Le pilote français qui a combattu si loin de chez lui que même l’URSS l’a honoré

Le pilote français qui a combattu si loin de chez lui que même l’URSS l’a honoré

Le 22 juin 1940, à 18h36, l’armistice est signé dans la clairière de Rethondes. La France capitule, humiliée, divisée. Mais à des milliers de kilomètres, dans les steppes gelées de l’Union soviétique, quatorze pilotes français vont écrire une page de bravoure que l’histoire n’oubliera pas.

Condamnés à mort par leur propre gouvernement de Vichy, ils ont choisi de se battre jusqu’au bout, même si cela signifiait piloter des chasseurs soviétiques qu’ils n’avaient jamais vus, dans un froid polaire où la moitié d’entre eux périrait la première année.

Ces hommes n’étaient pas des héros de légende au départ. Marcel Albert, ouvrier métallurgiste chez Renault, avait fui l’Afrique du Nord avec deux camarades pour rejoindre les forces françaises libres. Roland de la Poype, aristocrate dont le père avait été tué en mai 1940, avait traversé la Méditerranée aux commandes d’un Morane.

Jean Tulasne, saint-cyrien, s’était évadé du Liban en rasant les flots. Tous avaient été condamnés par contumace par les tribunaux de Vichy. Leur famille subissait des représailles.

Mais ils avaient une conviction : la France devait continuer le combat sur tous les fronts.

Le général de Gaulle proposa à Staline d’envoyer des pilotes français sur le front de l’Est. L’enjeu était politique : faire reconnaître la France combattante et garantir sa place à la table des vainqueurs. Staline accepta en septembre 1942.

Le groupe de chasse 3, baptisé Normandie, fut créé au Liban. Quatorze pilotes et une cinquantaine de mécaniciens partirent en novembre 1942 à bord de trois Dakotas, via Bagdad, Bassora et Téhéran. Ils arrivèrent le 28 novembre sur le terrain d’Ivanovo, à 250 km au nord-est de Moscou.

La bataille de Stalingrad faisait rage. Le froid les frappa comme un coup de massue : -30°C, nez et oreilles gelés en quelques minutes.

Les mécaniciens soviétiques regardaient ces Français transis avec scepticisme. Mais le commandant Tulasne fit un geste qui scella la confiance : il choisit le chasseur soviétique Yakovlev Yak-1, refusant les appareils américains disponibles. Le Yak-1 était léger, vif, armé d’un canon de 20 mm.

Pas de radar, une radio primitive, un horizon artificiel capricieux. Mais à basse altitude, il virait plus court qu’un Messerschmitt. L’entraînement dura tout l’hiver.

Les mécaniciens luttaient contre des moteurs qui refusaient de démarrer. Il fallait verser de l’eau chaude et de l’huile chauffée avant chaque vol.

Le 22 mars 1943, le groupe Normandie devint opérationnel. Rattachement à la 3e division d’aviation de chasse soviétique. Quatorze pilotes, quatorze Yak, à 3000 km de Paris.

Le 5 avril, Albert Preziosi et Albert Durand abattirent deux Focke-Wulf 190. Premières victoires. Huit jours plus tard, neuf Yak furent pris dans une mêlée féroce.

Trois pilotes français furent tués, dont Yves Bizien. La police de Vichy arrêta sa famille, l’envoya dans des camps. Seul un frère survécut.

Telle était la cruauté particulière de ce combat : votre propre gouvernement traquait vos proches pendant que vous saigniez à l’autre bout du monde.

Les pertes s’accumulèrent. En mai, le maréchal Keitel signa un ordre secret : tout pilote français capturé sur le front de l’Est serait exécuté comme franc-tireur. En juillet 1943, la bataille de Koursk, la plus grande bataille de chars de l’histoire, vit le groupe Normandie effectuer plus de 100 missions en cinq jours.

Six pilotes sur quatorze furent perdus. Jean Tulasne disparut le 17 juillet, son corps jamais retrouvé. Son adjoint Albert Littolff fut tué aussi.

Pierre Pouillade prit le commandement d’un groupe réduit à six pilotes opérationnels.

Les survivants redoublèrent d’ardeur. Marcel Albert, promu commandant d’escadrille, accumula les victoires. Roland de la Poype attaquait à des distances où la collision était aussi probable que l’abattage.

En novembre 1943, le groupe totalisait plus de 70 victoires. Il ne restait que six pilotes sur les quatorze fondateurs. De Gaulle décerna à l’unité le titre de Compagnon de la Libération.

Les Soviétiques, impressionnés, la reconnurent comme un régiment, un titre normalement réservé à des formations bien plus grandes. Pour les Français, cela signifiait qu’ils étaient considérés comme des égaux, des camarades dans une guerre qui dévorait tout.

L’hiver 1943 amena des renforts. Parmi eux, Roger Sauvage, fils d’une fleuriste parisienne et d’un père martiniquais tué à la Première Guerre mondiale. Il savait que les pertes atteignaient 75 %.

Il arriva à Toula le 6 janvier 1944. Cinq des sept pilotes arrivés avec lui seraient morts avant la fin de la guerre. Le régiment fut réorganisé en quatre escadrilles : Rouen, Le Havre, Cherbourg, Caen.

Ils reçurent le nouveau Yak-3, plus rapide et mieux armé.

Le 22 juin 1944, anniversaire de l’invasion allemande, Staline lança l’opération Bagration, plus vaste que le débarquement de Normandie. Le régiment Normandie se jeta dans l’offensive dès le premier jour. Huit appareils allemands abattus.

Mais l’opposition s’amenuisait. Les chasseurs allemands étaient retirés vers l’ouest. Pour des pilotes de chasse, ce silence était à rendre fou.

L’avance soviétique était si rapide que les terrains d’aviation se retrouvaient 50 km derrière le front en une journée. Les lettres de France mettaient des mois. On proposa à 18 pilotes chevronnés de rentrer en France libérée.

Pas un seul n’accepta.

Fin juillet, l’Armée rouge atteignit le Niémen, frontière de la Prusse orientale. Les combats au-dessus du fleuve furent féroces. Staline ordonna que toute unité s’étant distinguée sur le Niémen porterait désormais le nom du fleuve.

Le 28 novembre 1944, le régiment devint officiellement Normandie-Niémen. La veille, Marcel Albert et Roland de la Poype avaient reçu l’Étoile d’or de Héros de l’Union soviétique, la plus haute décoration militaire soviétique. Albert totalisait 23 victoires homologuées, deuxième as français de la guerre derrière Pierre Clostermann.

De la Poype en comptait 16.

En décembre 1944, le régiment reçut le Yak-3, le meilleur chasseur de mêlée soviétique. Léger, rapide, son canon de 20 mm était dévastateur à courte portée. Le 16 octobre 1944, lors de l’offensive en Prusse-Orientale, les pilotes français abattirent 29 appareils allemands sans perdre un seul des leurs.

Deux jours plus tard, 18 de plus. Le 20, encore 11. Plus de 50 victoires en moins d’une semaine sans perte française.

Aucune autre unité alliée n’atteignit un tel résultat en si peu de temps.

En janvier 1945, le régiment entama sa dernière campagne depuis un terrain si proche du front que les pilotes entendaient l’artillerie entre deux décollages. L’objectif : Königsberg, ville forteresse que les Allemands fortifiaient depuis 700 ans. Les Soviétiques eurent besoin de 82 000 morts pour la prendre.

Les pistes étaient sous le feu constant. Les pilotes couraient vers leurs appareils entre deux tirs de barrage. Le 12 avril 1945, le pilote Georges Henry remporta la dernière victoire aérienne du régiment.

Le même après-midi, un obus d’artillerie allemand le tua au sol. Il avait survécu à deux ans de combat pour mourir d’un obus tombé sur le terrain.

Le 9 mai, l’Allemagne capitula. Le bilan du régiment Normandie-Niémen : 273 victoires aériennes homologuées, 37 probables, 5240 sorties de combat, 869 combats aériens, 27 trains attaqués, 22 locomotives détruites, 132 camions, 24 véhicules d’état-major, deux vedettes coulées. 42 pilotes tués sur 96 ayant servi.

30 pilotes atteignirent le statut d’as. Quatre reçurent le titre de Héros de l’Union soviétique : Marcel Albert, Roland de la Poype, Jacques André et Marcel Lefèvre (à titre posthume).

Staline fit quelque chose d’inédit : il offrit 40 chasseurs Yak-3 à la France, en cadeau, pour que le régiment rentre au pays avec ses armes. Le 20 juin 1945, 37 Yak-3 survolèrent les Champs-Élysées et la place de la Nation avant d’atterrir au Bourget. Une foule immense les attendait.

Marcel Albert, l’ancien ouvrier de Renault, posa le pied sur le sol français pour la première fois depuis des années. Il était revenu sous le coup d’une condamnation à mort. Il revenait Compagnon de la Libération.

Les mécaniciens soviétiques, menés par l’ingénieur capitaine Sergueï Agavelian, voyagèrent avec eux. Le lien entre Français et Russes s’était forgé dans la glace, la boue, le feu. Ils avaient partagé leurs rations, grelotté ensemble, porté le deuil ensemble.

L’histoire du lieutenant Maurice de Seynes, qui refusa de sauter de son Yak en flammes parce que son mécanicien Vladimir Belozub n’avait pas de parachute, résume toute la profondeur de ce lien. Tous deux périrent dans le crash.

Aujourd’hui, un monument au parc Lefortovo à Moscou, inauguré en 2007 par les présidents Sarkozy et Poutine, porte les noms des soldats tombés. À Alitus en Lituanie, une stèle rend hommage à Roger Sauvage, sculptée par son propre petit-fils. L’appellation Normandie perdure au sein de l’armée de l’air française, portée par un escadron de Rafale à Mont-de-Marsan.

Quatorze pilotes d’une nation vaincue parcoururent 3000 km pour se battre dans un pays qu’ils n’avaient jamais vu. Ils prirent en main des appareils sur lesquels ils ne s’étaient jamais entraînés. Ils endurèrent des conditions qui auraient brisé la plupart des hommes.

Ils perdirent la moitié des leurs la première année. Et ils continuèrent à voler. Dans les cieux glacés au-dessus de la Russie, la France ne cessa jamais de se battre.

Non pas au sommet d’un mât, mais sur la dérive d’un Yakovlev tourné vers l’ennemi.