Le 25 août 1944, Paris retentit du grondement des chenilles et des clameurs d’une foule en liesse. La 2e Division Blindée du général Leclerc entre dans la capitale, brisant quatre années d’occupation nazie. Ce jour marque l’apothéose d’une épopée militaire sans précédent, née dans les cendres de la défaite de 1940.
Le serment prononcé dans le désert libyen, de ne déposer les armes qu’après avoir vu le drapeau tricolore flotter sur la cathédrale de Strasbourg, vient de prendre un tournant décisif.
L’histoire de cette reconquête commence par une évasion rocambolesque. Le 17 juin 1940, le capitaine Philippe de Hauteclocque, blessé à la tête, saute par une fenêtre d’hôpital à Avalon, près de Lyon, pour échapper aux Allemands qui quadrillent les couloirs. Sous le nez d’un soldat, il vole une bicyclette et disparaît dans une France qui s’effondre.
Deux jours plus tôt, des chars allemands avaient tiré sur son refuge, effondrant le plafond sur lui. Les médecins avaient suturé la plaie qui lui barrait le cuir chevelu. Mais les Allemands arrivaient, et il s’évada une seconde fois, après une première tentative près de Lille en mai, où il avait endossé des vêtements civils et convaincu un colonel allemand qu’il était un père de six enfants inapte au service.
Les six enfants étaient réels, l’inaptitude, non. Le colonel l’avait relâché avec des dindes.
Aujourd’hui, le sang perle à travers les points de suture tout neufs. L’officier de 37 ans se laisse tomber par la fenêtre dans une France occupée. Dans un château voisin, des soldats allemands vident la cave.
Il s’empare d’une bicyclette sous leur nez et prend la route du sud. Derrière lui, la plus grande armée de l’histoire de France s’effondre. La bataille de France, commencée le 10 mai avec l’offensive allemande à travers les Ardennes, s’achève en catastrophe.
Cinq jours après que Hauteclocque a sauté par cette fenêtre, la France signe un armistice avec l’Allemagne nazie dans le wagon de Rethondes, le même où l’Allemagne avait signé celui du 11 novembre 1918. Hitler a choisi la cruauté délibérée. Paris est tombé le 14 juin sans combat.
Le drapeau tricolore a été descendu de tous les bâtiments officiels. La croix gammée a été hissée. Des soldats allemands défilent dans les rues silencieuses tandis que les Parisiens regardent depuis les trottoirs.
En quelques semaines, le maréchal Philippe Pétain établit à Vichy un gouvernement collaborationniste. Sur les cinq millions d’hommes mobilisés par la France, près de deux millions sont prisonniers de guerre. Les autres sont démobilisés et renvoyés chez eux.
La flotte est neutralisée. L’empire se déchire entre ceux qui suivent Vichy et ceux qui rallient peu à peu le mouvement qui se forme à Londres. À tous les égards qui comptent, la France a cessé d’être une nation combattante.
Hauteclocque pédale à travers un pays en ruine. Les réfugiés encombrent toutes les routes. Du matériel abandonné borde les fossés.
Il atteint Paris où il entend pour la première fois parler d’un général nommé de Gaulle, qui parle depuis Londres et appelle les Français à continuer le combat.
Il repart ensuite vers le sud, en direction de la zone non occupée. Au château de Champsire, près de Grugé-l’Hôpital en Maine-et-Loire, sa sœur Yvonne se procure de faux papiers par l’entremise du maire et du secrétaire de la commune. Le nom figurant sur le laissez-passer est Leclerc.
Un patronyme picard courant, choisi précisément parce qu’il n’attirerait pas l’attention. Il s’en sert pour la première fois. Il passe en zone libre, retrouve sa femme Thérèse et leurs six enfants près de Libourne en Gironde.
Il reste quatre jours. Puis il lui annonce qu’il part pour l’Angleterre. Il franchit les Pyrénées pour gagner l’Espagne.
Après avoir été brièvement retenu par la douane espagnole pour excès de devises, il embarque à Lisbonne et, le 25 juillet 1940, pousse la porte d’un petit bureau à Londres et rencontre Charles de Gaulle.
La situation du général de Gaulle à l’été 1940 est proche du désespoir. Son allocution du 18 juin, le fameux appel qui deviendrait l’acte fondateur de la France libre, n’a alors rallié presque personne. La BBC l’a à peine fait connaître.
À la fin de l’année, à peine 7 000 soldats ont rallié son mouvement. Les Britanniques lui apportent un soutien prudent. Les Américains ne le reconnaissent pas.
Il est condamné à mort par contumace. Il n’a ni armée, ni territoire, et fort peu de partisans. Ce qu’il a soudain, c’est Leclerc.
Un officier de cavalerie aristocrate, issu d’une famille picarde dont la lignée remonte au 12e siècle. Un homme à la tête cabossée, muni d’une canne à la suite d’un accident d’équitation des années plus tôt, et doté d’une volonté de combattre inébranlable. De Gaulle pose les yeux sur une carte de l’Afrique et désigne le désert.
Leclerc comprend aussitôt : on l’envoie au confin de l’empire colonial français pour reprendre le combat.
La première cible est une oasis aux mains des Italiens : Koufra, au cœur du Sahara libyen. En décembre, Leclerc est au Tchad comme commandant des forces militaires du territoire. Il arrive à Fort-Lamy le 2 décembre et, dès le lendemain, parle déjà d’attaquer Koufra.
Ses moyens sont dérisoires : environ 400 hommes, dont les trois quarts sont africains, tirailleurs et méharistes, tchadiens et camerounais, durs soldats du désert qui connaissent le terrain mieux que n’importe quel Européen. 56 véhicules, dont beaucoup ne survivront pas à la traversée du désert. Une poignée d’avions légers, des Lysanders et des Blenheim, opérant à la limite extrême de leur rayon d’action.
Un canon de montagne de 75 mm, un mortier de 81 mm. Face à lui, la garnison italienne de l’oasis de Koufra et sa patrouille mobile du désert, la Compagnie Saharienne di Koufra, équipée d’automitrailleuses armées de canons de 20 mm. Koufra se trouve à quelques milliers de kilomètres de Fort-Lamy, à travers un désert non cartographié.
Le 25 janvier 1941, les premiers éléments de la colonne se mettent en route vers le nord-est, en direction de Koufra. Le voyage en lui-même est une épreuve. Le désert dévore les véhicules, le sable grippe les moteurs, la chaleur déforme le métal.
La navigation ne tient qu’à la boussole et aux étoiles, sur un terrain en grande partie non cartographié. Des patrouilles françaises et britanniques, des éléments du Long Range Desert Group, coopèrent avec la force de Leclerc, ayant déjà reconnu les abords. Un raid contre l’aérodrome italien de Mourzouk, le 11 janvier, coûte la vie au lieutenant-colonel Colonna d’Ornano, l’un des artisans du ralliement du Tchad à la France libre.
Quand Leclerc atteint Koufra début février avec une légère patrouille de reconnaissance d’une soixantaine d’hommes, il s’est délesté d’une part importante de ses moyens de transport.
Les 18 et 19 février, le gros de la colonne se heurte à la Saharienne dans un engagement décisif. Malgré la supériorité de feu italienne, leurs véhicules blindés emportant des canons de 20 mm face à l’armement plus léger de Leclerc, la mobilité française et des manœuvres de débordement agressives obligent la force mobile italienne à se replier vers le nord. Leclerc investit alors le fort El Tag, une fortification carrée d’environ 150 mètres de côté, aux murs de 4 mètres de haut.
Pendant près de deux semaines, l’unique canon de 75 mm, monté sur un châssis Chevrolet de fortune et servi par le lieutenant Sicault, tire 20 à 30 coups par jour, sans cesse déplacé pour donner l’illusion d’une batterie d’artillerie au complet. Les Italiens, dont l’appui aérien s’est retiré après que leurs pilotes ont pris deux petits appareils de liaison français Lysander pour des chasseurs, surestiment grossièrement la force assiégeante.
Le 1er mars, des parlementaires italiens sortent pour négocier. Leclerc, fidèle à lui-même, écourte les pourparlers en entrant lui-même dans le fort avec deux officiers pour dicter les conditions. Le 2 mars 1941, le drapeau tricolore est hissé sur Koufra.
La garnison italienne, 11 officiers, 18 soldats italiens, 273 Libyens, défile devant la colonne française. Les pertes ont été remarquablement faibles de part et d’autre. Et là, debout devant ces hommes dans le sable du désert, Leclerc prononce les mots qui vont définir la suite de la guerre.
La formulation exacte fait débat. Aucun écrit n’en est établi sur le moment, et plusieurs versions circulent. Mais l’essentiel est clair : jurer de ne pas déposer les armes avant que nos couleurs, nos belles couleurs, ne flottent sur la cathédrale de Strasbourg.
Strasbourg, au cœur d’un territoire annexé par l’Allemagne. Il se tient dans le Sahara avec 350 hommes, un canon et une collection de camions cabossés. À tout calcul rationnel, ce serment est absurde.
Il faudra trois ans et huit mois pour l’accomplir. Mais il donne à la France libre ce dont elle a désespérément besoin : un récit du retour, une promesse qui lie chaque soldat rejoignant ensuite le commandement de Leclerc.
Au cours des trois années suivantes, la colonne du désert se transforme. Après Koufra, Leclerc passe deux ans à harceler les positions italiennes dans tout le Fezzan. Ses lignes de ravitaillement s’étirent sur des milliers de kilomètres depuis les ports atlantiques, à travers la forêt équatoriale et le désert.
Lorsque les Alliés débarquent en Afrique du Nord à la fin de 1942, Leclerc fait marcher sa Force L sur environ 2 400 km depuis le Tchad pour rejoindre la 8e armée de Montgomery. Dès le début de 1943, ces hommes combattent en Tunisie. En août 1943, de Gaulle confie à Leclerc la constitution d’une division blindée complète.
Son noyau sera formé par ses vétérans du désert, le Régiment de tirailleurs sénégalais du Tchad, réorganisé en Régiment de marche du Tchad. Mais il lui faut 15 000 hommes, et vite.
Ce que Leclerc rassemble au Maroc n’a d’équivalent dans aucune armée. Des soldats de la France libre qui ont fui l’Europe occupée en passant par l’Espagne. Des légionnaires de la Légion étrangère venus d’une douzaine de pays.
Des troupes coloniales du Maroc et d’Algérie. Des fusiliers marins qui ont troqué la mer pour des semi-chenillés et forment le 1er Régiment de fusiliers marins. Et la 9e compagnie du 3e bataillon du Régiment de marche du Tchad, la Nueve, comme ces hommes l’appellent en espagnol.
Sur ces quelque 160 soldats, 146 sont des réfugiés républicains espagnols. Vétérans de la guerre d’Espagne, ils combattent le fascisme depuis 1936. Ils ont perdu leur propre pays aux mains de Franco.
Désormais, ils se battent pour libérer celui des autres. Leurs semi-chenillés portent des noms comme Guadalajara, Teruel, Lèbre et Brunete. Des batailles qu’ils ont livrées et perdues en Espagne.
Le capitaine Raymond Dron les commande. Il est français, hispanisant, et a accepté une compagnie qu’aucun autre officier ne veut prendre. Ces hommes sont des anarchistes, des socialistes et des communistes, mais n’en sont pas moins de redoutables soldats.
Les Américains équipent la division de chars Sherman, de chasseurs de chars M10, de Stuart, de semi-chenillés, de Jeep et d’artillerie. Leclerc entraîne ses hommes sans relâche à Temara, puis les embarque pour l’Angleterre en avril 1944. Ils sont intégrés à la 3e armée de Patton.
Patton a passé leurs rangs en revue et reconnu leur valeur. Un aspect de cette transformation doit être reconnu, car tout récit honnête de la 2e DB doit l’affronter. La division construite en Afrique avec une forte proportion de soldats noirs d’Afrique, ceux-là mêmes qui se sont battus à Koufra et à travers le Fezzan, subit avant la campagne de libération une métamorphose douloureuse.
Sous la pression américaine, l’armée américaine ayant refusé d’accepter des soldats noirs au sein de divisions blindées opérant au côté de ses propres troupes, les tirailleurs africains sont progressivement remplacés par des recrues blanches, souvent issues des Forces françaises de l’intérieur. Ce blanchiment, comme l’appellent aujourd’hui les historiens, fait que les hommes qui ont accompli les marches du désert et prêté serment sont pour l’essentiel absents lorsque la division fait son entrée à Paris et à Strasbourg. Le serment qu’ils ont prêté dans le sable est tenu par d’autres portant les mêmes insignes.
Cela demeure l’un des chapitres les plus inconfortables et les plus débattus de l’histoire de la division, et aucun récit français de la 2e DB ne peut décemment l’ignorer.
Printemps 1944, Utah Beach. Les rampes s’abaissent et des chars Sherman s’élancent dans le ressac normand. Sur leurs coques sont peintes des croix de Lorraine bleues et les noms de villes et de batailles françaises.
Le général Leclerc tient sur le sol français pour la première fois depuis qu’il l’a quitté sur une bicyclette volée. 16 000 soldats et environ 2 000 véhicules débarquent. La colonne qui a prêté serment à Koufra est devenue la 2e Division Blindée.
En quelques jours, la 2e DB est jetée dans la bataille de la poche de Falaise, où les Allemands sont encerclés après leur contre-attaque manquée à Mortain. La division de Leclerc constitue un élément clé de l’encerclement, menant de rudes combats de blindés dans le bocage. À Écouché, les équipages de chars français se heurtent à des unités de Panzer allemandes lors de certains des combats les plus intenses de la campagne de Normandie.
Ils mettent hors de combat des dizaines de blindés allemands. Ils font des prisonniers. Le tribut est lourd : plus d’une centaine de morts, des centaines d’autres blessés, des dizaines de véhicules détruits.
Mais la division a prouvé qu’elle peut tenir tête au meilleur de ce que la Wehrmacht peut aligner.
Puis, le 19 août, Paris se soulève. La Résistance, coordonnée par le colonel Henri Rol-Tanguy et les Forces françaises de l’intérieur, lance une insurrection générale contre la garnison allemande. La préfecture de police se met en grève.
Des barricades s’élèvent dans toute la ville, tenues par des combattants FFI armés de tout ce qu’ils peuvent trouver : pistolets, fusils de chasse, armes allemandes capturées et grenades artisanales. L’insurrection est courageuse et désespérée. 20 000 soldats allemands tiennent encore la ville.
Le général Dietrich von Choltitz, nommé gouverneur militaire quelques jours plus tôt à peine, a reçu des ordres explicites d’Hitler : si Paris ne peut être tenu, il doit être détruit. Des charges explosives sont placées sur les ponts de la Seine et à des points névralgiques. Le plan d’Eisenhower est de contourner Paris et de foncer vers le Rhin.
De Gaulle voit les choses autrement. Si l’insurrection est écrasée, ou si les communistes, qui jouent un rôle majeur dans le soulèvement, prennent le contrôle politique avant l’établissement d’une autorité légitime, les conséquences pour l’avenir de la France seront graves. De Gaulle déclare sans détour à Eisenhower : « Envoyez des troupes françaises à Paris, ou je les y enverrai moi-même.
»
Pendant ce temps, Leclerc dépasse déjà le cadre de ses ordres, envoyant sans autorisation des éléments de reconnaissance tâter le terrain vers Paris. Quand Patton le confronte, l’échange est tendu. Le 22 août, Eisenhower tranche.
La 2e Division Blindée libérera Paris, appuyée par la 4e Division d’infanterie américaine. À l’aube du 24 août, la division se met en marche. Leclerc divise ses forces en colonnes progressant par le sud et le sud-ouest.
Les civils affluent sur les routes. La liesse ralentit l’avance à pas de tortue. 24 août, pluie.
La 2e DB se heurte à la couronne extérieure des défenses allemandes vers midi. Des canons de 88 mm ouvrent le feu près d’Antony. Des embuscades éclatent à Fresnes et au carrefour de la Croix de Berny.
Des chars Sherman brûlent dans les accès étroits. Le ciel bouché interdit tout appui aérien. Le soir venu, l’avance a calé au prix de lourdes pertes.
La 4e Division d’infanterie américaine reçoit l’ordre de dépasser les Français et d’entrer par le sud-est. Leclerc perd la course pour libérer sa propre capitale.
Près d’Antony, Leclerc croise le capitaine Dron, qui revient d’une reconnaissance vers la ville. Leclerc tapote le sol de sa canne, ce qui n’annonce rien de bon. Selon le témoignage qu’il livrera plus tard, Leclerc lui dit d’oublier les ordres et de filer droit sur Paris avec ce qu’il a sous la main.
Dron rassemble son détachement : deux sections de combat de la Nueve, aux ordres des lieutenants Michel Elias et de l’adjudant-chef Miguel Campos, une section du 13e génie, et trois chars Sherman, Montmirail, Champaubert et Romilly, du 501e Régiment de chars de combat. Environ 150 hommes, une douzaine de half-tracks et trois chars. Face à l’ensemble de la garnison allemande de Paris.
Vers 20h45, la colonne entre dans Paris par la porte d’Italie. Les rues sont d’un silence irréel. Les Parisiens, entendant le grondement des blindés, guettent derrière les volets clos, sans savoir s’il s’agit de renforts allemands ou de toute autre chose.
Puis ils voient la croix de Lorraine peinte sur les flancs. Ils voient le drapeau tricolore, et la ville prend vie.
La foule déferle dans les rues, criant, pleurant, grimpant sur les half-tracks. Des femmes embrassent des soldats, des vieillards pleurent, des enfants leur saisissent les mains. Les soldats espagnols de Dron répondent à la foule en délire dans un français à l’accent appuyé qui déconcerte tout le monde.
Les half-tracks arborent des noms peints en espagnol : Guadalajara, Teruel, Lèbre, Brunete. Certains Parisiens croient que les Américains sont arrivés. D’autres croient rêver.
Personne ne s’attend à voir des républicains espagnols aux commandes de half-tracks français entrer au cœur de Paris. Dron a besoin d’un guide dans des rues qu’il ne connaît pas. Un certain Drant La Loréan, commerçant arménien du 13e arrondissement, qui fait des courses à proximité, enfourche une moto et propose d’ouvrir la route à la colonne par les petites rues, en évitant les positions allemandes.
La colonne se faufile par des ruelles étroites, longeant des barricades tenues par des FFI. À 21h22, les premiers véhicules atteignent l’Hôtel de Ville. Le lieutenant Amado Granell, adjoint espagnol de Dron et ancien officier de l’armée républicaine, est le premier officier allié reçu à l’intérieur par les dirigeants du Conseil national de la Résistance.
La nouvelle se répand dans Paris. Les cloches se mettent à sonner. Le grand bourdon de Notre-Dame fait porter sa voix sur toute la ville.
Pierre Schaeffer annonce la nouvelle à la radio. Quatre ans d’occupation. Et à présent, des blindés français stationnés devant l’Hôtel de Ville.
Le lendemain matin, 25 août, Leclerc ordonne l’assaut général. Quatre colonnes pénètrent simultanément dans la ville, avec pour objectif les grands points névralgiques : la place de l’Étoile, la place de la Concorde, l’École militaire, le Sénat au jardin du Luxembourg. La 4e Division d’infanterie américaine entre par le sud-est.
La résistance allemande s’effondre dans la plupart des secteurs. Beaucoup de soldats de la garnison ont passé quatre années tranquilles à des tâches d’occupation et n’ont aucune envie d’affronter une division blindée aguerrie. Ils se rendent en masse, mais des poches de fanatiques se battent durement, et le long de la Seine, des tirs allemands continuent de partir des toits.
Peu après 13h, des soldats français font irruption à l’Hôtel Meurice, rue de Rivoli. Le général von Choltitz est conduit à la gare Montparnasse, où Leclerc a établi son poste de commandement. Von Choltitz signe la reddition de la garnison de Paris.
Paris est libre. L’ordre d’Hitler de détruire la ville est resté lettre morte. Qu’il ait agi par conscience, par calcul pragmatique que la guerre était perdue, ou tout simplement parce qu’il avait perdu la maîtrise des événements, la question fait encore débat parmi les historiens.
Le résultat, lui, ne fait pas débat. Les ponts sont toujours debout, Notre-Dame aussi. La ville a survécu.
Le drapeau tricolore claque au sommet de la tour Eiffel pour la première fois depuis quatre ans. Dans son quartier général en Prusse-Orientale, Hitler exige une réponse de son état-major : « Paris brûle-t-il ? » Paris ne brûle pas.
Ceux qui ont commencé par un serment dans le Sahara ont atteint le cœur de la France. Le 26 août, deux millions de Parisiens se massent sur les Champs-Élysées, de l’Arc de Triomphe à la place de la Concorde. Ils montent sur les toits, s’accrochent aux réverbères, se pressent contre les barricades qui bordent encore l’avenue.
De Gaulle la parcourt d’un bout à l’autre tandis que les semi-chenillés et les chars de la 2e DB roulent derrière lui. Les hommes de la Nueve forment son escorte, leurs véhicules arborant des noms espagnols que nul sur les trottoirs ne comprend tout à fait. Place de la Concorde, des coups de feu claquent depuis des toits proches de l’Hôtel de Crillon.
La foule se disperse. De Gaulle ne bronche pas. À Notre-Dame, la scène est pire.
Des tirs partent des tribunes supérieures au moment où de Gaulle entre dans la cathédrale. Les soldats ripostent. De Gaulle gagne sa place et assiste à l’office tandis que les détonations résonnent sous les voûtes de pierre.
Il ne montre aucune peur. Il ne peut pas se le permettre. L’homme qui entend diriger la France ne peut pas paraître fléchir.
Ce soir-là, ultime geste de dépit, des bombardiers allemands frappent les quartiers du nord-est. Par endroits, la ville brûle, mais elle tient bon.
La 2e DB ne reste pas longtemps à Paris. En quelques jours, les hommes de Leclerc se remettent en marche vers l’est, en direction de l’Allemagne. En septembre, ils se battent à travers la Lorraine, anéantissant à Dompaire la 112e Brigade blindée allemande lors d’un engagement de chars digne d’un manuel, qui montre le chemin parcouru par la division depuis ses origines sahariennes.
Ils poussent dans les Vosges. La pluie, la boue, les forêts denses et des défenseurs allemands retranchés font de chaque kilomètre un combat d’usure. La division fait une pause pour intégrer des renforts, beaucoup étant de jeunes volontaires FFI qu’il faut former en hâte pour combattre au côté des vétérans.
Mais Leclerc n’a pas oublié le serment. La promesse jurée dans le Sahara trois ans et demi plus tôt guide encore chaque décision opérationnelle. Le 23 novembre 1944, le jour des 42 ans de Leclerc, la division attaque Strasbourg en quatre colonnes blindées à travers la plaine alsacienne détrempée par la pluie.
Leclerc a choisi une approche peu orthodoxe, faisant passer ses forces par des sentiers forestiers plutôt que par les grands axes où les Allemands s’attendent à une attaque. Le pari est payant. La rapidité de l’avance brise les défenses allemandes.
La colonne du lieutenant-colonel Rouvillois perce et fonce vers le centre-ville, envoyant le fameux message codé « Tissu et dentelles » confirmant que les forces françaises ont atteint le Rhin. En début d’après-midi, le centre-ville est aux mains des Français, même si de durs combats se poursuivent aux abords, dans le quartier de l’Esplanade et autour du port.
Au début de l’après-midi, devant la cathédrale de Strasbourg, un jeune spahi nommé Maurice Lebrun, du 1er Régiment de spahis marocains, conducteur de char, 23 ans, l’un de ceux qui ont combattu à Koufra, se porte volontaire pour gravir la flèche de la cathédrale. Une femme, Émilienne Laurent, épouse du boucher de la place Saint-Étienne, a cousu un tricolore de fortune avec un drap blanc partiellement teint au bleu de méthylène et une bande rouge découpée dans une bannière nazie. À 14h20, Lebrun atteint le sommet, 142 mètres au-dessus de la ville, sous le feu allemand, dans le vent de novembre.
Il fixe le drapeau à la flèche. En bas, les soldats de la 2e DB lèvent les yeux. Le serment de Koufra est tenu.
La division continue de se battre tout au long d’un hiver rigoureux. Elle tient Strasbourg lors de la contre-offensive allemande Nordwind en janvier 45. Eisenhower envisage brièvement d’évacuer la ville, proposition que de Gaulle refuse catégoriquement, allant jusqu’à menacer de retirer les forces françaises du commandement allié plutôt que d’abandonner la capitale alsacienne.
Elle contribue à la réduction de la poche de Colmar en février. Elle franchit le Rhin pour entrer en Allemagne. En mai, des éléments de la division atteignent Berchtesgaden et le refuge de montagne d’Hitler à l’Obersalzberg, parmi les premiers soldats alliés à y mettre le pied.
Quelques jours plus tard, la guerre en Europe prend fin. De la Normandie à la Bavière, la 2e DB subit environ 6 000 pertes sur quelque 15 000 hommes. Près de 1 700 sont tués.
Leclerc ne vit pas assez pour voir le monde d’après-guerre qu’il a contribué à rendre possible. Après avoir commandé les forces françaises en Indochine et exercé les fonctions d’inspecteur général des forces en Afrique du Nord, il meurt dans un accident d’avion près de Colomb-Béchar, en Algérie, le 28 novembre 1947. Il avait 45 ans.
La nouvelle bouleverse la France. Le libérateur de Paris et de Strasbourg, celui qui avait effacé la honte de 1940, emporté dans un accident au fin fond du désert. L’Assemblée nationale vote à l’unanimité des obsèques nationales.
La France l’élève, par décret du 23 août 1952, anniversaire de l’entrée de la 2e DB dans Paris, à la dignité de maréchal de France.
Parmi les hommes de la Nueve, il ne compte plus que 16 des Espagnols présents à l’origine à servir encore dans la compagnie à la fin de la guerre. Mais ce chiffre doit être replacé dans son contexte. Les pertes totales s’élèvent à 35 morts et 7 blessés, tandis que beaucoup d’autres ont été réaffectés à différentes unités ou hospitalisés.
Ils n’ont pas tous été tués. Ceux qui survivent ne peuvent pas rentrer en Espagne. Franco règne jusqu’en 1975.
La plupart des Espagnols survivants vieillissent en France et acceptent la citoyenneté que la France leur offre en reconnaissance de leurs services. Le pays qu’ils ont aidé à libérer devient celui qui leur offre un foyer. Ils ne demandent rien de plus.
Le capitaine Dron, devenu député à l’Assemblée nationale, accueille régulièrement ses anciens soldats chez lui jusqu’à la fin de sa vie. Aujourd’hui, une plaque sur le mur près de l’Hôtel de Ville marque l’endroit où la colonne Dron est arrivée dans la nuit du 24 août. On peut y lire, en français : « Aux républicains espagnols, composante principale de la colonne Dron, 24 août 1944.
» Tout près, le jardin de l’Hôtel de Ville a été rebaptisé en 2015 en l’honneur des combattants de la Nueve. Une fresque murale a été dévoilée en 2018. Chaque année, des fleurs apparaissent en ces lieux de mémoire.
Quelqu’un se souvient. Les hommes qui prêtèrent le serment de Koufra et le tinrent. Les Espagnols qui combattirent pour un pays qui n’était pas le leur.
Les tirailleurs qui marchèrent à travers le Sahara et furent ensuite discrètement effacés du récit. L’officier qui s’arracha à la défaite à bicyclette et revint à la tête d’une division blindée. Ensemble, ils prouvèrent que la France n’était ni son gouvernement ni son armistice.
La France, c’était le peuple qui refusa de la laisser mourir.


