13e devient l’une des premières unités de la France libre.

Elle ira à Bir Hakeim, elle traversera l’Italie, elle débarquera en Provence. Mais ceci est une autre histoire. Ce qui s’est passé à Narvik a été englouti par plusieurs couches d’oubli superposées.

La première, c’est la catastrophe de juin 1940 elle-même. Quand un pays perd une guerre en quelques semaines, quand son gouvernement capitule, la victoire remportée quelques jours plus tôt dans les fjords arctiques disparaît des priorités de la mémoire.

Comment célébrer Narvik quand Paris est sous les drapeaux à croix gammée ? La deuxième, c’est Vichy. Le gouvernement de Pétain construit sa légitimité sur l’idée que la France militaire avait échoué partout.

Une victoire française contre la Wehrmacht dérangeait ce récit. Alors, elle a été ensevelie. La troisième, c’est la géographie.

Narvik est loin. Les commémorations françaises de la guerre se concentrent sur la résistance, sur la Normandie, sur les villes libérées sur le sol national.

Narvik, au-delà du cercle polaire, ne s’inscrit pas dans la cartographie émotionnelle de la mémoire française. Et pourtant, les Norvégiens n’ont pas oublié. Un cimetière français, sur la hauteur qui domine le fjord, abrite les corps de ceux qui ne sont pas rentrés.

Des commémorations franco-norvégiennes y ont lieu chaque année. En 1956, un festival d’hiver a été créé sous le signe de l’amitié franco-norvégienne. En 2009, un parcours historique a été inauguré entre Narvik et Bardufoss.

La montagne a conservé ce que les livres d’histoire avaient laissé s’effacer. Un historien norvégien, dans un ouvrage publié en 2012, écrit “Narvik fut la preuve que la Wehrmacht pouvait être battue. Les Français l’ont démontré avant que quiconque ne voulait l’admettre.

Voilà ce que Narvik signifie vraiment. Pas une victoire de circonstance, la démonstration planifiée, exécutée, réussie que des soldats français étaient capables de concevoir une opération militaire d’une complexité que la Wehrmacht n’avait pas encore rencontrée, de la mener à bien dans des conditions extrêmes et d’expulser d’une ville fortifiée les troupes d’élite du 3e Reich.”

Eduard Dietl, le général allemand qui tenait Narvik, continue la guerre sur le front de l’Est et meurt en juillet 1944 dans un accident d’avion. Dans ses comptes-rendus rédigés pour l’OKW après la bataille, il note “L’adversaire français a fait preuve d’une compétence en combat de montagne et d’une capacité d’initiative qui doivent être prises en compte dans l’évaluation des forces ennemies.” Il ne les sous-estimait plus.

Le général Béthouart rejoint la France libre, commande lors des débarquements en Afrique du Nord, en Corse, en Provence et devient après la guerre chef d’état-major général de l’armée française. Quand on lui demande quel moment de la guerre il considère comme le plus significatif, il répond souvent en parlant de Narvik, pas de ses victoires ultérieures, de ce port arctique, de ses légionnaires en blanc sur le fjord, de cette aube du 28 mai 1940 quand des soldats français sont entrés dans une ville tenue par la Wehrmacht.

Pour lui, tout ce qui est venu après découle de cette preuve que la chose était possible. Dans une guerre qui s’ouvre pour la France avec une débâcle totale, avec la honte de la capitulation, avec l’occupation et ses compromissions, il y a eu ces quelques semaines dans les fjords. Cette parenthèse où quelque chose de différent a existé, où l’armée française n’a pas fui, n’a pas capitulé, n’a pas attendu où elle a attaqué dans des conditions impossibles avec des moyens limités contre un ennemi préparé et où elle a gagné.

La défaite de France n’a pas effacé leur victoire, elle l’a seulement recouverte comme la neige recouvre en hiver les pentes que ces hommes ont escaladées. La neige fond chaque printemps. La vérité aussi.

Narvik est la première preuve que la Wehrmacht pouvait être battue. Des Français l’ont apportée au-dessus du cercle polaire dans la nuit qui ne cède pas dans un froid qui brise les hommes ordinaires, pas les leurs.