Rome, 4 juin 1944 – Ce n’est pas un général américain, britannique ou néo-zélandais qui a brisé l’impasse de Monte Cassino. C’est un Français, fils de gendarme, né à Bône, en Algérie, le bras droit paralysé depuis 1915. Alphonse Juin, commandant du Corps expéditionnaire français en Italie, a réussi en six jours ce que les plus grandes armées alliées n’avaient pu accomplir en quatre mois.
Il a ouvert la route de Rome.
Le 11 mai 1944, à 23 heures précises, l’une des plus formidables concentrations d’artillerie de la campagne d’Italie déchire le ciel du Latium. Des centaines de canons pilonnent les positions allemandes. Sur le papier, l’offensive Diadème est la quatrième tentative pour percer la ligne Gustav, cette muraille de défense qui court de la mer Tyrrhénienne à l’Adriatique, verrouillée par le mont Cassino et son abbaye millénaire.
Les Américains, les Britanniques, les Néo-Zélandais, les Indiens ont tous échoué. Les pertes se comptent par milliers. Mais cette fois, le plan est différent.
Juin a regardé la carte autrement. Au sud-ouest de Cassino, à environ 25 kilomètres, s’étend la chaîne des monts Aurunci. Des sommets déchiquetés, des pentes abruptes, des ravins, des sentiers de chèvres.
Aucune route, aucune infrastructure. Les Allemands, méthodiques, ont jugé ce terrain impraticable pour une armée moderne. Ils n’y ont pas installé de défense solide.
C’est exactement là que Juin veut frapper. Ses supérieurs alliés, le général Harold Alexander et le général Mark Clark, expriment leurs doutes. Ces montagnes sont infranchissables.
Juin leur répond calmement : « Vos soldats ne peuvent pas traverser ces montagnes, mais les miens si. »
Il connaît ses hommes. Des tirailleurs algériens, marocains, tunisiens, des goumiers, des spahis, des zouaves, des légionnaires. Des soldats d’Afrique du Nord qui ont grandi dans les montagnes de l’Atlas, du Rif, de la Kabylie.
Ils savent se battre dans un terrain impossible. Ils ne sont pas limités par les routes. Là où un régiment d’infanterie classique cherche un chemin, un goumier marocain trouve un passage.
Juin prépare une logistique adaptée : des centaines de mulets pour porter les munitions, les vivres, les armes lourdes sur des sentiers que les camions ne peuvent emprunter.
Le 12 mai, à l’aube, l’infanterie avance. Du côté de Cassino, dans la vallée du Liri, les combats sont immédiatement violents. Les Britanniques et les Polonais se heurtent aux parachutistes allemands dans les ruines de la ville et sur les pentes du monastère.
Chaque maison est un bunker, chaque rocher une position de tir. Les pertes sont lourdes. Mais dans les monts Aurunci, quelque chose de différent se produit.
La 2e division d’infanterie marocaine, que Juin appelle « le bélier du CEF », s’empare dès les premiers jours des monts Faïto et Majo, des positions qui dominent l’ensemble du secteur. Les goumiers et les tirailleurs avancent sur des pentes que les Allemands n’ont pas défendues parce qu’ils ne croyaient pas que quiconque pourrait y passer.
Le 13 mai, deux jours après le début de l’offensive, les Français ont creusé une brèche de 25 kilomètres de large et de 12 kilomètres de profondeur dans la ligne Gustav. Aucune autre force alliée n’a réalisé une progression comparable. Les Allemands comprennent ce qui se passe, mais trop tard.
Leurs réserves ont été envoyées vers Anzio, là où ils anticipaient la prochaine attaque alliée. Dans les Aurunci, ils n’ont presque rien. Et ce qu’ils ont ne suffit pas à contenir la marée de tirailleurs qui surgissent de partout, contournent chaque position, attaquent par les flancs et par derrière, coupent les communications.
Le maréchal Albert Kesselring, commandant en chef des forces de l’Axe en Italie, note dans son rapport : « Les soldats marocains franchissent même les terrains réputés impraticables avec leurs armes lourdes chargées sur des mulets et essaient toujours de déborder les positions par des manœuvres et de percer par derrière. » Un officier ennemi, pas un historien français patriote, un soldat allemand qui avait combattu face à lui, reconnaît ce que Juin a accompli.
Le 16 mai, les Français prennent le Monte Petrella, dernier bastion de la ligne Gustav dans ce secteur. Le même jour, ils atteignent le confluent du Liri et du Gari-Gliano. La vallée du Liri est désormais ouverte.
C’est la clé de tout, c’est par là que passe la route nationale vers Rome. Le 17 mai 1944, Kesselring prend la décision que quatre mois de combats n’avaient pas réussi à lui arracher. Il ordonne à ses troupes de laisser Cassino et de se retirer vers le nord, de crainte d’être totalement encerclé par la manœuvre française.
Le même jour, le 13e corps britannique coupe la route nationale. Les Polonais du général Anders lancent l’assaut final sur le monastère. Le 18 mai, après des combats d’une violence extrême, un drapeau polonais est planté sur les ruines de l’abbaye de Monte Cassino.
Le monastère est pris, la ligne Gustav est brisée. Les semaines suivantes, le CEF maintient une cadence de progression stupéfiante. Juin relève ses divisions épuisées par des unités fraîches, puis relance les unités reposées dans la brèche.
Le 26 mai, spahis et tirailleurs marocains s’emparent de la ville de Pastena, dans la province de Frosinone. La 3e division d’infanterie algérienne occupe San Giovanni. Le combat de chars qui s’y déroule est le plus important de toute la campagne d’Italie.
Les tankistes français s’y illustrent.
Le 4 juin 1944, les Alliés entrent dans Rome. C’est la première capitale européenne libérée par les forces alliées depuis le début de la guerre. Le général Mark Clark, commandant la 5e armée américaine, entre le premier dans la ville, veillant jalousement à ce que ce soient les troupes américaines qui prennent la photo historique.
Ses unités avancent vers l’intérieur pendant que le CEF, qui était très en pointe dans les semaines précédentes, est délibérément ralenti pour des raisons de prestige. Comme le dira pudiquement un historien français, la France est écartée du triomphe, même si c’est elle qui en a rendu le triomphe possible.
Mais il y a quelque chose d’encore plus cruel. Deux jours après la libération de Rome, le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie. Le débarquement le plus gigantesque de l’histoire de la guerre.
Cherbourg, Utah Beach, Omaha Beach, Sword Beach. La presse mondiale n’a d’yeux que pour la Normandie. Rome et l’Italie disparaissent des unes en quelques heures.
La victoire de Juin et de ses hommes est noyée dans le fracas du débarquement. À Paris, à Londres, à Washington, personne ne parle plus de Monte Cassino. Personne ne parle plus du Garigliano.
Personne ne parle plus des goumiers marocains qui ont gravi des montagnes impraticables avec des mulets et leurs armes sur le dos.
Au soir de son départ d’Italie, en août 1944, Juin s’adresse à ses officiers. Il dit : « Le Garigliano est une grande victoire. La France le saura un jour, elle comprendra.
» Ce vœu n’a pas été exaucé. Quatre-vingts ans après, peu de Français connaissent le nom du Garigliano. Ce qu’il faut retenir, c’est l’ampleur de ce qui s’est passé.
Quatre mois d’échec allié. Quatre mois pendant lesquels les meilleures unités américaines, britanniques, néo-zélandaises, indiennes s’étaient brisées contre la ligne Gustav. Et en six jours, du 11 au 17 mai 1944, Juin et ses soldats ont réussi ce que personne n’avait pu faire.
Ils ont brisé la ligne. Ils ont ouvert la route. Ils ont changé le cours de la campagne d’Italie.
Le colonel Böhmeler, l’un des défenseurs allemands de Cassino, l’a écrit dans ses mémoires après la guerre : « C’est Juin qui, en s’emparant du Mont Majo et en faisant irruption dans la vallée du Liri, a réduit en miettes la porte de Rome. » Un officier ennemi, pas un historien français patriote, un soldat allemand qui avait combattu face à lui et qui reconnaissait ce qu’il avait accompli. De Gaulle lui-même lui dédicacera une photographie avec ces mots : « Au maréchal Juin qui sut saisir la victoire quand elle se présentait.
» Phrase courte, mais elle dit tout.
Juin sera élevé à la dignité de maréchal de France en 1952. Il sera élu à l’Académie française la même année. Il mourra à Paris le 27 janvier 1967, à l’âge de 78 ans.
Son nom est aujourd’hui gravé sur une statue place d’Italie à Paris. Non sans ironie, c’est le quartier qui porte ce nom. Des classes de Saint-Cyr porteront son nom, mais la bataille du Garigliano reste une victoire oubliée, connue des historiens militaires et de trop peu de Français.
Ce qui rend cette histoire particulièrement puissante, c’est ce qu’elle dit sur la façon dont la guerre se gagne. Pas toujours avec plus de soldats, pas toujours avec plus de bombes, parfois avec une idée, parfois en regardant une carte différemment de tout le monde. Les Américains et les Britanniques regardaient Monte Cassino comme un obstacle à prendre de front.
Juin a regardé les monts Aurunci comme un passage que personne d’autre n’oserait prendre. Et c’est précisément parce que personne d’autre n’oserait le prendre que ce passage était la clé.
Il faut aussi dire quelque chose sur les soldats qui ont exécuté ce plan. Les tirailleurs marocains, les goumiers, les spahis, les tirailleurs algériens, les tirailleurs tunisiens. Ces hommes combattirent pour une France qui ne les traitait pas toujours comme des égaux.
Ils n’avaient pas la citoyenneté française pour la plupart. Ils n’avaient donc pas les mêmes droits que leurs camarades européens. Ils étaient payés moins, reconnus moins, et ils ont pourtant accompli quelque chose que les armées régulières des plus grandes puissances du monde n’avaient pas réussi à faire.
Ils ont gravi les Aurunci avec leurs armes sur le dos et leurs mulets dans la nuit, et ils ont brisé la ligne Gustav. L’histoire leur doit un peu plus que l’oubli.
La dimension humaine de cette bataille mérite qu’on s’y arrête. Dans les monts Aurunci, les combats ont duré plusieurs semaines. Les soldats marchaient de nuit, souvent sans savoir exactement où ils étaient, guidés par des cartes imprécises et par des éclaireurs locaux.
Ils dormaient sur des pentes pierreuses. Ils mangeaient ce que les mulets pouvaient porter. Ils se battaient dans un terrain où une cheville tordue pouvait signifier la mort, parce qu’aucun brancard ne pouvait progresser dans ces ravins.
Le 4e régiment de tirailleurs tunisiens, qui avait déjà perdu 1500 hommes, dont son colonel, au Belvédère en janvier et février 1944, repartait à l’assaut en mai. Ces régiments ne se plaignaient pas. Ils avançaient.
Il y a dans cette histoire quelque chose qui dépasse le simple récit militaire. C’est l’histoire d’un homme qui refuse les certitudes collectives. Tout le monde disait que les Aurunci étaient impraticables.
Tout le monde disait qu’une armée ne pouvait pas passer par là. Juin a regardé ses soldats, il a regardé les montagnes et il a dit : « Ces hommes-là peuvent passer. » Et ils ont passé.
Et la ligne s’est brisée. Et Rome a été libérée.


