Ce que Susan Travers a fait quand Koenig était encerclé — la sortie de vive force à 100 km/h

Ce que Susan Travers a fait quand Koenig était encerclé — la sortie de vive force à 100 km/h

Le 10 juin 1942, à 4 heures du matin, le désert libyen est plongé dans une obscurité totale. La température atteint déjà 30 degrés. Autour du fortin poussiéreux de Bir Hakeim, trois cordons de chars allemands attendent l’aube pour porter le coup fatal à une garnison française libre encerclée depuis seize jours.

À l’intérieur, 3 700 hommes manquent de munitions, d’eau, de tout. Dans l’unique voiture du général Marie-Pierre Kœnig, une femme de 32 ans, Susan Travers, tient le volant. Elle attend le signal qui décidera du sort de milliers de vies.

Ce que vous allez lire est l’histoire d’une femme dont le nom n’apparaît dans aucun manuel scolaire français. Une femme qui, dans la nuit la plus longue de sa vie, a enfoncé l’accélérateur alors que tout le monde hurlait de freiner. Elle a traversé à 100 km/h des champs de mines sous les mitrailleuses allemandes, phares éteints, avec l’élite de la France libre à sa suite.

Une question demeure, plus de 80 ans après : pourquoi la France a-t-elle mis un demi-siècle à lui remettre la Légion d’honneur ? La réponse, moins glorieuse qu’on ne le croit, révèle les silences d’une époque.

Susan Mary Gillian Travers est née le 23 septembre 1909 à Kensington, Londres. Son père est amiral dans la Royal Navy, sa mère issue de l’aristocratie britannique. En 1921, la famille s’installe sur la Côte d’Azur, à Cannes.

Susan grandit entre les cours de tennis de la Riviera et les soirées mondaines. Elle parle français avec l’accent des salons, pas celui de la rue. Elle joue au tennis à un niveau semi-professionnel.

Selon tous ceux qui l’ont connue à l’époque, elle mène une existence d’une absolue légèreté. Ce n’est pas un reproche, c’est le point de départ.

Car les femmes comme Susan Travers, en 1939, ne partaient pas à la guerre. Elles attendaient qu’elle finisse. Elles épousaient des officiers après.

Elles écrivaient des lettres, organisaient des dîners de charité. Tel était le destin prévu pour elle, gravé dans le marbre de sa classe sociale et de son sexe. En août 1939, la radio annonce la déclaration de guerre.

Susan a 30 ans. Elle s’engage immédiatement dans la Croix-Rouge française comme infirmière. Problème : elle déteste le sang.

Elle déteste encore plus les pansements, les odeurs d’hôpital, les gémissements des blessés. Elle est une mauvaise infirmière et elle le sait. Mais elle sait conduire mieux que n’importe quel homme de son entourage.

Alors, elle devient ambulancière.

En 1940, elle suit le corps expéditionnaire français en Finlande pendant la guerre d’hiver contre les Soviétiques. La France tombe pendant qu’elle est encore en Scandinavie. Elle aurait pu rentrer en Angleterre, elle aurait pu attendre.

Elle n’attend pas. Elle rejoint Londres, puis répond à l’appel du général de Gaulle. Le 31 août 1940, elle embarque à Liverpool sur un transport de troupes à destination de Dakar.

À bord, les hommes de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère, des durs, des taiseux, des combattants de Norvège, de Syrie, d’Érythrée. Des légionnaires qui, pour la plupart, ne sont même pas français de naissance. Elle est la seule femme à bord.

Dès les premières heures, ils l’appellent « la Miss ». Ce surnom n’est pas tendre. Il dit : « Tu n’es pas des nôtres.

Tu es jolie, tu as l’air propre, tu n’as pas ta place ici. » Susan l’entend, le garde toute sa vie, et le transforme en quelque chose d’autre.

La colonne traverse l’Afrique de l’Ouest en zigzag : Dakar, Sierra Leone, Cameroun, Gabon, Congo, Soudan. Susan conduit des camions sur des pistes qui ne sont pas des routes. Elle répare des moteurs qu’elle ne connaît pas.

Elle soigne des légionnaires qui ne lui ont rien demandé. En juin 1941, à Gaza, lors d’un dîner aux mess de la Légion, elle reçoit officiellement le surnom « la Miss ». Le même soir, elle est présentée au colonel Marie-Pierre Kœnig.

Kœnig a 43 ans. Il est marié. Il commande avec une autorité froide qui impose le respect immédiat.

Il est l’opposé exact de Susan : discipliné là où elle est impulsive, prudent là où elle est audacieuse, français jusqu’à la moelle là où elle est anglaise jusqu’au bout des ongles. Il lui fait la cour avec des roses, ce qui est absurde dans une zone de guerre, et pour cette raison même parfaitement irrésistible. Susan devient son chauffeur attitré.

Elle devient aussi sa maîtresse. Ces deux choses sont liées d’une façon qui compliquera tout le reste.

En février 1942, Kœnig est promu général de brigade. Il reçoit une mission qui ressemble à une condamnation à mort déguisée en honneur militaire. Il doit conduire sa brigade en Libye, dans le désert occidental, pour tenir une position appelée Bir Hakeim.

Ce puits est un point sur la carte qui ne mérite même pas ce nom : un ancien fortin ottoman retapé par les Italiens, perdu dans un océan de sable à 50 km de rien. La mission : tenir ce point et protéger le flanc sud de la ligne défensive britannique de Gazala. Tenir combien de temps ?

Le temps qu’il faudra. Les Britanniques espèrent que ça tiendra une semaine. Rommel, lui, a dit à ses hommes que ça prendrait quinze minutes.

Susan refuse de quitter Kœnig. Le règlement interdit aux femmes d’être au front. Kœnig ordonne de partir à Tobrouk chercher une pièce de rechange pour la voiture.

Elle obéit, y va, et dès qu’elle apprend que les premières attaques ont été repoussées, elle se glisse dans un convoi de ravitaillement qui rentre à Bir Hakeim. Kœnig la retrouve là. Il ne dit rien.

Il l’affecte à l’hôpital de la garnison. C’est un mensonge officiel qui arrange tout le monde. 32 000 hommes de l’Africa Corps d’Erwin Rommel encerclent alors les 3 700 soldats de la première brigade française libre.

Parmi eux, des Français libres, des légionnaires de tous les pays d’Europe, des Sénégalais, des Malgaches, des Tahitiens, des Palestiniens, des Britanniques, des fusiliers marins. Une mosaïque hétéroclite, soudée par un seul point commun : ils ont choisi de se battre là où d’autres ont choisi de s’arrêter.

Les températures montent à 51 degrés à l’ombre. Il n’y a presque pas d’ombre. L’eau est rationnée à un litre par homme et par jour.

La Luftwaffe effectue 1 400 sorties aériennes en seize jours. 1 400, c’est 80 bombardements par jour. C’est un bombardement toutes les 18 minutes, sans interruption, le jour et la nuit.

Les obus tombent, les mines sautent, les chars allemands chargent les barbelés encore et encore. Et les Français tiennent. Dans le chaos, Susan soigne, conduit, répare.

Un éclat d’obus perce la Ford de Kœnig. Elle démonte la pièce avec l’aide d’un mécanicien vietnamien et la porte à l’atelier de campagne. Le fortin tient, mais le 3 juin, Rommel envoie un ultimatum.

Il somme les Français de se rendre. Kœnig répond par radio, dans un français parfait, qu’il ne se rendra pas. Rommel intensifie les bombardements.

Le 10 juin au soir, la situation est terminale. Les munitions sont épuisées. L’eau est épuisée.

Les Britanniques sur leur flanc ont reculé. Bir Hakeim est désormais complètement isolé. Il n’y a plus de mission à tenir, plus de ligne à défendre.

Il y a juste la question de mourir ici ou de tenter de passer. Kœnig réveille Susan avant l’aube. Il lui explique la situation avec la précision factuelle d’un homme qui a pris sa décision et qui n’en démordra pas.

Cette nuit, la brigade va tenter une percée. Les chances sont minces. Les lignes allemandes sont triples.

Le terrain est miné dans tous les sens. Il fera nuit noire. Les phares sont interdits.

Et Susan conduira la voiture de tête. Pas parce qu’elle est la plus expérimentée, pas parce qu’elle est la meilleure pilote, mais parce que Kœnig sera dans cette voiture, et parce qu’elle n’a jamais eu peur de lui dire non, et qu’elle ne le fera pas cette nuit non plus.

Le signal est donné à minuit passé. La longue colonne de véhicules, de soldats à pied, de blessés portés s’ébranle dans le silence. Susan est au volant de la Ford.

Kœnig est à sa droite. Derrière eux, des centaines d’hommes. Devant eux, les champs de mines et les chars allemands.

Pendant les premières minutes, il ne se passe rien. L’obscurité est totale. Le moteur tourne.

La colonne avance au pas d’un homme. Puis une mine explose quelque part sur la gauche dans la nuit. Un éclair blanc, une déflagration sourde qui roule sur le sable.

Et immédiatement après, les lumières. Les projecteurs allemands s’allument. Les mitrailleuses ouvrent le feu.

Les obus de mortiers commencent à tomber en arc. En une seconde, le silence devient enfer.

Kœnig se tourne vers Susan et dit, avec un calme qui la frappera toute sa vie : « Il faut qu’on passe devant. Si on avance, les autres suivront. » Susan appuie sur l’accélérateur.

Ce qu’elle fait dans les secondes qui suivent ne ressemble à rien de ce qu’on enseigne dans les académies militaires. Elle prend la tête de la colonne. Elle éteint les phares, parce que la lumière fait d’elle une cible.

Elle roule à l’aveugle dans un champ de mines en pleine nuit, sous les tirs croisés de mitrailleuses allemandes, à une vitesse qui ne laisse aucune place à l’hésitation. Trop vite pour que les servants de mitrailleuse aient le temps de corriger leur tir. Trop vite pour que les mines aient le temps de… Non, les mines n’ont pas de temps.

Les mines, on les évite par hasard ou on les prend. C’est une loterie avec des enjeux réels.

Susan raconta plus tard, dans ses mémoires publiées en 2001, soixante ans après les faits : « C’est une sensation délicieuse d’aller aussi vite qu’on peut dans le noir. Ma principale préoccupation était que le moteur cale. » Une sensation délicieuse.

Elle rentre dans un groupe de chars allemands garés pour la nuit. Des panzers immobiles dont les équipages dorment. Elle les traverse en les frôlant, sans s’arrêter, sans ralentir, et ressort de l’autre côté avant que quiconque ait eu le temps de réagir.

À un moment, la voiture de Dimitri Amilakvari, l’ami prince géorgien de Susan, est détruite. Elle stoppe deux secondes. Il monte.

Elle repart.

À 11h30 du matin, le 10 juin 1942, la Ford atteint les lignes britanniques. Sur la carrosserie, les soldats comptent onze impacts de balles. Les amortisseurs sont détruits.

Les freins ne fonctionnent plus. Susan Travers a traversé la nuit en pilotant une voiture qui, techniquement, n’était plus en état de rouler. Des hommes encerclés à Bir Hakeim, 2 400 parviennent à traverser les lignes.

650 légionnaires rejoignent le point de ralliement. Plus de 1 000 n’en reviendront pas. Ce n’est pas une victoire.

Ce n’est pas une défaite. C’est quelque chose d’autre, quelque chose que la langue française n’a pas tout à fait de mots pour désigner : le refus d’une capitulation au prix d’une hémorragie.

La résistance de Bir Hakeim aura duré seize jours. Rommel avait dit quinze minutes. Le général de Gaulle adresse un message personnel à Kœnig.

Kœnig devient le héros de la France libre. Les journaux du monde entier racontent l’histoire. Churchill cite Bir Hakeim aux Communes.

Rommel lui-même, dans ses journaux, reconnaît que les Français de Bir Hakeim lui ont coûté dix jours qu’il n’avait pas dans son calendrier. Dix jours qui, selon certains historiens, ont permis aux Britanniques de se replier stratégiquement sur El Alamein, là où, quelques mois plus tard, le sort de la campagne d’Afrique du Nord sera définitivement scellé. Susan Travers n’existe dans aucune de ces histoires.

Le 10 octobre 1942, quatre mois après la percée, on lui remet la Croix de guerre avec citation à l’ordre du corps d’armée. La cérémonie est discrète, la presse absente. Un journaliste de radio italienne, dans une émission de propagande, révèle que le héros de Bir Hakeim a emmené sa maîtresse sur le champ de bataille.

La nouvelle arrive à Alexandrie en même temps que Madame Kœnig, venue du Maroc pour assurer, comme l’écrit Susan avec une ironie parfaite, la carrière de son époux. Kœnig envoie Susan en congé à Port-Saïd. Quand elle revient, les deux femmes se croisent par accident dans un couloir.

Madame Kœnig la remercie d’avoir sauvé la vie de son mari. C’est leur seule rencontre.

Peu après, Kœnig annonce à Susan qu’il est rappelé en Tunisie par de Gaulle, et que les Britanniques préfèrent qu’il n’ait plus de femme pour chauffeur. C’est la fin. Pas d’éclat, pas de larmes, pas de scène.

Juste une phrase dans une voiture sur une route d’Égypte, avec le désert des deux côtés. Susan dit qu’elle a compris. Elle n’a pas pleuré.

Elle aurait pu rentrer en Angleterre. Elle ne rentre pas. Elle reste avec la Légion.

En 1943, elle est affectée en Tunisie comme chauffeur d’ambulance. En 1944, elle suit la Légion pendant toute la campagne d’Italie, de Naples à Rome. En août 1944, elle débarque en Provence à Cavalaire avec la première armée française.

Elle remonte la vallée du Rhône, traverse les Vosges, entre en Alsace.

En janvier 1945, lors des durs combats d’Elsenheim, elle est citée à l’ordre de l’armée pour son courage et sa conduite exceptionnelle. En février 1945, elle participe à la reconquête de Colmar. En mai 1945, elle défile sur les Champs-Élysées devant le général de Gaulle.

La guerre en Europe est finie, pas pour elle. Quelques semaines après la victoire, un de ses supérieurs et amis, le commandant Paul Arnaud, lui conseille de s’engager formellement dans la Légion étrangère. Il lui explique que le formulaire d’engagement ne comporte pas de case pour le sexe.

Il n’y a pas non plus de visite médicale. Susan remplit le formulaire. Elle est acceptée le 28 juin 1945 avec le numéro d’immatriculation 22066.

Elle devient la première femme officiellement engagée dans la Légion étrangère depuis sa fondation en 1831. Elle est la seule jusqu’à ce jour.

Quand elle annonce la nouvelle à ses parents dans leur maison du Kent, son père l’écoute en silence. Il dit : « Je suppose que tu mènes enfin la vie que tu as choisie. » C’est tout.

C’est la seule phrase qu’il prononce sur ses cinq ans de guerre. Sa mère ne pose aucune question. La famille Travers appartient à une génération pour qui l’émotion se tait.

En 1945 et 1946, Susan sert en Tunisie. En 1947, elle part en Indochine avec la Légion. La guerre froide a des visages chauds.

Elle conduit des ambulances sur des pistes qui ressemblent à celles du désert libyen, avec les mêmes odeurs de poudre et d’huile de moteur. Elle épouse un sous-officier alsacien, Nicolas Schlegelmilch, qui avait combattu à Bir Hakeim. Ils ont deux fils.

Elle continue à servir. En 1956, elle reçoit la Médaille militaire. Et puis rien.

Le silence dure quarante ans. Susan Travers vit près de Paris dans une discrétion presque absolue. La femme qui avait conduit une Ford à travers les lignes allemandes dans le désert libyen prend le métro, fait ses courses, emmène ses fils à l’école.

Personne ne la reconnaît, personne ne lui demande quoi que ce soit. Elle n’est mentionnée dans aucune commémoration officielle. Son nom n’apparaît dans aucun livre d’histoire français des années 50, 60, 70, 80.

Kœnig, lui, est devenu maréchal de France en 1952. Il est mort en 1970. Dans ses mémoires, dans ses discours, dans toutes ses interventions publiques sur Bir Hakeim, il parle de ses légionnaires, de ses officiers, de la résistance héroïque de la première brigade.

Il ne mentionne pas Susan, pas une fois. Elle qui avait conduit sa voiture à travers l’enfer.

Ce n’est pas de l’ingratitude. C’est autre chose. C’est la logique d’une époque qui ne savait pas quoi faire d’une femme comme Susan Travers, parce qu’elle ne rentrait dans aucune case prévue.

Elle n’était pas une épouse de général, elle n’était pas une infirmière de l’arrière, elle n’était pas une résistante de l’ombre. Elle était quelque chose que la France libre n’avait pas prévu dans son organisation, et dont elle ne savait pas, après la victoire, comment raconter l’histoire sans que cette histoire soulève des questions inconfortables. Des questions comme : pourquoi une Anglaise a-t-elle eu plus de courage que la plupart des Français en 1940 ?

Pourquoi la seule femme à avoir officiellement servi dans la Légion étrangère s’appelait-elle Travers et pas Dupont ? Pourquoi la percée de Bir Hakeim, célébrée comme une victoire française, avait-elle été conduite par une femme qui ne comptait pas dans les statistiques officielles ?

En 1996, Susan Travers a 86 ans. Elle vit dans une maison de retraite près de Paris. Cette année-là, la France lui remet enfin la Légion d’honneur.

54 ans après la percée. Elle reçoit la décoration dans sa chambre, accrochée à un mur, devant une poignée de gens. Elle dit que cette décoration arrive avec soixante ans de retard.

Elle ne dit pas ça avec amertume. Elle le dit avec la précision tranquille de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver et qui tient à l’exactitude des faits. Dans la chambre, il y a un cadre.

Dans ce cadre, douze médailles. La Croix de guerre 1939-1945 avec citation à l’ordre du corps d’armée pour Bir Hakeim, la citation à l’ordre de l’armée pour Elsenheim en 1945, la Médaille militaire de 1956, et maintenant la Légion d’honneur. Douze médailles dans un cadre sur le mur d’une chambre de maison de retraite, que les visiteurs voient à peine parce qu’ils ne savent pas ce qu’elle représente.

En 2000, Susan Travers a 91 ans. Avec l’aide de la journaliste Wendy Holden, elle écrit ses mémoires. Elle a attendu, dit-elle, que tous les principaux acteurs de son histoire soient morts avant d’en parler.

Le livre s’appelle en anglais « Tomorrow to Be Brave », en français « Tant que dure le jour ». Il est publié en 2001. Les critiques le saluent.

Le grand public le découvre. Pour la plupart des lecteurs, c’est la première fois qu’ils entendent parler de Susan Travers. Première fois en 2001 pour une femme qui avait traversé les lignes allemandes à Bir Hakeim en 1942.

Le 18 décembre 2003, Susan Mary Gillian Travers s’éteint à Paris. Elle a 94 ans. Elle est enterrée avec les honneurs de la Légion étrangère.

Les légionnaires portent son cercueil. C’est une des rares femmes dans l’histoire de cette institution à avoir eu droit à cet honneur. La presse couvre l’événement.

Les nécrologies sont belles, il y en a beaucoup. Et puis elle disparaît à nouveau, progressivement, doucement, comme elle avait disparu après 1945.

Revenons à la nuit du 10 juin 1942. Revenons à cette Ford dans le noir, à ses phares éteints, à ce moteur qui tourne, à ses mains sur ce volant. Il fait 30 degrés dans l’obscurité du désert libyen.

Devant, les mines. À gauche, les mitrailleuses. À droite, les projecteurs.

Derrière, 2 400 hommes qui attendent que quelqu’un décide d’avancer. Kœnig dit : « Si on avance, les autres suivront. » Susan appuie sur l’accélérateur.

Ce geste dure une fraction de seconde. Il prend une décision pour 2 400 vies en même temps. Il traverse trois cordons de chars allemands.

Il traverse un champ de mines dans le noir. Il traverse le reste de la guerre, et l’Italie, et la Provence, et l’Alsace, et Colmar, et l’Indochine. Il traverse les quarante ans de silence.

Il traverse la chambre de maison de retraite avec les douze médailles dans le cadre. Ce geste n’est pas dans les manuels scolaires français. Pas encore.

La question n’est pas de savoir pourquoi Susan Travers a appuyé sur l’accélérateur cette nuit-là. Ça, on le comprend. Elle était quelqu’un pour qui le danger était un état normal et la prudence une forme de capitulation.

La vraie question, la question inconfortable, est celle-ci : combien de Susan Travers dorment dans les archives, dans les petits caractères des rapports officiels, dans les « et autres membres de la mission » des communiqués de presse ? Combien de fois l’histoire a-t-elle célébré celui qui était assis à droite et oublié celle qui tenait le volant ?